2 mars 2008 7 02 /03 /mars /2008 16:00
 

Le Monde Diplomatique
lundi 25 février 2008

 

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Elu à la tête de l’Etat cubain par la nouvelle Assemblée, le 24 février, pour un mandat de cinq ans, M. Raul Castro a succédé à son frère Fidel. Il a sollicité de l’Assemblée l’autorisation de « consulter »« sur les décisions d’importance spéciale pour l’avenir de la nation, surtout celles liées à la défense, la politique étrangère et le développement économique du pays ». Soumise à un vote immédiat, la proposition a été approuvée à l’unanimité et à main levée.


C’est le 19 février, par un « message du commandant en chef » publié dans le quotidien de La Havane Granma, que M. Fidel Castro avait annoncé qu’il mettait un point final à sa longue et extraordinaire carrière politique en renonçant à être candidat à sa propre succession à la présidence de Cuba.


Photo: z.about.com

 

Il demeure – pour le moment du moins – Premier secrétaire du Parti communiste de Cuba (PCC), ce qui est loin d’être une fonction mineure dans un système politique à parti unique. En principe c’est au cours d’un Congrès du PCC qu’il annoncerait son éventuelle démission du poste de Premier secrétaire, et il n’y a pas eu de Congrès depuis 1997. Jusqu’à présent, cette charge n’a jamais été dissociée de celle de chef de l’exécutif dans aucun pays communiste. Il est donc peu probable que M. Fidel Castro conserve son poste au sein du Parti, alors qu’il a aussi renoncé à être Président du Conseil des ministres (premier ministre) et au grade de commandant en chef des forces armées.

 

De toute manière, son immense influence sur l’opinion publique cubaine perdurera. Il reste dans la lutte, même s’il change de front. Car, s’il a abandonné la présidence, c’est aussi, a-t-il dit dans son message, pour s’investir en quelque sorte dans le « 4e pouvoir » : il continuera d’écrire dans le journal de plus fort tirage de l’île, Granma, « organe central du Parti ». Dans son nouveau QG clandestin, il demeure donc le combattant qu’il a toujours été. Ses armes sont maintenant exclusivement les mots, et sa bataille plus que jamais celle des idées. C’est un champ — celui, comme dirait Gramsci, de l’hégémonie culturelle — sur lequel il s’est d’ailleurs toujours battu.

 

Les journalistes qui, ces jours derniers en France, se sont bruyamment réjouis de son « retrait définitif », ont fait semblant d’oublier l’influence qu’exercent les médias sur l’opinion publique. M. Fidel Castro a précisé que les articles qu’il publie régulièrement, et qu’il n’a pas cessé d’écrire pendant sa longue convalescence, vont donc continuer de paraître. Seul le nom de la rubrique devrait changer : en lieu et place de « réflexions du commandant en chef », on lira désormais de simples « réflexions du camarade Fidel » (il vient d’ailleurs de réclamer que ses articles ne paraissent plus en « une » de Granma mais plus discrètement en page 2). Il y a fort à parier que les Cubains, tout comme les observateurs internationaux, continueront de le lire avec la plus grande attention car, comme « guide idéologique de la révolution », nul ne remplacera M. Fidel Castro.

 

Dans l’histoire de son pays, son parcours est unique non seulement en raison de ses qualités de leader mais aussi parce que les circonstances historiques qui l’ont modelé ne seront jamais plus les mêmes. M. Fidel Castro a tout traversé : la guérilla dans la Sierra Maestra, la révolution de 1959, les agressions armées des Etats-Unis, la crise des fusées d’octobre 1962, le soutien aux guérillas (dont celle de Che Guevara en Bolivie), la disparition de l’URSS et des décennies de confrontation avec les Etats-Unis.

 

Le fait qu’il quitte le pouvoir de son vivant devrait permettre une évolution pacifique de Cuba. Après tout, M. Raúl Castro tient les rênes du gouvernement depuis plus d’un an et demi déjà, et la vie a suivi son cours sans soubresaut. Avec pragmatisme, il a mis au centre de l’action de son gouvernement les questions qui préoccupent les gens : la nourriture, le transport, le logement, le coût de la vie.

 

Les citoyens ont eu le temps de s’habituer à l’idée que M. Fidel Castro n’allait plus piloter l’exécutif. Dans ses articles récents, il a pris soin de distiller, avec pédagogie, des informations très claires anticipant la décision qu’il vient de prendre. Ainsi, dès décembre 2007, il avait écrit : « Mon devoir élémentaire n’est pas de m’accrocher à des fonctions, et encore moins de faire obstacle à la promotion de personnes plus jeunes, mais d’apporter mes expériences et mes idées dont la modeste valeur réside dans le fait que j’ai eu la chance de vivre une époque exceptionnelle. »

 

Plus tard, après avoir été réélu député au Parlement qui siège à partir de dimanche 24 février, il avait remercié ses électeurs et s’était excusé auprès d’eux de n’avoir pu faire campagne sur le terrain en raison, avait-il expliqué, de sa condition physique qui ne lui permet plus que d’écrire. Enfin, dans son message du 19 février, il a ajouté : « Je trahirais par conséquent ma conscience en occupant une fonction qui exige de pouvoir se déplacer et de se donner à fond, conditions que mon actuel état physique ne me permet pas de remplir. »

 

Personnalité aux principes rigoureux et dont le mode de vie est d’une grande frugalité, il n’est ni le monstre que décrivent certains médias occidentaux, ni le Superman que présentent parfois des médias cubains. Doué d’une incroyable puissance de travail, c’est de surcroît un stratège remarquable, un dirigeant qui a vécu, face à la puissance américaine hostile, une vie entière de résistance. Sans avoir cédé, ni avoir été vaincu. C’est sa grande victoire.

 

M. Fidel Castro est un curieux mélange d’idéalisme et de pragmatisme. Il rêve d’une société parfaite tout en sachant que les conditions matérielles sont extrêmement difficiles à transformer. Il quitte sa fonction présidentielle, convaincu de la stabilité du système politique cubain. Son souci principal aujourd’hui n’est pas tant le socialisme dans son propre pays que l’amélioration des conditions de vie dans un monde inégalitaire.

 

M. Fidel Castro est désormais convaincu que Cuba doit entretenir de bonnes relations avec toutes les nations, quelles que soient la nature de leurs régimes ou leurs orientations politiques. Il passe le relais à une équipe qu’il a éprouvée, en laquelle il a toute confiance, et cela ne devrait pas entraîner de réformes spectaculaires. N’en déplaise à Washington, la plupart des Cubains ne veulent pas perdre certains avantages que le socialisme leur a offerts : éducation gratuite y compris dans le supérieur ; couverture médicale universelle ; plein emploi ; logement gratuit ; eau, électricité et téléphone quasi gratuits ; et une existence paisible, en sécurité, avec peu de délinquances dans un pays en paix.

 

Il ne fait pas de doute, parce que tout changement d’homme entraîne des changements de méthode, que le socialisme cubain évoluera. Le fera-t-il à la manière de la Chine ou du Vietnam ? Probablement pas. Cuba poursuivra sa propre voie. Les nouvelles autorités introduiront certainement des changements à l’échelon économique, mais il est peu probable que nous assistions à une « Perestroïka cubaine », ou à une « ouverture politique », ou à des élections multipartites. Les autorités demeurent convaincues que ce type de « transition » rouvrirait la voie à une mainmise américaine et à une forme plus ou moins déguisée d’annexion. Elles considèrent que le socialisme est le bon choix même s’il peut - et doit - être perfectionné. A court et à moyen terme, leur préoccupation principale sera certainement de maintenir l’unité.

 

Au moment où M. Fidel Castro a choisi de devenir journaliste à plein temps, la tâche principale qui attend ses successeurs est surtout de relever l’éternel défi des relations avec les Etats Unis. C’est un dossier déterminant. A plusieurs reprises, M. Raúl Castro a annoncé publiquement qu’il était prêt à s’asseoir à une table de négociations pour discuter avec Washington de l’ensemble du contentieux entre les deux pays.

 

Car c’est probablement des Etats-Unis que pourrait venir le signe politique le plus important pour l’évolution de Cuba. Le candidat actuellement en tête pour l’investiture démocrate, M. Barack Obama, n’a-t-il pas clairement annoncé son intention de discuter avec tous les pays considérés comme « ennemis » ou « adversaires » de l’Amérique ? Entre autres, avec Cuba ? Ce serait une révolution copernicienne dans la politique extérieure des Etats-Unis depuis 1961.

 

Si un changement politique immédiat et radical n’est donc pas envisageable à La Havane, il faut tout de même savoir que les élections de novembre prochain aux Etats-Unis pourraient beaucoup modifier l’atmosphère des relations cubano-américaines. Surtout si une « transition » avait lieu à Washington et si le nouveau président décidait enfin de mettre un terme à l’embargo commercial unilatéral imposé à Cuba depuis quarante-huit ans.

 

Selon M. Fidel Castro, M. George W. Bush aura été pour Cuba, mais aussi pour le peuple américain et pour le monde, le plus dommageable des dix présidents qu’il a connus. Le départ de M. Bush dans un an devrait conduire Washington – échaudé par les désastreuses leçons de l’Irak et du Moyen-Orient – à un réexamen de la politique étrangère américaine, et sans doute à se réinvestir en Amérique latine.

 

Les Etats-Unis vont alors découvrir une situation drastiquement différente de celle qu’ils avaient façonnée dans les années 1960-1990. Cuba n’est plus seule. Dans le domaine de la politique étrangère, les Cubains ont beaucoup renforcé leurs liens avec l’ensemble des Etats latino-américains. Pour la première fois, La Havane y a de véritables amis au pouvoir, principalement au Venezuela, mais aussi au Brésil, en Argentine, en Uruguay, au Nicaragua, au Panama, en Haïti, en Equateur et en Bolivie. Certains de ces gouvernements ne sont pas particulièrement pro-américains. Il sera donc de l’intérêt de Washington de redéfinir ses relations avec chacun d’eux. Relations qui ne peuvent plus être néocoloniales ou basées sur l’exploitation, mais fondées sur le respect mutuel. Cuba a intensifié en particulier ses échanges avec les pays de l’organisation économique et politique ALBA (Alliance bolivarienne pour les Amériques) et a signé des accords de partenariat économique avec les Etats du Mercosur.

 

Il est important de retenir que, en grande partie, l’évolution interne à La Havane va donc dépendre de l’attitude qu’adoptera à l’égard de l’île le prochain président des Etats-Unis. Alors que la retraite, finalement attendue, de Fidel Castro ne modifie en rien le cap de la révolution cubaine, une éventuelle élection aux Etats-Unis de M. Barack Obama pourrait bien provoquer, dans l’évolution de Cuba, un véritable petit séisme.

 
Ignacio Ramonet

Fidel Castro sur le front du quatrième pouvoir

 
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