14 octobre 2007 7 14 /10 /octobre /2007 08:39

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Entretien réalisé par

Jérôme-Alexandre Nielsberg




Votre premier texte, au retour d’un voyage au Congo, fut publié dans la revue fondée par Sartre : les Temps modernes. Trente ans après, tandis que nous nous apprêtons à fêter le centenaire de la naissance du philosophe, vous publiez un nouvel ouvrage l’Empire de la honte (1). Ce volume s’inscrit dans la perspective que Sartre vous avait alors ouverte, à savoir, selon vos mots, « qu’un livre devait être une arme pour aider à changer la conscience des hommes ». La leçon de Sartre semble avoir conservé, pour vous, toute sa pertinence…

 

Jean Ziegler. Je reviens du Guatemala, où des millions d’Indiens se battent pour pouvoir manger, pour sortir de l’esclavage auquel les latifundistes les ont réduits. Là-bas, le terrain du combat, de la lutte des classes, c’est évidemment la rue. Mais dans nos pays, dans ces sociétés qu’Edgar Morin qualifie d’idéologiquement phosphorescentes, à Paris par exemple, les chaînes de l’aliénation ne nous enserrent plus les chevilles. Elles sont passées de nos pieds à nos nuques. Et c’est là qu’il faut les briser. Notre premier objectif est devenu l’insurrection des consciences. Dans ce cadre, le livre, la parole analytique restent des armes formidables, je continue à le penser. À tel point qu’au-dessus de mon bureau, j’ai placé une photographie de Bertolt Brecht avec, sur ses genoux, un livre ; le sous-titre est « Bertolt Brecht armé ». Sartre disait que « pour aimer les hommes, il faut détester fortement ce qui les opprime ». Dans nos sociétés complexes, seule l’analyse le permet. C’est par elle que nous pouvons, avec conséquence et efficacité, révéler qui opprime, dire qui sont nos oppresseurs. Quand et comment une idée devient une force sociale ? Comme le dit Régis Debray, cela tient du mystère. Car mon rêve, bien sûr, comme celui de tous les auteurs, est que mes idées deviennent des forces sociales.

 

Au départ de cet Empire de la honte, le décalage entre le constat désastreux que vous faites de l’état du monde et ce que vous appelez, en héritier des utopistes de la Révolution française, le besoin universel d’une « justice exigible ». De quoi s’agit-il ?

 

Jean Ziegler. Le philosophe Emmanuel Kant, que je cite souvent dans ce livre, a dit à propos de la nuit du 4 août 1789 : « Nous vivons la rupture des temps. » Il entendait par-là que la Révolution française, instaurant la conscience autonome comme sujet exclusif de l’histoire, brisait tout lien avec le passé politique de l’humanité et ouvrait une ère totalement nouvelle. Je pense que nous pouvons, face à la mondialisation capitaliste, reprendre à notre compte le constat de Kant. Les Lumières et la Révolution française avaient placé l’homme, l’individu, le sujet humain au centre de l’histoire du monde. Le capitalisme, par le biais de la naturalisation des lois de l’économie, l’en déloge au bénéfice de la main invisible des marchés. L’être humain, comme sujet individuel ou collectif, est désormais expulsé de sa propre histoire ; les lois dites naturelles de l’économie ont abouti à l’aliénation des acteurs. Nous vivons cette période de rupture, fini l’héritage des Lumières. La république, les droits de l’homme, le gouvernement par délégation révocable, le suffrage universel, autant d’institutions qui ont bâti notre monde et qui sont aujourd’hui agressées, broyées par ce que j’appelle « l’empire de la honte » : un conglomérat oligarchique d’entreprises privées transcontinentales.

 

En 2003, les 500 plus puissantes sociétés transnationales privées du monde contrôlaient 52 % du produit mondial brut, c’est-à-dire de toutes les richesses produites en une année sur la planète. Leur but unique est la maximisation du profit. Le pouvoir de l’oligarchie financière internationale est plus puissant que celui d’aucun pape, d’aucun empereur, d’aucun roi ne l’a jamais été. Nous vivons la reféodalisation du monde. Chaque jour cent mille personnes meurent de faim ou de ses suites immédiates. Toutes les cinq secondes, un enfant en dessous de dix ans meurt de faim. 846 millions de personnes ont été gravement et en permanence sous-alimentées en 2004. Et ce massacre silencieux, quotidien se déroule sur une planète qui déborde de richesses. Le World Food Report de la FAO nous dit que l’agriculture mondiale pourrait nourrir sans problème (2 700 calories par individu et par jour) douze milliards d’êtres humains. C’est-à-dire le double de l’humanité actuelle. Conclusion : quiconque meurt de faim est assassiné. L’ordre capitaliste et cannibale du monde n’est pas seulement meurtrier, il est absurde puisqu’il tue sans nécessité. Exiger plus de justice est donc un front politique plus nécessaire que jamais.

 

Votre essai s’ouvre en effet sur ces chiffres : ceux de la faim dans le monde, de l’analphabétisme, des profits toujours plus importants des industries de l’armement et des sociétés transnationales. Vous connaissiez les statistiques, avant d’accepter le poste de rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation que vous occupez aujourd’hui. Celui-ci a-t-il changé votre appréhension de ces réalités ?

 

Jean Ziegler. Marx, mort en 1883, a fondé sa théorie sociale sur le concept de manque objectif. Il pensait que pendant des siècles encore les biens disponibles sur la planète seraient insuffisants pour satisfaire les besoins élémentaires des hommes. Marx s’est trompé. Plus d’un siècle plus tard, après de multiples révolutions - industrielles, informationnelles… - qui ont potentialisé les forces de production de l’humanité, le monde a atteint une situation d’abondance telle que Marx ne pouvait l’imaginer. Le manque objectif a disparu. Cependant, nos enfants meurent de faim en plus grand nombre encore que du temps de Marx. Étrange et terrible paradoxe qui s’explique par le fait que les manques sont de nos jours organisés, pour le plus grand profit des sociétés privées internationales. Si je savais tout cela avant d’être nommé, en 2000, au poste de rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, l’immense misère du monde m’est apparue de façon bien plus crue depuis. Tout le monde est au courant du fait que le gouvernement russe a tué 17 % de la population tchétchène. Tout le monde connaît le nombre de morts provoqué par la dernière guerre en Irak. Les médias suivent de près ces actualités. Mais quand on atteint un certain niveau de responsabilité au sein de l’ONU, on reçoit tous les jours des rapports sur la situation des pays où il y a des représentants de l’organisation. Et pour les lire chaque matin, je peux vous dire que l’ampleur des destructions - touchant la nature et les hommes - est inimaginable. Une destruction concrète, quotidienne. Mais silencieuse. Passant le plus souvent inaperçue aux yeux des citoyens. En outre, ce que ce poste m’a fait toucher du doigt, c’est la manière dont les multinationales infiltrent et détournent les programmes des organisations mondiales, Banque mondiale incluse. Deux exemples : des millions d’Africains meurent chaque année du paludisme, de la malaria, de fièvres diverses. Les virus et microbes responsables de ces épidémies sont connus. Or j’ai appris en prenant mon poste que sur les quelque 2 800 molécules transformées ces cinq dernières années en médicaments, seules treize avaient un rapport avec les maladies du Sud ! Pourtant, toutes ces recherches sont subventionnées. Cela représente des milliards de dollars d’investissement de la part de la communauté internationale. En vérité, l’industrie pharmaceutique oriente ses efforts vers des clients solvables. Même mécanisme d’infiltration et de détournement en ce qui concerne l’aide internationale.

 

À propos de la dette, vous consacrez la quatrième partie de votre ouvrage au Brésil et au début de la présidence de Lula. Celui-ci, après avoir mené sa campagne sur la nécessité de revenir sur le paiement de la dette, n’a toujours pas demandé le moratoire de la dette brésilienne. Comment l’expliquez-vous ?

 

Jean Ziegler. Pour la première fois dans l’histoire de ce pays, un président de gauche est élu, et pas n’importe lequel : ouvrier métallurgiste, victime de la police politique, qui a perdu presque tous ses amis pendant la dictature. Représentant de ce front populaire qu’est le Parti des travailleurs, sa campagne était effectivement axée sur la nécessité de suspendre, voire de ne pas payer, la dette. Condition sine qua non du programme révolutionnaire dit de « faim zéro ». Car il faut rappeler que le Brésil, un pays de 180 millions d’habitants, onzième puissance économique mondiale, second débiteur du monde avec 235 milliards de dollars de dette extérieure, compte 40 millions de personnes qui souffrent de sous-alimentation chronique et grave. Lula a réussi, après une vie de militantisme, il accède au palais du Planalto, le palais présidentiel. Mais s’il a gagné les élections, il n’a pas gagné le pouvoir. Nous autres, Européens, avons du mal à comprendre combien les Latino-Américains sont hantés par le spectre d’Allende. Lui aussi avait gagné les élections. Les marchés financiers, après quelques mois d’exercice du pouvoir, ont décidé de l’abattre : il ne fallait pas toucher au capital international, mais Allende n’a rien voulu entendre. Lula, c’est vrai, non seulement respecte les échéances des paiements de la dette, mais il les anticipe, au risque de ne pas pouvoir appliquer le programme « faim zéro ». Ma thèse du spectre d’Allende m’invite à ne pas rejoindre ceux qui l’accusent de trahison. Lula se sent obligé d’apaiser les marchés. Sa tactique est celle de l’apaisement, jusqu’à ce qu’il trouve l’opportunité de briser l’oligarchie. L’exercice du gouvernement, dans l’actuel contexte de mondialisation capitaliste, est encore plus compliqué que du temps d’Allende. C’est pourquoi Lula a besoin de soutien. Du soutien des Européens, de la France, de l’Humanité. Nous devons rester solidaires, avec lui et le Parti des travailleurs, absolument.

 

Reprenant les termes de « dette odieuse » qui désigne les dettes contractées par les oligarchies au pouvoir lors de dictatures, qui continuent à courir après leur chute, vous souhaitez généraliser l’expression à « toutes les dettes du tiers-monde qui induisent le sous-développement économique, la réduction des populations au servage et la destruction des êtres humains par la faim »… N’est-ce pas idéaliste ?

 

Jean Ziegler. Cette expression de « dette odieuse », je l’articule dans mon livre à l’exemple du Rwanda. Ce pays est obligé de payer, sous peine de se voir refuser l’accès aux crédits internationaux, la dette que la dictature Hutu, responsable du génocide, a contractée. Le Rwanda doit aujourd’hui rendre au Crédit lyonnais les sommes avancées pour payer les machettes achetées aux Chinois et aux Égyptiens et qui ont servi à tuer un million d’individus. Qu’une telle dette soit déclarée odieuse, tout le monde le comprend. Or, victime pour victime, une dette qui participe au massacre de milliers d’innocents parce que, pour l’honorer, certains gouvernements stoppent les aides publiques par lesquelles leurs peuples survivaient, est tout aussi odieuse. Je propose, dans l’ouvrage, des descriptions précises du démantèlement des services sociaux qui existaient dans les quarante-neuf pays les plus pauvres du monde à cause du garrot de la dette. La dette empêche toute politique sociale. Elle provoque la famine, la maladie, la mort. Et doit être considérée, par principe, comme odieuse.

 

Vous écrivez que la « solidarité internationale des peuples, surtout ceux d’Europe, est déterminante pour que la bataille contre la faim et pour que l’annulation de la dette puissent être gagnées ». Cette solidarité s’est manifestée lors de la guerre américaine contre l’Irak. Elle n’a pourtant rien empêché. Comment la rendre efficace ?

 

Jean Ziegler. L’impératif auquel les gens répondent, dans de telles mobilisations, est avant tout d’ordre moral. Ils disent non à un ordre du monde qu’ils constatent à la fois meurtrier et absurde. Même sans efficacité immédiate, fragilisée par l’atomisation des protestataires, cette exigence morale est de plus en plus sensible. C’est un progrès. Néanmoins se pose, c’est vrai, la question urgente d’une coalition, de l’organisation de ces consciences autonomes et révoltées. Les mouvements de solidarité ne correspondent pas aux formes politiques auxquelles nous sommes habitués. Reste qu’une chose est sûre, indéniable : la lutte de classes s’internationalise. Et même si l’insurrection prend des formes inédites, elle est structurée, en partie par les savoir-faire accumulés tout le long du XXe siècle, notamment par les communistes. « Le révolutionnaire, disait Marx, doit être capable d’entendre l’herbe pousser ». Et l’herbe pousse, on peut l’entendre.

 


(1) L’Empire de la honte, de Jean Ziegler, Éditions Fayard, 2005, 324 pages.
http://www.humanite.fr/2005-03-10_International_Face-a-la-refeodalisation-de-la-planete

 

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