7 février 2008 4 07 /02 /février /2008 20:21

Le Courrier de l'unesco
Propos recueillis par Niels Boel


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L’écrivain uruguayen Eduardo Galeano met à nu la réalité. Dans cette longue conversation avec le journaliste danois Niels Boel, il passe tout au crible: la mondialisation, la mémoire, l’identité culturelle, les luttes indigènes et... le football.


Ce n’est pas un phénomène nouveau mais une tendance qui vient de très loin. La mondialisation s’est considérablement accélérée au cours des dernières années suite au développement vertigineux des systèmes de communication et des moyens de transport. Elle est aussi la conséquence de la non moins vertigineuse concentration des capitaux à l’échelle mondiale. Mais ne confondons pas la mondialisation avec «l’internationalisme». On peut croire à l’universalité de la condition humaine, de nos passions, de nos peurs, de nos besoins, de nos rêves… Mais le «gommage» des frontières qui permet à l’argent de circuler librement est d’un tout autre registre. Une chose est la liberté des personnes; une autre, la liberté de l’argent.



Cette différence radicale apparaît clairement dans des lieux comme la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, qui n’existe pratiquement plus pour l’argent et les marchandises, mais qui se dresse comme une sorte de mur de Berlin ou de Muraille de Chine pour faire obstacle à la libre circulation des personnes.



L’autodétermination alimentaire



Le parfait symbole de la mondialisation, c’est le succès d’entreprises comme McDonald’s, qui ouvre cinq nouveaux restaurants par jour aux quatre coins de la planète. Il y a pour moi plus significatif que la chute du mur de Berlin. C’est la queue que faisaient les Russes devant McDonald’s, sur la Place Rouge à Moscou, au moment même où s’effondrait ce qu’on appelait le «rideau de fer» qui, vu la manière dont il s’est écroulé, était plutôt un rideau de papier. La «mcdonaldisation» universelle impose partout de manger dans du plastique. Mais, en même temps, le succès de McDonald’s met à mal l’un des droits fondamentaux de l’homme, le droit à l’autodétermination alimentaire. Le ventre est une zone de l’âme. La bouche en est la porte. Dis-moi ce que tu manges et je te dirai qui tu es. Se nourrir, c’est choisir une certaine façon de manger. La manière de cuisiner est un aspect important de l’identité culturelle. Elle ne dépend pas de la quantité de nourriture. Elle compte énormément pour les peuples pauvres ou très pauvres. Ils mangent peu ou presque rien, mais gardent des traditions qui font que ce simple acte de manger peu ou presque rien se transforme en une sorte de cérémonie.



Contre l’uniformisation


Le meilleur du monde, c’est qu’il contient plusieurs mondes. Cette diversité culturelle, qui est un patrimoine de l’humanité, s’exprime dans la façon de manger mais aussi dans la façon de penser, sentir, parler, danser, rêver.


Il existe aujourd’hui une tendance à l’uniformisation accélérée des modes de vie. Mais dans le même temps, les réactions de défense s’amplifient: les partisans des différences s’affirment et méritent d’être soutenus. Il faut faire ressortir les différences culturelles et non pas sociales, pour que l’humanité reste polychrome et ne se fonde pas en une seule couleur. Mais face à la déferlante de l’homogénéisation obligatoire, si certaines réactions sont très salutaires, d’autres relèvent parfois de la folie, comme le fanatisme religieux et diverses formes d’affirmation désespérée de l’identité. Ce que je crois, c’est que nous ne sommes absolument pas condamnés à un monde qui ne nous laisserait qu’une seule alternative: mourir de faim ou mourir d’ennui.



De l’identité en mouvement


L’identité culturelle n’est pas un vase précieux sagement enfermé dans la vitrine d’un musée. Elle est en mouvement, elle change sans cesse. Elle est en permanence défiée par la réalité, elle-même en mouvement perpétuel. Je suis ce que je suis, mais je suis, aussi, ce que je fais pour changer ce que je suis.


La pureté culturelle n’existe pas plus que la pureté raciale. Par chance, toute culture est le produit d’un mélange incluant des éléments étrangers. Ce qui définit le caractère d’un produit culturel — que ce soit un livre, une danse, une expression populaire, une façon de jouer au football — ce n’est jamais son origine mais son contenu.


Une boisson typique de Cuba comme le daïquiri ne contient rien de cubain: la glace vient d’ailleurs, de même que le citron, le sucre et le rhum. C’est Christophe Colomb qui a importé le sucre des îles Canaries. Pourtant, il n’y a rien de plus cubain que le daïquiri. Les churros andalous viennent d’Arabie, les pâtes italiennes de Chine. Aucun produit ne peut être qualifié ou disqualifié sur la base de sa seule origine. Ce qui compte, c’est ce qu’on en fait, et dans quelle mesure une communauté peut se reconnaître dans un symbole qui a à voir avec sa façon préférée de rêver, vivre, danser, jouer, aimer. Le bonheur du monde vient de là: de ces brassages incessants qui font naître de nouvelles réponses à de nouvelles questions.


Il existe cependant, actuellement, une tendance certaine à l’uniformisation — qui est le produit de la mondialisation à marche forcée. Cette tendance est liée en grande partie à la concentration des pouvoirs entre les mains des grands groupes de communication.



Un espoir: Internet et les radios communautaires


Le droit de s’exprimer — reconnu par toutes les constitutions — se réduit-il au simple droit d’écouter? N’est-il pas, aussi, le droit de dire? Mais qui a le droit de dire? Ces questions sont très profondément liées aux dégâts que subit aujourd’hui la diversité culturelle.
Les espaces de liberté dans le monde de la communication se sont trop rétrécis. Les groupes dominants de communication imposent non seulement une information manipulée et déformée mais aussi une vision du monde qui tend à devenir la seule possible. C’est comme si l’on réduisait les millions de facettes des yeux d’un insecte aux seules deux facettes centrales.


Ce qui apparaît aujourd’hui comme l’innovation la plus prometteuse, c’est Internet. C’est l’un des paradoxes qui alimente l’espoir. Internet est né de la nécessité d’articuler les plans militaires au niveau mondial. C’est dire que le réseau a été conçu pour servir la guerre et la mort. Or, il est aujourd’hui le champ d’expression de multiples voix, hier à peine audibles. De nouveaux réseaux de communication peuvent s’articuler grâce à cet outil.
Certes, Internet est également exploité à des fins commerciales et de manipulation. Mais le réseau a ouvert des espaces de liberté très importants pour la communication indépendante, qui a du mal à se frayer un chemin dans d’autres médias comme la télévision ou la presse écrite. Dans le domaine de la radio, la situation évolue également favorablement. Le développement des radios communautaires en Amérique latine encourage l’expression populaire. Parler aux gens n’est pas la même chose que les écouter parler, écouter les voix qui peuvent rendre compte de la réalité, quand elle peut être dite et quand le peuple exerce son droit à la libre expression.



De la fin et des moyens



Dans la Grèce antique, on ne condamnait pas seulement le meurtrier mais aussi le couteau. Quand un crime avait été commis, il était jeté dans le fleuve. Aujourd’hui, nous savons qu’il ne faut pas confondre les moyens avec les fins. Le drame en Amérique latine ce n’est pas que la télévision soit omniprésente, c’est que le modèle de la télévision commerciale nord-américaine se soit imposé. Nous n’avons rien appris du modèle européen d’une télévision orientée vers d’autres fins.


Dans de nombreux pays européens, comme l’Allemagne, le Danemark ou les Pays-Bas, la télévision remplit — certes moins qu’auparavant — une fonction culturelle très enrichissante et importante en s’appuyant sur son statut de service public. Ici, au contraire, en vertu du modèle nord-américain, est bon tout ce qui peut faire vendre et mauvais tout ce qui ne fait pas vendre.



Les luttes autochtones


L’une des nombreuses forces secrètes, des nombreuses sources d’énergie que recèlent les terres d’Amérique latine c’est leurs peuples, la renaissance des mouvements autochtones et l’extraordinaire vitalité des valeurs que ces mouvements incarnent. Ce sont des valeurs de communion avec la nature, des valeurs communautaires de partage et non pas d’envie. Des valeurs qui viennent du passé mais qui parlent au futur. Ces valeurs ont beaucoup à nous dire. Elles rencontrent un large écho car ce sont des valeurs que l’humanité tout entière se doit de retrouver car dans notre monde, au cours des dernières années, les liens de solidarité ont été gravement affectés et souvent rompus. Notre monde est centré sur l’égoïsme, le «sauve-qui-peut» et le «chacun-pour-soi».



L’Homme et la Terre


Cela fait cinq siècles que l’Amérique latine a été domestiquée, que la nature y a été séparée de l’Homme, enfin de ce qu’on appelle l’Homme mais qui inclut en réalité les femmes et les hommes. La nature d’un côté, les humains de l’autre. Le monde entier a connu ce divorce.


Beaucoup d’autochtones condamnés à être brûlés vifs pour idolâtrie étaient en fait ce qu’on appelle maintenant des écologistes. Ils pratiquaient en leur temps la seule écologie qui me semble valable: une écologie de communion avec la nature.


Communion avec la nature et esprit communautaire sont les deux clefs qui expliquent la survie des valeurs indigènes traditionnelles, malgré cinq siècles de persécutions et de mépris.


A l’origine et pendant des siècles, la nature était une bête féroce qu’il fallait dompter. Une étrange ennemie, une traîtresse.


Maintenant que nous sommes tous «verts» comme une publicité mensongère, qui est faite de mots et non de réalité, la nature est devenue quelque chose que l’on se doit de protéger. Mais dans un cas comme dans l’autre, qu’elle soit un objet de domination dont on peut tirer quelque gain ou un objet de protection, nous en sommes séparés. Il nous faut retrouver le sens indigène de la communion avec la nature. La nature ne se réduit pas au paysage, elle est en nous, elle vit avec nous. Je ne pense pas seulement aux forêts mais à tout ce qui touche à la conception sacrée que les indigènes américains avaient de la nature et qu’ils ont toujours. Sacrée au sens où tout ce que nous pouvons faire contre elle se retourne un jour contre nous.


Tous les crimes se transforment en suicides, comme le montre les grandes villes latino-américaines, ces mauvaises copies des villes du monde développé où il est pratiquement impossible de marcher et de respirer.


Nous vivons aujourd’hui dans un monde où l’air est empoisonné, l’eau empoisonnée, la terre empoisonnée. Mais surtout où l’âme est empoisonnée. Plaise au ciel que nous puissions nous ressourcer pour nous guérir.



De la mémoire comme catapulte


Dans Jours et Nuits d’amour et de guerre, je me demandais si la mémoire pouvait nous rendre heureux. Je n’ai toujours pas la réponse. Dans le roman d’une écrivaine nord-américaine, il est question d’un arrière grand-père qui rencontre son arrière-petit-fils. L’arrière grand-père n’a plus aucun souvenir. Il est devenu «gaga». L’arrière-petit-fils, lui, n’a pas encore de souvenirs car il vient de naître. En lisant ce roman, je pensais «voilà le bonheur parfait». Mais je ne veux pas de ce bonheur-là. Je veux un bonheur qui naisse de la mémoire et qui se construise en se battant contre elle. Je veux un bonheur qui en sorte endolori, meurtri, blessé mais qui y prenne sa source.



Autoportrait


Tous mes livres sont difficiles à classer. Il est difficile de distinguer ce qui est une fiction de ce qui n’en est pas une. Ce que je préfère, c’est raconter. Je me vis comme un conteur. Je reçois et je donne. C’est un aller et retour. J’écoute des voix et je les restitue sous forme de récit, d’essai, de livres inclassables où tous les styles et tous les genres se rejoignent. J’essaie de faire une synthèse qui aille au-delà des distinctions traditionnelles entre le conte, l’essai, le roman, le poème, le récit, la chronique. J’essaie de proposer un message global car je crois que le langage humain rend cette synthèse possible.


Il n’existe pas de frontière entre le journalisme et la littérature. La littérature est l’ensemble des messages écrits qu’une société émet, quelle qu’en soit la forme. On peut toujours dire ce que l’on a envie de dire, que ce soit en tant que journaliste ou en tant qu’écrivain. Le journalisme, s’il est de qualité, peut produire de la très bonne littérature, comme l’ont prouvé José Marti, Carlos Quijano, Rodolfo Walsh et beaucoup d’autres.


J’ai toujours été journaliste et je n’ai jamais voulu cesser de l’être, car une fois entrés dans ce monde magique de la rédaction, qui peut nous en sortir? Le journalisme a ses vertus: il apprend à être concis, à synthétiser, ce qui est très intéressant pour quelqu’un qui veut écrire sur une foultitude de choses. Il oblige à sortir de son micro-monde pour se plonger dans la réalité, danser au même rythme que les autres. Il oblige à sortir de soi-même, à écouter. Il a aussi ses défauts. Le premier, c’est l’urgence. Parfois, je peux buter sur un mot et passer plus de trois heures à en chercher un autre. C’est un luxe que le journalisme ne peut pas m’offrir.


Le rêve et la vigilance


Ma seule fonction est d’essayer de mettre au jour une réalité masquée, de parler de ce que nous voyons et de ce qui reste caché. C’est la réalité de la veille, c’est une réalité contrefaite, parfois menteuse, mais aussi pleine de vérités méconnues ou rarement écoutées.
Aucune formule magique ne nous permettra de changer la réalité si nous ne commençons pas par la voir telle qu’elle est. Pour pouvoir la transformer, il faut commencer par l’assumer. C’est le problème en Amérique latine. Nous ne pouvons pas encore la voir. Nous sommes aveugles de nous-mêmes parce que nous sommes entraînés à nous voir avec des yeux qui ne sont pas les nôtres. C’est pour cela que le miroir nous renvoie une tache opaque et rien d’autre.

... Et du football


Nous tous, les Uruguayens, naissons en criant «but!». C’est pour cela qu’il y a tant de bruit dans les maternités, tant de vacarme. Comme tous les enfants de mon pays, j’ai voulu être footballeur. Je jouais milieu de terrain mais je n’ai jamais été très bon car j’étais terriblement maladroit. Le ballon et moi n’avons jamais pu nous comprendre. J’ai vécu une histoire d’amour non partagé. En plus, j’avais une attitude désastreuse: quand les adversaires avaient fait une belle partie, j’allais les féliciter, ce qui est un péché impardonnable dans le contexte du football moderne.


http://www.unesco.org/courier/2001_01/fr/dires.htm

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