25 janvier 2008 5 25 /01 /janvier /2008 08:10

par Andréanne Baribeau

Mondialisation.ca, Le 24 janvier 2008

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C'est avec une forte dose de perspicacité et une quête inlassable pour la vérité, combinées à une maîtrise impeccable des faits acquise au cours d'une vie de globe-trotter, que Michel Chossudovsky s'est taillé une place parmi les plus grands experts en économie de son temps. Ce spécialiste de la mondialisation et célèbre pacifiste, qui enseigne à l'Université d'Ottawa depuis 1968, quittera son poste de professeur en janvier.

Dans son bureau du 10e étage du pavillon Desmarais, au milieu des boîtes de déménagement, le professeur fait le point sur sa carrière, encore loin d'être achevée.





La Rotonde : Qu'est-ce qui vous a attiré dans l'étude de l'économie ?

Michel Chossudovsky : C'est une bonne question ! C'est peut-être une combinaison de plusieurs facteurs : les lectures que j'avais faites au secondaire, le contexte familial, le milieu de diplomatie internationale dans lequel j'ai vécu. Je m'intéressais à l'ensemble des phénomènes sociaux, pas strictement économiques.

Quand je suis allé en Amérique latine dans les années 70, je suis revenu avec une perspective assez différente; je commençais à comprendre les enjeux politiques, les coups militaires, etc. Je crois que l'économie est une discipline qui est demeurée assez figée. Si on veut être créatif en économie, on doit commencer à avoir une vision plus large des phénomènes économiques.

L.R. Vous avez effectivement beaucoup voyagé au cours de votre carrière, notamment en tant que professeur invité dans des universités d'Amérique latine et d'Asie du Sud-Est. Comment ces expériences ont-elles contribué à votre expertise ?

M.C. : J'ai enseigné en Amérique latine pendant plusieurs années. J'étais au Chili au moment du coup d'État militaire en 1973; c'était un évènement très important dans ma vie. À la suite du coup, le prix du pain à augmenté de quatre fois; c'était une décision économique d'augmenter le prix de beaucoup de produits, ce qui a provoqué la misère. C'était sous le gouvernement de Pinochet. Une des premières études que j'ai faites sur l'Amérique latine portait précisément sur la politique économique de la junte militaire chilienne qui est sortie au pays en décembre 1973.

Quand j'ai quitté le Chili quelque mois plus tard, j'ai essayé d'établir une économie politique de ce qui s'était passé. J'ai commencé à comprendre comment ces réformes économiques pouvaient servir dans un processus d'appauvrissement. J'ai ensuite enseigné en Argentine, où j'ai vécu un autre coup militaire en 1976. J'ai entrepris des recherches sur les conséquences économiques de la gestion de la junte militaire au pouvoir, qui a eu des effets semblables à celle au Chili.

J'ai également travaillé pour l'ACDI à titre de coopérant, ainsi que pour les Nations Unies comme consultant. Durant les années 80, j'ai travaillé sur l'Asie, et vers la fin de cette décennie, je commençais à avoir une vision d'ensemble de ce qui se dessinait sur le plan international, avec les politiques d'ajustements structurels et les enjeux de la mondialisation.

Tout ça pour moi a été un facteur d'enrichissement, en tant que chercheur, mais aussi en tant qu'enseignant. Ce sont des choses que je peux analyser dans mes cours, très concrètement.

L.R. : Vous êtes l'éditeur du site Internet Mondialisation.ca, le portail du Centre de recherches sur la mondialisation, situé à Montréal, et dont vous êtes directeur. Les articles qu'on y retrouve traitent de sujets quand même assez délicats, qui en général vont contre le courant. Parlez-nous de l'objectif de ce site.

M.C. : On traite de sujets dont les médias ne traitent pas. On essaie de présenter la face cachée des nouvelles. On essaie de dire la vérité. On n'a pas une ligne politique comme telle; les auteurs sont très variés. Ce ne sont pas tous des gens de gauche. Notre site est l'un des principaux sites de médias alternatifs en Amérique du Nord, avec environ 40 000 visites par jour. On rejoint énormément de monde.

On y publie [entre autres] des articles sur les enjeux de la guerre en Iran. Notamment, on a essayé de documenter le fait que cette guerre est déjà planifée depuis un certain nombre d'années. Le public doit être informé de l'existence de ce plan de guerre, qui pourrait avoir des conséquences cruciales pour tout le monde. On couvre une panoplie de sujets. Dernièrement, on est plus portés à traiter de la crise financière aux États-Unis et de la guerre au Moyen-Orient et en Asie centrale.

L.R. : À peine une journée après l'effondrement des tours du World Trade Center aux États-Unis, vous aviez déjà sur ce site Internet un article intitulé « Qui est Oussama ben Laden : la vérité derrière le 11 septembre ». Comment cela a-t-il été possible ?

M.C. : Lorsque les évènements du 11 septembre 2001 ont éclaté, j'avais déjà fait beaucoup de travail sur les enjeux de l'Asie centrale, le pétrole, le conflit afghan et le réseau Al-Qaïda. Le lendemain de ces évènements, j'ai commencé à écrire là-dessus dans une perspective de géopolitique.

L'article sur Ben Laden est probablement le texte le plus cité sur Internet. Je n'aurais jamais pu le faire si je n'avais pas eu un bagage préalable. C'était le produit de toute la recherche que j'avais faite sur le commerce de la drogue, dans lesquel le réseau Al-Qaïda était impliqué. J'ai pu commencer à comprendre ce qui s'était réellement passé.

L.R. : Comment qualifiez-vous la réputation que vous avez acquise suite à vos publications et prises de position ?

M.C. : Il y a toujours des gens qui vont parler contre moi, mais c'est une minorité. C'est certain qu'on n'aime pas la controverse, qu'on n'aime pas la vérité. Mais mon dernier livre [The Globalization of Poverty and the New World Order] a été traduit en 12 langues, s'est classé au deuxième rang des dix meilleurs livres non-fictifs en Allemagne et s'est vendu à plus de 150 000 exemplaires dans le monde. Quand un livre fait l'affaire de l'establishment, il est très visible, mais moi je n'ai pas profité de cette [vitrine].

L.R. : Est-ce que votre réputation ou vos publications vous ont déjà apporté des ennuis dans les institutions où vous avez été employé ?

M.C. : Je ne pense pas avoir vraiment été attaqué au niveau de mon travail. Des personnes ne seront pas en accord avec [certains de mes arguments], mais ne pourront expliquer pourquoi. Par exemple, j'avais dit à un collègue que les salaires après le coup militaire au Chili étaient tombés à 7¢ de l'heure. Il m'avait dit que c'était impossible. Mais dans ce cas-là, tu n'as qu'à lui montrer les chiffres !

Si une recherche est fondée sur une analyse, avec tous les élements de documentation, les données, etc., je crois que c'est très difficile de remettre ces résultats en question.

Je crois qu'à l'Université, on est ouverts et respectueux face à la pluralité d'opinions. Je n'étais pas toujours dans la lignée de ce qui se faisait en économie, mais on m'a toujours appuyé ici. Je ne serais jamais resté si longtemps si je n'avais pu faire le travail que je fais, et sans l'appui de mes collègues.

L.R. : Pourquoi quittez-vous maintenant votre poste de professeur à l'Université d'Ottawa ? Qu'est-ce qui vous attend après votre départ ?

M.C. : Après 39 ans [d'enseignement ici], je pense que j'ai besoin de changement, de me réorienter. J'ai beaucoup de travail à faire à l'étranger. J'espère pouvoir continuer à enseigner ou à être impliqué d'une manière ou d'une autre [à l'Université d'Ottawa].

Je suis également conseiller auprès de l'ancien premier ministre de la Malaisie et je suis sur une commission sur la criminalisation de la guerre.

Je vais également continuer à travailler au Centre de recherche sur la mondialisation. On ne peut pas faire la mondialisation en demeurant assis sur une chaise !


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