2 novembre 2007 5 02 /11 /novembre /2007 17:24

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Eric LAURENT, journaliste et auteur de "La face cachée du pétrole" chez PLON est l’invité de France3.



Interview par Jean-Pierre Jacqmin, journaliste de la RTBF

EL - (...) Oui je pense en effet que c’est un livre qui est, vous savez factuel, ce n’est pas du tout un livre alarmiste. Donc je n’ai pas de thèse, c’est simplement du résultat d’une enquête, et c’est une enquête qui a duré près de 30 ans en fait. J’ai commencé à m’intéresser au pétrole, juste après le choc pétrolier de 73, j’ai pu comme ça pénétrer dans les arcanes, rencontrer les principaux justement acteurs, aussi bien à l’époque le Shah d’Iran, Saddam Hussein, les responsables des compagnies pétrolières, et donc voilà. Et ça m’a fasciné, parce que le pétrole est au cœur de tout, je veux dire, ce n’est pas seulement cette matière première stratégique qui a mis 500 millions d’années à émerger

 

JPJ - Parce que ce que vous dites dans ce livre particulièrement, c’est quand même que toutes les guerres, j’allais dire depuis 150 ans, depuis qu’on sent ce qui peut y avoir derrière ce pétrole, c’est à dire tout ce qu’on peut raffiner, tout ce qu’on peut développer de société, je ne sais pas si on parlera de civilisation un jour du pétrole, mais de société du pétrole. Depuis 150 ans, toutes les guerres ont été quasi menées pour le pétrole ?

 

EL - Le pétrole est la clé de tout, c’est à dire notre croissance, notre prospérité actuelle, notre bien-être et également comme vous le disiez, les guerres, la première guerre mondiale.

 

JPJ - 14-18, c’est à cause du pétrole ?

 

EL - Ce n’est pas à cause du pétrole, mais la victoire est déterminante du coté allié, en raison justement de la puissance pétrolière apportée par l’Amérique, qui à l’époque est le premier producteur mondial. Il faut souligner d’ailleurs un fait assez fascinant, c’est que donc 80% du pétrole qui bénéficie aux armées alliées, vient donc des Etats-Unis. Et sur ces 80% de pétrole, près de 40% sont acheminés par une seule compagnie pétrolière, la plus puissante au monde à l’époque, la fameuse Exon de John Rockefeller. Et ce sera la même chose en 40-45.

 

JPJ - Et entre les deux, il y a démantèlement de l’empire ottoman, et ce démantèlement se fait, j’allais dire, sur les champs pétroliers avec les Français, les Britanniques qui essayent de se partager le Proche-Orient, dont on est toujours, je dirais issu, héritier maintenant ?

 

EL - Voilà, et c’est là où on a l’impression d’un éternel recommencement ou d’une continuation mais sans fin. Avant de devenir des pays, la Perse et l’Irak, sont d’immenses concessions pétrolières. Oman de consortium qui, pour sauver les apparences à partir d’un certain moment, crée des états qui sont des états fantoches. Mais l’anglo-iranien, Irak Petroleum Company, sont des puissances considérables, gigantesques, au point que d’ailleurs les véritables affrontements à l’époque sont entre compagnies américaines, compagnies pétrolières américaines, et compagnies pétrolières britanniques qui se partagent véritablement le monde. Et moi ce qui m’a aussi fasciné, c’est de découvrir à quel point le pétrole avait été crucial dans la stratégie des principaux dirigeants. Ça a été la clé.

 

JPJ - Là on pourrait dire, que là c’est logique Eric Laurent, on se dit quand même que finalement avoir le contrôle du pétrole pour faire la guerre, c’est quelque chose d’assez sain, d’assez intelligent. Est-ce que pour autant, ça veut dire que dirigeants du monde et entreprises pétrolières s’entendent pour nous faire ce que vous appelez, la face cachée du monde, cette espèce non pas d’escroquerie mais de chose cachée pour contrôler le pétrole, contrôler les prix à la hausse surtout pour avoir davantage de bénéfices ?

 

EL - Mais toute l’histoire du pétrole est une succession en effet de mensonges et de manipulations. Par exemple en 1928, les compagnies pétrolières, les grandes compagnies pétrolières, s’entendent pour créer un cartel, mais dans le plus grand secret. Ces compagnies s’entendent pour faire payer le pétrole, donc au plus cher, c’est à dire, le pétrole venant des Etats-Unis et embarqué dans le Golfe du Mexique, et donc quels que soit les trajets effectués par les tankers, et quel que soit le lieu d’approvisionnement donc en pétrole, ça peut être évidemment le Golfe persique, où là les prix sont moins élevés, on fait à chaque fois, payer le prix le plus élevé et la distance la plus longue, ce qui évidemment dégage des bénéfices considérables. Et alors pour en revenir à la guerre, par exemple durant la guerre, les compagnies pétrolières avec un cynisme incroyable, font payer aux navires de guerres alliés, c’est à dire américains et britanniques, qui en effet donc s’approvisionnent par exemple à Abadan, en Iran, etc., font payer justement au prix fort. Ce livre raconte en effet, le détail de l’histoire contemporaine à travers en effet, le fonctionnement des compagnies pétrolières, et le fonctionnement des pays producteurs aussi, qui a un moment donné, tente de prendre le pouvoir. Et ça c’est une histoire très intéressante, parce que c’est aussi une formidable manipulation.

 

JPJ - On voit par exemple Nasser arriver au pouvoir en Egypte, nationalisme arabe de type laïc, quelque chose que l’on rêverait d’avoir finalement maintenant par rapport à la montée de l’islamisme. Et Nasser parce qu’il veut prendre le contrôle des puits de pétrole, se fait casser.

 

EL - Nasser prône l’arme du pétrole, dans un livre qu’il a écrit, il explique que l’arme suprême des arabes, c’est le pétrole, et le contrôle des ressources naturelles. Mais que font les Américains ? Les Américains vont toujours pour contrer Nasser, et donc comme disait le panarabisme et le laïcisme nassérien vont favorisez l’islamisme. Déjà à l’époque, on voit très bien avec les frères musulmans en Egypte, donc qui sont financés par les Américains, et à travers déjà le régime saoudien, qui devient dès cette époque, le régime théocratique parfait, contrôlant la population et la muselant qui devient effectivement un interlocuteur parfait pour Washington.

 

JPJ - Le coup de Jarnac, c’est 1973, c’est l’OPEP qui décide tout seul dans son coin, en tout cas c’est l’image qu’on en a retenu, tout seul dans son coin, d’augmenter les prix du pétrole et de créer cette première crise pétrolière. Donc finalement, les Américains ne tenaient pas tant que ça les Saoudiens en laisse ?

 

EL - Sauf que la réalité est totalement à l’opposé, c’est à dire que ça, ce que vous venez d’énoncer c’est l’histoire officielle, telle qu’elle a été vendue aux opinions. Et la réalité, c’est qu’en fait, entre 1960, date de la création de l’OPEP, et 1973, donc date du supposé choc pétrolier malgré les tentatives donc des pays producteurs qu’on a présentés comme un cartel, il n’y aura pas la possibilité pour l’augmenter même de quelques centimes, le prix du brut. Et curieusement en 73, il y a un évènement considérable, qui passe inaperçu, c’est que les compagnies pétrolières ont un immense besoin de cash flow, et justement d’investissements.

 

JPJ - Pourquoi ?

 

EL - David Rockefeller, qui est le président de Chase Manhattan Bank, l’homme le plus puissant du monde occidental à l’époque, et qui représente les intérêts Rockefeller, donc les intérêts pétroliers, déclare à Rome en 73, les compagnies pétrolières vont avoir besoin de 3 mille milliards de dollars, mais pourquoi ? Mais pour des raisons simples, pour des investissements colossaux, notamment les investissements en Mer du Nord, par exemple les implantations Off-shore qui sont techniquement très compliquées à installer et qui nécessitent évidemment des sommes considérables. Le pipeline qui est envisagé en Alaska et qui va coûter 10 milliards de dollars, et certaines des grandes compagnies pétrolières sont prises à la gorge. Et j’ai découvert et je le raconte dans le livre, qu’en réalité, les compagnies pétrolières ont poussé les pays producteurs à la hausse, les a encouragés, en disant, « mais augmentez les prix du baril », et simplement les compagnies restaient évidemment dans l’ombre et faisaient porter évidemment, je dirais le chapeau en tout cas, la responsabilité aux pays producteurs.

 

JPJ - Donc vous voulez dire qu’on a augmenté le prix du baril et ça c’est la décision quelque part de l’OPEP dans la foulée de la guerre entre Israël et les pays arabes, parce que tout se fait toujours en même temps. C’est la même chose que Suez, la crise de Suez se fait en même temps que la crise hongroise, donc il y a toujours à ce moment là moyen de faire des coups bas, comme vous le dites. Mais comment si on augmente le prix du baril, comment est-ce que les compagnies pétrolières s’y retrouvent elles ?

 

EL - Mais elles s’y retrouvent très bien puisqu’on augmente le prix du baril, on augmente les bénéfices de ces compagnies. Donc ça leur permet de dégager effectivement des bénéfices, des cash-flows considérables, qui leurs permettent justement de rendre brusquement et miraculeusement rentable tous leurs investissements en Mer du Nord. C’est un hasard miraculeux comme il peut en survenir évidemment que dans le monde des affaires. Mais la réalité est toute autre aussi, c’est que les pays producteurs justement au delà de ce soi-disant embargo qui aurait quadruplé les prix du pétrole, les pays producteurs, ne vont jamais appliquer l’embargo, et notamment les plus déterminés d’entre eux, en apparence, l’Arabie Saoudite. L’Arabie Saoudite vend clandestinement le pétrole qu’elle a soi-disant sous embargo, vend clandestinement à travers des intermédiaires et des traders, aux pays qui sont soi-disant frappés par l’embargo, au premier rang desquels, notamment la Grande-Bretagne et les Etats-Unis.

 

JPJ - Et qui soutiennent Israël, officiellement en tout cas. ?

 

EL - Et qui soutiennent Israël exactement. Donc tout ça est un immense jeu de dupe et une totale manipulation.

 

JPJ - Alors vous dites, « grande manipulation », « face cachée », « tous les fils tenus par quelques uns du pétrole », ça tient la route, j’allais dire, jusqu’à la fin de votre livre où jusqu’au tout début plutôt, où vous dites finalement les réserves de pétroles, elles sont épuisées. C’est un peu incompréhensible, ils ont tellement bien dirigé leur barque. Comment cela se fait-il qu’on se retrouverait maintenant en pénurie assez rapidement ?

 

EL - Ils ont bien dirigé leur barque à partir effectivement des moyens qu’ils avaient, sur le terrain. C’est à dire sur le terrain, c’est dans le sous-sol. Or, le vrai problème, c’est qu’ils ont réussi à cacher le plus longtemps possible l’état réel des réserves. Et quand on regarde l’état des réserves prouvé, les chiffres présentés officiellement, sont totalement faux. Il faut le dire aujourd’hui avec la plus extrême clarté. En 1986, il y a eu une opération qui était un simple jeu d’écriture de la part des pays de l’OPEP et qui a consisté à augmenter de 65% le montant de leur réserve. Et on vit sur cette fiction depuis maintenant 20 ans. Et simplement, ça ne correspond à aucune réalité, c’est à dire que par exemple, l’Arabie Saoudite, qui avait 160 milliards, présenté comme le premier pays producteur, qui avait 160 milliards de barils de réserve prouvés, à la suite de cette manipulation, en a maintenant 260 milliards, donc de barils. Mais simplement, cela ne correspond à rien, à aucune réalité. Et là on est véritablement sur un volcan, parce que tout le monde a intérêt à mentir : les pays producteurs, les compagnies pétrolières qui elles aussi ont totalement travesti les montants de leur réserves : par exemple Shell qui s’est fait prendre la main dans le sac, en ayant surévalué de 23% le montant de ses réserves. Les gouvernements des pays consommateurs sont d’une extrême lâcheté, bien entendu et très mal préparés à cette situation, et il n’y a aucun intérêt à mécontenter leur opinion.

 

JPJ - Oui mais dans combien de temps est-ce qu’on va se retrouver en pénurie ? Rapidement ?

 

EL - Dans peu de temps, il faut être très clair. Regardez le cas des Etats-Unis, qui a été pendant très longtemps le pays producteur mondial, c’est un pays qui atteint le pic pétrolier en 1970. Aujourd’hui la production pétrolière américaine est quasi existante. Le pétrole de la Mer du Nord a disparu, on peut le dire quasiment. Vous prenez le cas de pays considérés effectivement comme de gros producteurs, je veux parler de l’Arabie Saoudite, où les chiffres sont faux. Mais prenons le cas de la Russie, tous les chiffres concernant la production pétrolière russe, sont complètement inexacts, on sait très bien qu’il faut les diviser minimum par deux. Et les chiffres sont tellement grave, les chiffres du déclin pétrolier russe, sont tellement graves qu’aujourd’hui Poutine, depuis 2002 a pris une loi qui interdit effectivement la divulgation de ces chiffres, considérés comme secret d’état. Et quand parle effectivement d’alternative, l’Afrique, on parle beaucoup de l’Afrique, on regarde : les réserves prouvées représentent 4,5% de la consommation mondiale. Et on dit qu’en Afrique, il pourrait y avoir peut-être - mais on ne sait pas - 70 milliards de barils, donc mais ce chiffre est probablement très improbable. Mais supposons, gardons-le, 70 milliards de barils, vous savez combien ça représente ? Ça représente un peu plus de 2 années de consommation mondiale. Donc il faut être sérieux. Aujourd’hui nous allons continuer à trouver probablement du pétrole, mais de petits gisements.

 

JPJ - On parle de sable bitumineux dans lesquels on pourrait extraire, où ça coûterait beaucoup plus cher, mais il y a encore du pétrole ?

 

EL - Oui on peut trouver, effectivement, mais ce n’est pas impossible ; mais le vrai problème auquel nous sommes confrontés aujourd’hui, c’est que nous avons une explosion de la demande et de la consommation mondiale avec l’arrivée justement de pays comme la Chine, qui sont évidemment dévoreur d’énergie et cette consommation elle coïncide avec un déclin énorme et extrêmement rapide de la production. Pour 6 barils aujourd’hui que nous consommons chaque jour, il y a un seul baril découvert.

 

JPJ - Donc on vit complètement sous les réserves. Mais combien de temps, parce que certains disent qu’on en a pour 25 ou 50 ans ?

 


EL - Non c’est une plaisanterie, c’est une plaisanterie absolue, et c’est une plaisanterie qui est d’une gravité extrême parce qu’on ne joue pas avec ce genre de choses, je veux dire, on ne peut plus tenir ce genre de langage. Pendant des années, on a diabolisé effectivement et on a marginalisé les gens qu’on considérait être comme des Cassandre et aujourd’hui, on voit très bien que même les organisations qui sont les plus alignées sur les mondes pétroliers reconnaissent qu’en effet, on arrive à la fin du pétrole. L’Agence Internationale de l’Energie, qui a fait vivre le monde entier dans l’optimisme et langue de bois, aujourd’hui tient un discours beaucoup plus, je veux dire beaucoup plus réaliste en disant, d’ici 2010, il faut savoir que le déclin des pays non OPEP sera total. Et il n’évoque pas le cas de l’OPEP qui évidemment est très gênant parce que c’est encore plus grave et le ...


JPJ - 2010 donc 4 ans, 3 ans... on n’aura pas le temps de retourner complètement la société industrielle...

 

EL - Mais oui, mais attendez 2010, moi même j’ai tendance à penser que c’est probablement, ça risque même d’être plus rapide, je ne veux pas être apocalyptique mais c’est, au point que le chef économiste de l’Agence internationale de l’Energie qui n’est pas vraiment un plaisantin, dit, vous savez, le pétrole, c’est comme une petite amie qu’on sait un jour qu’elle vous quittera et qu’elle vous brisera le cœur. Et donc il vaut mieux la quitter avant, il vaut mieux faire la même chose avec le pétrole. Simplement, c’est vrai que c’est des propos très sensés... Mais voilà, c’est des propos très sensés qui auraient du être tenus il y a 10 ans, et voilà, c’est ça la gravité de la situation et où j’incrimine énormément les politiques, ce livre est à mon avis, est fait pour révéler une situation extrêmement préoccupante parce que les journalistes ne sont pas là pour plaire au pouvoir quel qu’il soit, pouvoir politique, économique ou financier.

 

Ensuite, les auditeurs ont eu la parole et se sont accrochés avec l’auteur du livre pour contester la véracité de son enquête. Je crois qu’après l’article concernant le 11 septembre 2001 qui revenait sur les idées officielles, celui-ci ne pouvait pas mieux tomber. Quand on avoue en plus qu’il n’y a pas de véritable alternative au pétrole, ça va "pétroler" un maximum pour trouver du liquide à se mettre dans le réservoir.

 


"Vérité dans un temps, erreur dans un autre", Montesquieu

  "La plupart de nos affections reposent sur des malentendus réciproques", Abel Hermant

http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=8409

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