9 novembre 2007 5 09 /11 /novembre /2007 23:41
Archives Combat-Nature* n° 138, 2e trimestre 2003

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Etats-Unis:

Le mouvement pacifiste
ne cesse de s’amplifier


 

Compte-rendu des manifestations anti-guerre
des 15-20 janvier 2003 à Washington DC








Depuis la déclaration de « guerre infinie contre le terrorisme », le mouvement pacifiste n’a cessé de grandir aux USA. Organisées par la coalition « International A.N.S.W.E.R. (Act Now to Stop War & End Racism), qui coordonne des milliers d’associations dans tout le pays, les manifestations-monstres contre la guerre se multiplient. Celles du 18 janvier ont réuni plus d’un demi-million de personnes à Washington, deux cents mille à Los Angeles et des centaines d’autres milliers dans trente-sept autres grandes villes des Etats-Unis, et plus de trente pays d’Asie, d’Europe et du Moyen-Orient. C’est la première fois dans l’Histoire qu’un mouvement d’une telle ampleur se développe avant le début d’une guerre.



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Les plus grosses manifestations depuis la guerre du VietNam


"Le plus grand générateur de violence dans le monde aujourd’hui est mon propre gouvernement. Par pitié envers les centaines de milliers de personnes tremblant sous notre violence, je ne peux rester silencieux ».
Martin Luther King (1967)



Photo: InternationalAnswer.org



Malgré l’intensification de la guerre psychologique contre l’Irak et tous les efforts de G.W. Bush pour présenter l’agression comme inévitable, à peine plus d’un Américain sur deux était favorable à la guerre en janvier 2003. Et le mouvement pacifiste ne cesse de grandir, faisant craindre à l’Administration de G.W. Bush une mobilisation pacifiste massive planétaire qui rendrait difficile la mise en œuvre de la suite de ses plans de guerre, l’Irak n’étant que le 2ème pays visé sur une longue liste sur laquelle figurent aussi l’Iran, la Syrie, la Libye, la Corée du nord...

Après la fin de la guerre du Vietnam, le mouvement pacifiste américain était en sommeil. Les Etats-Unis étaient intervenus militairement dans de nombreux pays, mais la soudaineté et la brièveté des interventions n’avaient pas permis la réorganisation d’un mouvement pacifiste. L’annonce d’une « guerre sans fin contre le terrorisme », a transformé les manifestations altermondialistes de septembre 2001 à New York en manifestations contre la guerre en Afghanistan et contre les atteintes aux libertés individuelles de la loi sécuritaire « Patriot ». Accusé à l’époque de trahison et d’antipatriotisme, le mouvement pacifiste, qui ne cède plus à ce chantage, ne cesse de grandir : à Washington DC par exemple, les manifestants étaient des dizaines de milliers en avril 2002, plus de cent mille en octobre, et cinq fois plus le 18 janvier 2003.

Le week-end des 18-20 janvier avait été choisi pour commémorer l’anniversaire du pasteur Martin Luther King, assassiné en 1968, qui avait permis la liaison entre le Mouvement pour les Droits civiques et le mouvement contre la guerre du Vietnam.

Les organisations antiracistes, très impliquées dans le mouvement pacifiste (80% des afro-américains sont contre la guerre), ressentent ces guerres meurtrières menées par les pays du Nord comme des agressions racistes et néocolonialistes pour s’accaparer les richesses du Sud.

A.N.S.W.E.R. : Une coalition de groupes très divers unis autour des mêmes slogans : « Pas en mon nom », et « Pas de sang pour le pétrole »


Les manifestations mêlent des participants de tous les âges, races, appartenances politiques, syndicales et religieuses. Beaucoup d’entre eux manifestaient pour la première fois. Anciens militants contre la guerre du Vietnam et du mouvement pour les droits civiques, écologistes, antinucléaires, féministes, ou « Vétérans pour la Paix »,  ils scandent de façon très musclée : « Un, deux, trois, nous refusons votre génocide » (une adaptation d’un slogan contre la guerre du Vietnam), et : "Hey hey, ho ho, George Bush has got to go!".

Des initiatives fleurissent à travers le pays : meeting-concerts dans les universités et les églises, actions de rue spectaculaires, « seat-in », « dead-in » et actions de désobéissance civile devant les bâtiments fédéraux - qui se terminent souvent par des arrestations et des heurts avec la police montée. Les « Femmes en rose » du « Code Pink » qui veillent devant la Maison Blanche depuis le 17 novembre, ont organisé une action nationale le 8 mars. Au siège de la Coalition ANSWER, les militants sont sur la brèche depuis des mois 24h/24h.

A Bagdad, les délégations de la Paix se succèdent: hauts-fonctionnaires démissionnaires de l’ONU, leaders religieux, parents de victimes du 11 septembre solidaires des familles endeuillées par le bombardement de l’abri de civils d’Amariya par un missile à l’uranium appauvri qui brûla vives quatre cents personnes. Enfin missions de boucliers humains, vues comme la dernière chance d’arrêter la guerre.

Le 18 janvier, dans un froid polaire, des foules de manifestants venus de tous les Etats ont assisté à un meeting géant devant le Capitole, siège du Congrès, avant une marche de plusieurs heures vers une importante installation militaire. Des interventions très musclées se sont succédées à la tribune. Ramsey Clark, ancien secrétaire d’Etat à la Justice, réclame l’engagement d’une procédure « d’impeachment » contre G.W. Bush pour violations des lois internationales (crimes de guerre et crimes contre l’humanité, projet de guerres « préventives »). Sa demande est scandée longuement et avec détermination (« im-peach-ment ») par la foule en colère.

Suivent les prises de parole d’anciens élus républicains, des vétérans de la guerre du Golfe, des représentants des mouvements des Droits civiques, des leaders religieux de toutes confessions, des groupes indigénistes, des représentants d’organisations d’Amérique latine et d’Asie, d’acteurs comme Jessica Lange ou Martin Sheen, qui hurle : "Nous voulons en finir avec notre long silence aujourd’hui et dire “Non à la guerre et à la mort”. "A partir de maintenant, toutes nos pensées, nos paroles et nos actions, seront des actes de résistance à toutes les manifestations de violence. Mon pays doit rester éveillé". Des artistes engagés de longue date comme Patti Smith ou Joan Baez;


Les « inspections » comme « feuille de vigne diplomatique destinée à enclencher le processus de guerre


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Partout les bannières proclament : « Cette guerre n’est pas la nôtre », « Pas de guerre pour l’Empire », « Nous ne sommes pas les exécutants d’Exxon et de Mobile », « Nous avons trouvé trois têtes de missiles vides » (sous les photos de G.W. Bush, D. Cheney et D. Rumsfeld),  «  Les terroristes sont au sein de notre gouvernement », ou encore : « Rappelez-vous Paul Wellstone » (l’unique sénateur opposé à la guerre, décédé dans un accident d’avion dans des circonstances troublantes en octobre 2002) dans des circonstances troublantes. Des pancartes montrent d’insoutenables photos de bébés irakiens atteints de malformations congénitales dues à l’uranium appauvri (1).

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Pour tourner en dérision « la mascarade » des « inspections », « simple feuille de vigne diplomatique destinée à enclencher le processus de guerre», selon Brian Becker, l’un des porte-parole d’ANSWER, les « inspecteurs populaires » de la Coalition réclament « un accès total et inconditionnel aux caches d’armes de destruction de masse américaines » et leur destruction immédiate.

Lors de la soirée du 20 janvier organisée dans une église luthérienne par les « Black Voices for Peace » le 20 janvier, l’ancien candidat à la dernière présidentielle Ralph Nader  s’inquiète : « A toute question de politique intérieure, G.W. Bush répond : « attaquons l’Irak, attaquons l’Irak, attaquons l’Irak ! ». Les psychologues diagnostiqueraient là un syndrome obsessionnel compulsif ».

Les manifestants en colère accusent leur pays d’être « totalitaire » et « ploutocratique »

« Larguez Bush, pas des bombes »
« Le changement de régime doit commencer chez soi »

Slogans des pancartes des manifestants lors des manifestations des 15-20 janvier 2003 à Whashington DC.

"Les Etats-Unis ne sont pas une démocratie, mais une ploutocratie. Les citoyens ont perdu le pouvoir. Les puissants gouvernent, les multinationales gouvernent, elles élisent le président et dirigent le Pentagone. Les media, qui sont la voix de la ploutocratie, leur appartiennent. »

Ramsey Clark, ancien ministre de la Justice (16/11/02)

Un appel signé par plus de quatre mille intellectuels et artistes américains accuse : "Nous vous refusons le droit de parler au nom de tous les Américains... Nous vous déclarons : "PAS EN NOTRE NOM" (…). Nous tendons la main à ceux qui, à travers le monde, souffrent à cause de cette politique : nous montrerons notre solidarité par les mots et les actes ". Le “Référendum populaire contre la guerre » dénonce l’absence de démocratie et la collusion du Congrès et de l’Administration Bush avec les multinationales pétrolières américaines, en concluant : « Je rejoins les millions de personne qui pense que les 200 milliards de dollars prévus pour la guerre doivent être dépensés pour l’emploi, l’éducation, la santé, le logement et l’assistance aux personnes âgées ».

L'agression programmée de longue date contre l'Irak fait partie d'une nouvelle guerre mondiale menée par les Etats-Unis pour prendre le contrôle de l’ensemble des ressources énergétiques de la planète. C’est pourquoi ANSWER dénonce l’hypocrisie de l’administration Bush qui tente de justifier l’agression militaire contre un pays exsangue sous un prétexte grotesque, en cachant les véritables enjeux. Ainsi, J. Woolsey, ancien directeur de la CIA, voit le remplacement du régime actuel par un gouvernement à la solde des USA, comme en Afghanistan, comme “une véritable aubaine pour les compagnies pétrolières américaines, depuis longtemps interdites de cité sur le marché irakien”. Ainsi, les concurrents européens seront évincés d’une région qui recèle les deux tiers de réserves mondiales de pétrole connues.

Autre objectif caché de cette guerre : lancer un avertissement à tout pays tenté de manifester des velléités d’indépendance en osant nationaliser ses ressources (comme l’Irak l’a fait avec ses champs de pétrole), et utiliser ses revenus pour améliorer les conditions de vie de sa population au lieu de les investir à l’étranger, à l’instar des monarchies dictatoriales du Golfe.

Les USA veulent tester sur l’Iraq leurs nouvelles armes de destruction massive

« L’ONU, instrumentalisée par les Etats-Unis, accepte que la première puissance militaire mondiale utilise des armes de destruction massive et viole en permanence les lois internationales en toute impunité. » Denis Halliday

Pour Denis Halliday, l’un des hauts fonctionnaires en Irak qui ont démissionné pour protester contre le génocide de la population irakienne et alerter l’opinion internationale, l'ONU est devenue « un simple instrument des Etats-Unis». Traitant la nouvelle agression « d’obscène et injustifiable », il met en garde contre l’intention des Etats-Unis de tester sur l’Irak de nouvelles armes sophistiquées extrêmement meurtrières, cette fois-ci des bombes « E » (électromagnétiques) et des mini-bombes nucléaires, qui pourraient servir ultérieurement contre des pays plus puissants, sérieux rivaux économiques potentiels, comme la Chine.

Les USA ont abandonné en 2002 la politique de dissuasion nucléaire pour intégrer totalement l'arme atomique dans leur dispositif militaire, dans le cadre de leur nouvelle doctrine stratégique unilatéraliste et offensive, sans que l’opinion internationale s’en émeuve. C’est pourquoi ANSWER prévient que la réelle menace pour la planète entière est  l’hyperpuissance américaine, qui fait diversion en focalisant l’attention sur un pays dont les « seules armes sont le pétrole et ses revenus », alors qu’elle-même possède plus de dix mille armes nucléaires. Un rapport de Médecins Internationaux pour la Prévention de la Guerre Nucléaire (IPPWN, prix Nobel de la Paix 1985) prévoit entre 500.000 et quatre millions de morts  en Irak, en cas d’utilisation d’armes nucléaire (www.medact.org).

Les media : les autres « Armes de destruction de masse »

Les grands media couvrent très mal les manifestations et minimisent l’ampleur du mouvement pacifiste. Porte-voix du complexe militaro-industriel, ils tentent de focaliser l’attention sur « l’axe du mal », sans préciser qu’aucun des Etats visés possède des armes de destruction massive, contrairement aux meilleurs alliés des USA, comme le Pakistan et Israël, qui n'ont jamais été menacés de guerre malgré leur important arsenal nucléaire.

Cependant, il existe aux Etats-Unis une presse alternative foisonnante de grande qualité, dont les articles sont repris librement sur l’Internet, outil d’information et de mobilisation indispensable à l’efficacité du mouvement. Un mouvement mondial qui ne cessera de grandir, pour arrêter la machine infernale de la « guerre sans fin » décrétée par les USA destinée à asseoir définitivement leur hégémonie planétaire.


Joëlle PENOCHET, Washington DC, 20 janvier 2003


* Revue des associations de protection de la nature et de défense de l’environnement et d’action écologique fondé en 1970.  Publication de la Fédération nationale pour la Défense de l’Environnement (FEDEN).

(1) Cf. Joëlle Pénochet, Combat-Nature n° 138, 2002.

Voir aussi:
Nouveau départ pour le mouvement pacifiste américain

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