7 décembre 2007 5 07 /12 /décembre /2007 09:39
Reseau Voltaire
6 décembre 2007
http://www.ism-italia.it/

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Omar Barghouti :

« Aucun État n’a le droit d’exister
comme État raciste »
Par Sylvia CATTORI





Invité par
ISM Italia. Omar Barghouti, un chercheur indépendant dont les écrits politiques et culturels sont publiés dans diverses médias. Il est un militant des droits humains impliqué dans la lutte visant à mettre fin à l’oppression et au conflit israélo-palestinien par la résistance civile. Il est titulaire d’un Master en ingénierie électrique de l’Université de Columbia et suit, en ce momentt, un cursus d’études doctorales en philosophie (éthique) à l’Université de Tel Aviv. Il a contribué au volume philosophique récemment publié sous le titre Controverses et Subjectivité (John Benjamins, 2005). Il a également contribué à l’ouvrage intitulé La nouvelle Intifada : Résister à l’Apartheid israélien (Verso Books, 2001). Il plaide en faveur d’une vision éthique pour un seul État laïque et démocratique sur le territoire de la Palestine historique. Il est chorégraphe et enseigne la danse. Il s’est exprimé dans plusieurs conférences sur les relations entre art et oppression.

 

Omar Barghouti appartient à cette nouvelle génération d’intellectuels Palestiniens qui n’ont jamais adhéré à la solution « Deux peuples, deux États » et qui appellent au boycott, au désinvestissement, et à des sanctions à l’égard d’Israël. Partisan d’un État laïque et démocratique, où Palestiniens et Israéliens partageraient des droits égaux après que les injustices historiques aient été corrigées et que les droits des réfugiés aient été respectés, il a accordé un entretien au Réseau Voltaire dans lequel il exprime le décalage entre son peuple et ses dirigeants internationalement reconnus.



Silvia Cattori : J’ai eu le privilège d’entendre la conférence que vous avez donnée à Milan le 8 octobre 2007 [1]. Votre analyse de la situation en Palestine rompt avec les orientations qui sont généralement véhiculées, y compris au sein du mouvement de solidarité. Avez-vous eu le sentiment que le public italien est réceptif vos positions ?


Omar Barghouti : Je suis venu en Italie, en mars 2007, pour une tournée au cours de laquelle j’ai parlé sur différents sujets. Art et répression est l’un d’entre eux. J’ai également parlé de la solution « un seul État », ainsi que du boycott d’Israël [2]. Un mouvement est en train de se développer en Italie, qui comprend qu’il est nécessaire d’exercer une pression efficace sur Israël et qu’il n’est plus acceptable de continuer à se limiter à des actions de solidarité traditionnelles telles que manifestations, rédaction de lettres, etc. À l’évidence, de telles manifestations traditionnelles de solidarité ne pourront pas, à elles seules, faire bouger Israël, car elles n’aggravent en rien le prix politique à payer par Israël pour son occupation et son oppression des Palestiniens. Les Européens peuvent bien manifester autant qu’ils le veulent, Israël s’en moque. Je pense que de plus en plus d’Italiens s’en rendent compte.

 

Faire progresser cette prise de conscience est assurément une chose importante qui devrait se poursuivre, aussi longtemps que le conflit colonial continue. Mais cela n’est plus suffisant.

 

Après le 11 septembre 2001, Israël est devenu beaucoup plus belliqueux qu’auparavant. Aujourd’hui, il se préoccupe vraiment très peu de l’opinion publique internationale, alors qu’il était très sensible à l’opinion publique occidentale durant les années soixante-dix, quatre-vingt, et même quatre vingt-dix. En ce vingt et unième siècle, Israël devient de moins en moins sensible à l’opinion publique à cause de son immense pouvoir et de son influence sans égale sur Washington, qui reste, politiquement, le maître des Européens. Voici comment il voit les choses : « Puisque Washington est à nos côtés, pourquoi nous préoccuper des Européens ? »
 

Pour donner un exemple : lorsque la Belgique a voulu mettre Ariel Sharon en jugement pour son rôle dans les massacres de Sabra et Chatila à Beyrouth en 1982, Mme Condoleezza Rice a menacé, en réponse, le Ministre belge des Affaires étrangères de retirer du pays le siège de l’OTAN, parmi d’autres mesures drastiques. Dans les jours qui ont suivi, le jugement a été renversé et le tribunal n’a jamais convoqué Ariel Sharon. Il y a eu des pressions du même genre sur l’Allemagne et la France à la suite du conflit avec l’Europe touchant la guerre en Irak en 2003.

 

Israël a compris que sa vaste influence sur le Congrès se traduit en une influence substantielle, quoiqu’indirecte, sur l’Europe. De ce fait, Israël ne se préoccupe pas particulièrement de l’opinion publique européenne.

 

De plus en plus d’Italiens se rendent compte qu’il est maintenant temps d’exercer une pression efficace sur Israël ; que l’on ne peut plus se contenter de dire « méchants garçons, vous faites de vilaines choses ».

 

Silvia Cattori : Le Wall Street Journal a écrit récemment : « Le rêve qu’était la Palestine est finalement mort » [3]. Comment réagissez-vous à cette affirmation ?

 

Omar Barghouti : Je pense que c’est là, prendre ses désirs pour des réalités. Les néoconservateurs qui contrôlent le Wall Street Journal sont en passe de finir dans les poubelles de l’Histoire après tous leurs échecs en Irak et en Afghanistan. Ils voudraient bien croire que les « Palestiniens sont finis ». Je pense, que ce sont eux qui sont finis. Cela va prendre sans doute un peu de temps, mais je crois honnêtement que leur croisade s’est révélée criminelle et futile et que leurs arguments ont été réfutés.

 

Leur grand dessein idéologique qui était censé commencer en Irak —déployer son effet domino tout au travers des régions pétrolières arabes et leur permettre de contrôler le monde— s’est fracassé. Leur vision a été dénoncée comme fondamentalement raciste, dogmatique et profondément erronée. Grâce principalement à la résistance en Irak, au Liban et en Palestine, cette vision néoconservatrice de l’empire est en voie d’être définitivement défaite.

 

Silvia Cattori : Comment jugez-vous ceux de vos dirigeants qui collaborent avec l’occupant ?

 

Omar Barghouti : Ceux qui, parmi les « leaders palestiniens collaborent avec l’occupation font assurément partie du problème, et pas de la solution. Je les condamne dans les termes les plus vigoureux. J’ai exprimé publiquement ma position à ce sujet lorsque le Hamas a pris le contrôle de Gaza [4]. Bien que je sois très critique à l’égard du Hamas pour différentes raisons, je reconnais que la majorité des Palestiniens sous occupation l’ont démocratiquement élu pour les gouverner et mener la lutte pour la liberté et l’autodétermination. Le monde doit respecter ce choix palestinien démocratique, bien qu’un tiers seulement des Palestiniens aient participé à ces élections. Les deux autres tiers incluant les réfugiés palestiniens dispersés dans le monde et les Palestiniens de citoyenneté israélienne, n’ont même pas été considérés.

 

Ce serait aux Palestiniens de demander des comptes au Hamas s’il manque à gouverner convenablement ou a réaliser les droits des Palestiniens, pas à l’Amérique, pas à l’Europe, et certainement pas à Israël.

 

Certains dirigeants politiques palestiniens se font les complices du pouvoir colonial et raciste d’Israël d’une façon insidieuse. Au lieu d’une approbation ouverte de l’occupation, leur rôle est de donner au monde la fausse impression qu’il s’agit essentiellement d’une dispute ; et que l’on peut s’asseoir pour la négocier gentiment, en Suisse ou ailleurs. Ils masquent de ce fait la réalité, à savoir qu’il s’agit d’un conflit colonial nécessitant une lutte massive sur le terrain et l’appui d’une pression internationale soutenue pour en venir à bout.

 

L’utilisation de ce terme « dispute » est un vrai désastre qui nous a affligés depuis les Accords d’Oslo [5]. En fait, tout cela a commencé avec les pourparlers de Madrid, avant Oslo ; mais le « processus d’Oslo » a été le coup le plus dévastateur pour la lutte palestinienne d’autodétermination, parce qu’il a conduit à un glissement de paradigme : d’une lutte d’un peuple opprimé contre ses occupants et colonisateurs, à une dispute entre deux groupes nationaux avec des droits et des revendications morales conflictuels mais symétriques.

 

Silvia Cattori : Dès lors, comment expliquer que, en dépit du fait que toutes les négociations avec Israël n’ont apporté que plus de malheurs aux Palestiniens, des personnalités comme MM. Erekat, Abbas, Rabbo [6], poursuivent ce « processus de paix » et poursuivent obstinément dans cette même voie ? Quel espoir les Palestiniens peuvent-ils avoir face à cette situation ?

 

Omar Barghouti : Si vous prenez l’exemple de l’Afrique du Sud, les années les plus répressives de l’apartheid furent les années qui ont précédé sa fin ; non pas les années 60 ou 70, mais la fin des années 80 et le début des années 90. L’apartheid a atteint le sommet de son pouvoir, le sommet de la répression, juste avant de s’effondrer. Ainsi, en ce moment où le mouvement sioniste a tant d’influence dans le monde, je ne vois pas cela comme la fin de la question palestinienne.

 

Au contraire, je le vois comme le début de la fin du sionisme. Israël et le sionisme ont perdu tout le respect et l’admiration dont ils ont joui autrefois au niveau international. Ils sont en train de devenir rapidement des parias. Israël, un Etat dont les incessantes actions de purification ethnique et de déshumanisation criminelle des Palestiniens se font de façon plus ou moins ouvertes, n’a plus recours aujourd’hui qu’à la brutalité, au terrorisme intellectuel, et à l’intimidation vis-à-vis de la communauté internationale et des autorités élues de l’Ouest, pour atteindre ses objectifs. Les peuples du monde n’aiment pas et ne soutiennent pas le sionisme, comme l’ont montré plusieurs sondages récents ; ils ont simplement peur du sionisme, et cela fait une énorme différence.

 

Dans les années cinquante et soixante du siècle dernier, les Européens aimaient Israël –pays du « Kibboutz » présenté sous des couleurs romantiques- comme le ferment de la « démocratie libérale » dans une région affligée par l’autocratie et « l’arriération ». Les Européens, après tout, ont aidé à construire Israël de plus d’une façon ; et ils le voyaient, dès lors, comme leur « enfant » au milieu de cette « mer barbare d’Arabes ». Israël était perçu comme l’entité blanche, éclairée, civilisée, au sein d’une « jungle peuplée d’indigènes du Sud, de couleur et indisciplinés ».

 

Et, alors que beaucoup d’Européens doivent encore se libérer de cette attitude coloniale et raciste à l’égard des Arabes, Israël ne jouit plus aujourd’hui que de très peu de sympathie, en Europe ou n’importe où dans le monde. Israël a des protégés qui sont très bien payés et des groupe de pression politiques extrêmement efficaces qui sont très bien rodés. Avec de tels outils, il a réussi à imposer son discours, sa ligne politique, dans les médias européens dominants, les parlements et les milieux de pouvoir.

 

Comme leurs homologues états-uniens, les responsables politiques européens sont aujourd’hui confrontés au dur choix de suivre la ligne dictée par Israël, ou de briser leur carrière, et souvent aussi leur réputation. La complicité des Européens dans le maintien de l’occupation et de l’oppression israélienne est obtenue par la menace, l’intimidation, la brutalité, et pas par la persuasion. C’est là, sur le plan historique, la perte la plus significative du sionisme. Il a gaspillé la sympathie dont il jouissait autrefois, et complètement perdu sa capacité de toucher les cœurs et les esprits, même en Occident. Le sionisme maintenant obtient ce qu’il veut seulement par la trique.

 

Mais combien de temps les gens resteront-ils effrayés et intimidés ? À la fin, ils se révoltent —si ce n’est pour notre intérêt, au moins pour sauvegarder leur liberté, leur dignité, et leur sens de la justice—. Je parle ici des citoyens européens et états-uniens qui jouissent de droits démocratiques établis, et pas des peuples appauvris du Sud qui manquent de moyens pour effectuer des changements.

 

Vous les Européens, êtes des peuples qui vivent dans une relative démocratie –et elle est très relative ; vous vivez dans le bien être sur le plan économique ; vous pouvez faire valoir votre voix dans des élections régulières et vous pouvez l’utiliser pour provoquer un changement, mais il va falloir, pour vous réveiller, un bruyant appel du Sud néo-colonisé qui réaffirmera sa volonté et sa demande de justice, de développement durable, et de réparation pour des siècles de domination coloniale. Les citoyens européens peuvent être résolument convaincus de rejeter leur héritage colonial et de reprendre le contrôle de leurs destinées des mains de leurs élites dirigeantes défaillantes qui les ont pris en otage et trahissent de plus en plus leurs intérêts. Mais cela va demander un grand travail de conscientisation, et beaucoup de campagnes de persuasion, à petite échelle, mais soutenues et susceptibles de s’amplifier graduellement. Ce travail de fond est crucial et indispensable pour combler le fossé Nord-Sud, pas seulement sur le plan économique, mais également sur le plan conceptuel et culturel.

 

Silvia Cattori : Vous, les Palestiniens, savez mieux que quiconque que les États-Unis et Israël se sont servis des attentats du 11 septembre 2001 pour qualifier toute résistance de « terrorisme ». Aujourd’hui, vos autorités aussi s’engagent à suivre cette même voie. M. Abbas proclame qu’il va combattre les « terroristes du Hamas », au nom des « musulmans modérés ». Le but réel n’est-il pas de combattre la seule résistance anticoloniale qui existe encore en Palestine ?

 

Omar Barghouti : Oui, mais le mouvement sioniste a joué un rôle clé pour promouvoir frénétiquement cette théorie du « choc des civilisations », fondée sur la fausse prémisse que le 11 septembre était un combat entre les musulmans et le reste du monde, entre l’Islam et la —ainsi nommée— civilisation « judéo-chrétienne ». Ce concept néoconservateur adopté par le sionisme a conquis une place prééminente à l’Ouest, malheureusement, et a influencé beaucoup d’Européens.

 

Vous ouvrez n’importe quel journal européen de grande diffusion et vous y trouvez toujours quelque chose qui renforce le portrait des musulmans comme celui de « l’autre » diabolique. Les musulmans sont nonchalamment qualifiés de « terroristes ». On ne vous parle jamais de quoi que ce soit touchant la civilisation islamique. Ce dont on vous bombarde par l’image et le son, ce sont des musulmans en colère, hurlant, brûlant des drapeaux et soutenant Ben Laden. Sans aucun contexte. Et vous n’entendez jamais ces gens parler par eux-mêmes. Il y a toujours quelque sage expert occidental pour les interpréter, les expliquer, parler à leur place, les recréer.

 

Bien sûr, certains de nos « leaders », affligés d’une mentalité d’esclave et dépourvus de vision et de principes, ont internalisé ces concepts au point qu’ils en ont oublié que la vie existe en-dehors de cette misérable réduction. De leur point de vue, comme l’avait autrefois écrit le pédagogue brésilien Paulo Freire : être, c’est être comme l’oppresseur.

 

Silvia Cattori : Mais cela n’est-il pas d’une redoutable efficacité pour amener l’opinion à craindre ces Arabes et musulmans contre lesquels Israël et les États-Unis mènent une guerre sans fin, et la conditionner de façon à ce qu’elle ne s’émeuve pas quand on les massacre ?

 

Omar Barghouti : Dans ce « clash », tel qu’il est perçu, cet aspect religieux reste de surface. En profondeur, le conflit n’a rien à voir avec la religion. Il a à voir seulement avec le racisme, l’exploitation économique, et l’hégémonie. Bien sûr, en convaincre les Européens sera un long processus, parce que le 11 septembre a été pour eux un choc très traumatisant. Quels que soient ceux qui ont commis ces attentats, ils savaient ce qu’ils faisaient. C’était presque une prophétie qui se réalise elle-même pour créer la base de cette théorie du « choc des civilisations » de façon dramatique et criminelle. Mais je ne crois pas au « choc des civilisations ». Je crois que les peuples et les nations, dans leur riche diversité, ont beaucoup de choses qui les unissent, ont beaucoup en commun.

 

Oui, ce racisme européen anti musulman, qui se développe —la véritable nouvelle forme de l’« antisémitisme » si vous voulez— est certainement un phénomène très dangereux. Les musulmans sont même considérés comme moins humains que les Juifs européens ne l’ont été dans le passé. Je vous donne un exemple avec les caricatures danoises, ces caricatures racistes contre l’Islam et le Prophète. J’ai écrit à ce sujet un article [7] où j’ai dit : imaginez qu’un caricaturiste danois fasse la même chose contre le judaïsme, que se passerait-il en Europe ? Hélas, beaucoup d’Européens ne voient pas les choses comme cela parce que, pour eux, c’est une chose tolérable aujourd’hui d’être raciste à l’égard des musulmans.

 

Malgré tout, je ne vois pas cela comme un phénomène durable à long terme, en particulier parce que l’Holocauste a conduit les Européens à faire l’expérience traumatisante de l’abîme moral et physique où le racisme les avaient entraînés.

 

Silvia Cattori : Comment avez-vous réagi quand vous avez appris que la Suisse avait organisé durant deux années des rencontres secrètes entre Palestiniens et Israéliens, qui ont abouti à ce que l’on a appelé l’« Initiative de Genève » ou l’« Accord de Genève » ? [8]

 

Omar Barghouti : L’« Initiative de Genève » est en contradiction avec les exigences de base d’une juste paix. Elle ignore l’injustice fondamentale, le noyau de la cause palestinienne, qui est le déni israélien du droit inaliénable des réfugiés palestiniens à retourner, comme tout autre réfugié dans le monde, sur les terres et dans les maisons dont ils ont été chassés.

 

Il est donc très surprenant que le gouvernement suisse, en particulier, qui est un défenseur conséquent du droit humanitaire international, ait accepté un tel accord qui viole ouvertement ce droit.

 

Silvia Cattori : Ne pensez-vous pas que les diplomates suisses ont pu être naïfs, induits en erreur par ceux qui avaient un parti pris pro-israélien, comme M. Alexis Keller par exemple [9], et qui donnaient une orientation favorable à Israël ? Sinon, comment expliquer que l’on ait choisi, du côté palestinien, des négociateurs qui m’ont, dans l’ensemble, paru de peu de probité et qui, comme M. Yasser Abed-Rabbo, étaient prêts à appuyer tout ce qui plaisait à l’occupant ?

 

Omar Barghouti : Je n’ai jamais défendu les politiciens palestiniens corrompus qui placent leurs intérêts égoïstes au-dessus de tout. Mais, indépendamment de cela, il s’agit ici du droit international, et la Suisse n’a pas besoin de qui que ce soit pour le lui enseigner. Elle est dépositaire des Conventions de Genève. Son approbation de cette Initiative ne peut donc pas être de la naïveté. Elle a voulu faire plaisir aux États-Unis, à l’Union Européenne et à d’autres pouvoirs. Et je pense que le calendrier lui non plus n’était pas complètement innocent.

 

Ce n’est pas entièrement lié, mais je pense qu’un des facteurs qui a poussé la Suisse à promouvoir cette initiative a été le scandale bancaire lié aux réparations de l’Holocauste soulevé par les États-Unis, et l’énorme action judiciaire introduite contre d’importantes banques suisses, portant sur des milliards de dollars de compensations financières. L’image de la Suisse a été ternie aux États-Unis et, naturellement, cela affecte les affaires. La Suisse vit du secteur bancaire, plus que de toute autre chose. Dès lors, quand la réputation de son secteur bancaire est ternie, en Occident, aux États-Unis et dans le reste de l’Europe, cela est très mauvais pour la Suisse. Connaissant bien la capacité à calmer l’orage du lobby israélien aux États-Unis, la Suisse était prête, à cette époque, à tout faire pour plaire à Israël, même s’il fallait pour cela mettre de côté quelques principes.

 

Silvia Cattori : Lorsque des crimes d’une telle ampleur sont commis en Palestine, le temps presse, nul n’a droit à l’erreur. C’est pourquoi il est fort regrettable que durant ces longues années de liquidation de la Résistance palestinienne on ait surtout donné la parole, dans le mouvement de solidarité, à des intervenants qui, certes, condamnaient l’occupation, mais qui par ailleurs soutenaient des solutions racistes, inacceptables pour le peuple palestinien, alors qu’ils auraient dû soutenir des mesures efficaces de lutte, comme le boycott d’Israël.

N’avez-vous pas le droit aujourd’hui de blâmer ceux qui ont dénaturé votre cause en n’insistant pas sur le droit inaliénable des réfugiés, qui ont toujours apporté leur appui à l’Autorité palestinienne issue d’Oslo en disant qu’elle représentait le peuple « qui luttait contre l’occupant », et qui continuent de prétendre que l’occupation commence en 1967 et non pas dès 1948 ?

 

Omar Barghouti : À quoi cela servirait-il de les accuser de trahison ? Je dis ce que j’ai à dire, mais je ne veux pas dénoncer ; je veux convaincre les gens d’aller de l’avant, d’abandonner les vieux slogans inefficaces du mouvement de solidarité et d’aller dans une nouvelle direction, en accord avec ce à quoi appelle la société civile palestinienne.

 

Ainsi, au lieu de condamner les leaders de la solidarité, je veux juste leur dire : peut-être que vous avez été mal informés, peut-être que vous avez été trompés par la propagande israélienne parfois répétée par des perroquets palestiniens, peut-être que vous vous êtes fixés sur certains slogans que vous avez si souvent répétés qu’ils en sont presque devenus constitutifs de votre perspective.

 

Le slogan « Deux États pour deux peuples » est devenu un dogme. Et le mouvement de solidarité est largement tombé dans ce dogme consolidé. Nous devons donc mettre en cause cette doctrine et entraîner les gens avec nous plutôt que de nous les aliéner. Et, selon mon expérience, beaucoup de gens connaissent une transformation et une radicalisation lorsqu’ils se trouvent confrontés à des faits, à des arguments rationnels et à une vision morale imposant le respect. Lorsque vous vous asseyez avec eux et que vous les gagnez à votre cause, vous vous apercevez que beaucoup de gens sont fondamentalement honnêtes. Ils sont sincères, ils nous aiment, ils soutiennent la justice, ils veulent la paix, mais ils sont simplement mal informés parce qu’ils ont entendu tant d’orateurs, palestiniens aussi, qui sont venus leur dire : « Deux États pour deux peuples, c’est ce que les Palestiniens veulent ».

 

Silvia Cattori : Dans cette situation d’asymétrie, cela doit être réconfortant pour vous de voir que de plus en plus de gens se dressent et n’ont pas peur d’appeler par leur nom les violations des droits humains par Israël, comme vient de le faire le Rapporteur Spécial auprès du Conseil des Droits de l’Homme des Nations Unies sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés, M. John Dugard [10]. Quel message auriez-vous à lui transmettre ?

 

Omar Barghouti : Le Professeur Dugard est un juriste et un homme de principes courageux qui nous inspire. J’ai quelque chose de très clair à lui dire. Dans son dernier rapport sur les « territoires occupés », il a utilisé pour la première fois le mot d’« apartheid » pour décrire les politiques d’Israël ; il a écrit : « Certaines politiques de l’occupation israélienne ressemblent à l’apartheid ».

 

Ce n’est pas un constat mineur venant d’un homme de la stature de M. John Dugard. Ce que je voudrais lui dire est ceci : s’il vous plaît, continuer à pousser dans cette direction parce que l’ONU dispose déjà des résolutions qui indiquent comment traiter l’apartheid, où que ce soit dans le monde. L’apartheid est un crime de portée générale. Il ne s’agissait pas que de l’Afrique du Sud. Maintenant, nous avons un précédent, nous n’avons pas à réinventer la roue. Tout ce dont nous avons besoin est de justifier et de populariser ce diagnostic qui qualifie Israël d’Etat d’apartheid. Bien qu’Israël soit, dans divers domaines, très différent de l’Afrique du Sud de l’apartheid —bien pire selon Desmond Tutu et quelques autres— ils ont suffisamment en commun pour justifier la comparaison. Après tout, jamais deux patients ne développent exactement les mêmes symptômes sous l’effet de la même maladie. Si Israël est jugé coupable de pratiquer l’apartheid, il y a des instruments du droit international, comme les sanctions, qui peuvent être appliqués par les Nations Unies pour le traiter.

 

Silvia Cattori : N’auriez-vous pas souhaité que M. Dugard dise carrément qu’il s’agit « d’apartheid », et non de quelque chose qui « ressemble » à de l’apartheid ?

 

Omar Barghouti : M. Dugard est un diplomate. Nous apprécions énormément qu’il ait eu le courage et la clarté morale de mentionner le mot très lourd de sens qu’est le terme « apartheid ».

 

Vous ne pouvez pas attendre d’un fonctionnaire de l’ONU qu’il soit le premier à le dire de cette façon. C’est à nous, les Palestiniens d’être les premiers à le dire de cette manière, à le prouver, et à l’imposer. Le mouvement de solidarité doit le dire. Et ensuite, peut-être, l’ONU.

 

On ne peut pas attendre grand-chose des Nations Unies en ce moment, particulièrement avec le nouveau Secrétaire Général, un médiocre bureaucrate à mon avis, qui se comporte comme s’il était un employé junior payé par le Département d’Etat états-unien. Mais les Nations Unies demeurent le seul forum où nous ayons quelque espoir de faire valoir nos droits selon la loi internationale. Je ne soutiens pas ceux qui disent qu’il nous faut passer par-dessus l’ONU, ou l’ignorer. Qu’avons-nous d’autre ? Aussi partiale et soumise aux intérêts états-uniens que l’ONU soit devenue, il y a encore place pour des réformes, pour la rendre plus sensible et la faire mieux répondre aux aspirations de l’humanité, et particulièrement à celles des peuples opprimés du Sud, y compris les Palestiniens. C’est toutefois une longue marche.

 

Silvia Cattori : Les autorités israéliennes ont systématiquement rejeté les rapports de M. Dugard. J’étais présente aux Nations Unies, à Genève, quand l’Ambassadeur israélien a exprimé devant un parterre de diplomates, en des termes très humiliants, son désaccord officiel avec le rapporteur. Il l’a accusé de dire des mensonges, de faire des déclarations agressives et biaisées. Avez-vous été surpris par cette réaction ?

 

Omar Barghouti : C’est la tactique à laquelle recourent de plus en plus les officiels israéliens et ceux qui les soutiennent ; ils ne se donnent plus la peine de convaincre, ni d’argumenter. Voyez, maintenant, ce qu’ils font aux États-Unis et en Grande-Bretagne : ils suppriment tout débat sur la politique israélienne ; le débat est tout simplement trop dangereux pour eux. Il ouvre l’esprit des gens. C’est précisément pourquoi nous nous battons pour le débat.

 

Il ne devrait pas être acceptable, dans des sociétés qui se définissent elles-mêmes comme démocratiques, que le débat sur Israël – seulement sur Israël - soit censuré ou délégitimé.

 

Silvia Cattori : Après la publication de son livre, qui dénonce l’apartheid pratiqué par Israël, avez-vous pris contact avec l’ancien Président Jimmy Carter ? [11]

 

Omar Barghouti : Beaucoup de gens ont envoyé des lettres de soutien à Carter, mais les puissants groupes de pression sionistes ont mobilisé contre lui tout l’establishment des États-Unis. Maintenant, M. Carter, un ancien Président et également lauréat du Prix Nobel de la Paix, n’est plus interviewé à la télévision sur les grandes chaînes américaines ou dans les grands journaux. M. Carter a besoin d’une aide bien plus importante que celle de nos plus cordiaux remerciements.

 

Silvia Cattori : Comment avez-vous réagi quand M. Bush a proposé M. Tony Blair comme « homme de paix » ?

 

Omar Barghouti : M. Tony Blair ne fera rien pour aider à instaurer la paix ou la justice. Beaucoup de citoyens britanniques l’accusent, de façon convaincante, d’être un opportuniste malhonnête et un laquais des États-Unis. Je sympathise avec ces deux définitions. A mon avis, il n’a pas non plus la vision et le courage requis pour faire quoi que ce soit de significatif pour une juste paix.

 

Silvia Cattori : Qu’avez-vous pensé de la conférence d’Annapolis qui s’est tenue aux États-Unis en novembre 2007 ?

 

Omar Barghouti : En insistant sur le fait que les « négociateurs » palestiniens doivent reconnaître Israël comme « État Juif », Israël a vraiment donné un coup de pied dans les côtes du lion endormi, pour reprendre la métaphore utilisée par Uri Avnery – avec lequel, par ailleurs, je suis en complet désaccord. L’insistance imprudente et entêtée d’Ehud Barak au cours des discussions de Camp David II, en 2000, pour amener Yasser Arafat à renoncer au droit au retour des réfugiés palestiniens, avait provoqué un réel réveil de la communauté des réfugiés qui avait conduit à une mobilisation massive et à une pression concertée sur Arafat pour qu’il ne cède pas. Et, en effet, il a été tué sans avoir abandonné ce droit.

 

Cette fois, il y avait deux lions auxquels Israël a donné un coup de pied dans les côtes en demandant une acceptation palestinienne officielle de son droit à exister comme État Juif : le même énorme lion représentant les réfugiés, et un plus petit, d’ordinaire beaucoup moins féroce, représentant la communauté palestinienne à l’intérieur d’Israël, c’est-à-dire environ 1,5 million de Palestiniens indigènes de citoyenneté israélienne qui ont été jusqu’ici complètement marginalisés, et mis de côté dans toutes les « négociations », visant à mettre fin à ce conflit colonial.

 

Ehud Olmert et l’actuelle élite politique israélienne se sont montrés, en préparant Annapolis, aussi obtus que leurs prédécesseurs. C’est apparemment le prix qu’Israël doit payer pour être le champion du monde dans le recyclage des vieux dirigeants ! Tous les dirigeants israéliens qui accèdent au pouvoir (à l’exception de ceux qui décèdent ou qui sont assassinés par des colons israéliens d’extrême droite) se trouvent rapidement discrédités et empêtrés dans des scandales de toutes sortes : sexuels, financiers, crimes de guerre, etc. Ils ne tombent dans l’oubli que pour être réincarnés et réinventés quelques années plus tard en nouvel « espoir » d’une nation égarée, et se voient miraculeusement réélus avec un score respectable ! Les Israéliens ne souffrent pas seulement d’amnésie sélective ; ils sont véritablement en faillite au niveau du leadership.

 

Un autre point important au sujet d’Annapolis est que Mahmoud Abbas n’a aucun mandat pour abandonner quoi que ce soit de significatif. Il n’est pas Arafat. Il est dépourvu de passé historique dans la lutte contre Israël. Sa popularité, quoique plus grande que les pathétiques 3 % dont est crédité Olmert, est néanmoins bien triste. Il manque dramatiquement de vision, à mon avis. Le Hamas contrôle Gaza, ce qui l’affaiblit encore. En bref, il n’est pas un leader capable de régler les « affaires » et de fournir les « produits » exigés par Israël et les États-Unis. Il va beaucoup parler, voyager encore plus, essayer d’apparaître courageux, mais il va flancher. Avec la disparition d’Arafat, Israël a perdu sa dernière occasion de pousser la solution des deux États, qui est de toute façon une solution injuste et immorale. Pas de regrets.

 

La solution « Un seul État », l’alternative morale, n’est plus vue comme une idée utopique ; elle est de plus en plus étudiée et présentée comme une possibilité sérieuse planant dans les airs au-dessus de tous ces « négociateurs ». Voyez plutôt le récent avertissement lancé par Olmert dans le journal Ha’aretz : que, si le processus d’Annapolis échoue, Israël va se diriger vers l’apartheid (comme si cela n’avait pas déjà commencé !) Le processus d’Annapolis ne peut qu’échouer. Il ne s’attaque pas aux racines du conflit et ne promet ni justice ni égalité.

 

Silvia Cattori : Que ressentez-vous quand vous voyez vos représentants politiques, faire le même travail que les occupants israéliens ?

 

Omar Barghouti : Je les condamne absolument. C’est une honte pour l’Autorité palestinienne (AP) de jouer le rôle de sous-contractant des occupants en les déchargeant de certains de leurs fardeaux coloniaux.

 

Silvia Cattori : Est-ce là l’opinion de la majorité des Palestiniens ?

 

Omar Barghouti : Je suis certain que la majorité des Palestiniens dénoncent la complicité de l’AP à un degré ou à un autre. Presque tous ceux que je connais, universitaires, intellectuels, travailleurs culturels, artistes, etc.., ne pardonnent pas les arrestations illégales et arbitraires de militants dissidents par les forces de l’AP, par exemple, ou le rôle de l’AP pour disculper Israël.

 

Silvia Cattori : Pour la majorité des Palestiniens, les membres du Hamas ne sont donc pas des « terroristes » mais des citoyens ordinaires ?

 

Omar Barghouti : Ils ont été élus démocratiquement. Arrêter des gens parce qu’ils résistent à l’occupation est une honte. Ils n’ont pas violé les lois palestiniennes ; ils résistent à l’occupation israélienne. En fait, Israël veut que l’Autorité palestinienne lui serve de policier, fasse le travail pour lui.

 

Silvia Cattori : Hors de Palestine, les choses ne sont pas simples non plus. Pendant longtemps, ceux qui voulaient parler du « lobby pro-israélien », du boycott, ou d’apartheid israélien, étaient écartés du débat, vilipendés par les responsables de la solidarité. N’est-ce pas là une manière de protéger Israël ? Si non, comment expliquer que la gauche, la plupart des responsables de la solidarité, n’aient jamais voulu que l’on mette Israël sur le même plan que l’Afrique du Sud de l’apartheid, et se soient toujours montrés si réticents à qualifier Israël d’État d’apartheid [12] ? Le peu d’écho donné à vos appels à boycotter Israël depuis 2004, vous a-t-il surpris ?

 

Omar Barghouti : Dans le mouvement de solidarité, certains « sionistes soft » font tout ce qu’ils peuvent pour dire « non, Israël ne pratique pas l’apartheid », parce qu’ils savent exactement ce qu’un tel mot signifie. Il peut très bien conduire à des sanctions et à un vaste éventail international de boycotts.

 

  Punir l’apartheid, beaucoup de gens dans le monde savent comment le faire. Et les « sionistes soft » l’ont compris. Ils ont compris qu’il s’agit là d’une arme bien plus puissante, bien plus efficace que toutes les armes palestiniennes. Les Palestiniens peuvent bien développer indéfiniment leurs « Quassam » (roquettes artisanales), elles ne frapperont jamais Israël autant qu’une campagne soutenue de boycott, une campagne non-violente de boycott, de désinvestissement et de sanctions à la sud africaine, en Europe, aux États-Unis, au Canada, etc.

 

Silvia Cattori : Est-il difficile de vous trouver à la tribune avec des intervenants qui peuvent, certes, dénoncer les crimes d’Israël, mais qui ne remettent pas vraiment en cause la nature de cet État, et qui ne partagent pas toujours vos positions, au sujet du boycott ? Ou votre position sur la solution « Un seul État » ? Des Palestiniens de citoyenneté israélienne qui, eux, vivent l’oppression coloniale et le racisme sioniste au sein même de l’État d’Israël, ne seraient-ils pas mieux qualifiés pour parler de ce qu’ils subissent dans leur chair à cause du racisme israélien ?

 

Omar Barghouti : Non, cela ne me dérange pas, parce que M. Warschawsky se définit lui-même comme un « antisioniste » et qu’il soutient la plupart des droits des Palestiniens. Nous sommes en désaccord avec lui sur les tactiques ; nous sommes en désaccord sur la façon de défendre certains droits. Mais il n’y a pas d’inconvénients à partager une tribune avec lui pour débattre des moyens de mettre fin à l’oppression israélienne.

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Suite : http://www.voltairenet.net/article153516.html

 

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