3 février 2008 7 03 /02 /février /2008 14:35

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LA CORRUPTION
À L’ASSAUT DES ETATS


Par Michel Chossudovsky

Professeur d’économie, faculté des sciences sociales, université d’Ottawa






RÉUNIS récemment à Genève, sept juges européens lançaient un appel angoissé à la coopération entre les gouvernements pour tenter de contenir une menace mortelle pour les démocraties. Dans un gigantesque partenariat, le crime organisé, appuyé par les pouvoirs politiques et les multinationales de la finance et des affaires, pénètre progressivement tous les secteurs de l’économie mondiale, imposant ses systèmes de corruption en se jouant de la légalité des Etats. Lesquels se laissent peu à peu grangrene.


A l’ère de la mondialisation des marchés, le rôle du crime organisé dans la marche de l’économie reste méconnu. Nourrie des stéréotypes hollywoodiens et du journalisme à sensation, l’activité criminelle est étroitement associée, dans l’opinion, à l’effondrement de l’ordre public. Tandis que les méfaits de la petite délinquance sont mis en vedette, les rôles politiques et économiques ainsi que l’influence des organisations criminelles internationales ne sont guère révélés à l’opinion publique.

Les sanglants affrontements entre gangs rivaux dans les rues de Chicago appartiennent à la " belle époque " des années 30. Dans la période d’après-guerre, les syndicats du crime ont progressivement gagné en respectabilité, en se comportant de plus en plus en entreprises ordinaires. Depuis lors, le crime organisé est solidement imbriqué dans le système économique. L’ouverture des marchés, le déclin de l’Etat providence, les privatisations, la déréglementation de la finance et du commerce international, etc., tendent à favoriser la croissance des activités illicites ainsi que l’internationalisation d’une économie criminelle concurrente.

Selon l’Organisation des Nations unies (ONU), les revenus mondiaux annuels des organisations criminelles transnationales (OCT) sont de l’ordre de 1 000 milliards de dollars, un montant équivalent au produit national brut (PNB) combiné des pays à faible revenu (selon la catégorisation de la Banque mondiale) et de leurs 3 milliards d’habitants (1). Cette estimation prend en compte tant le produit du trafic de drogue, des ventes illicites d’armes, de la contrebande de matériaux nucléaires, etc., que les profits des activités contrôlées par les mafias (prostitution, jeux, marchés noirs de devises...). En revanche, elle ne mesure pas l’importance des investissements continus effectués par les organisations criminelles dans la prise de contrôle d’affaires légitimes, pas plus que la domination qu’elles exercent sur les moyens de production dans de nombreux secteurs de l’économie légale.

De plus, de nouvelles relations se sont établies entre les triades chinoises, les yakuzas japonais et les mafias européennes et américaines. Plutôt que de se replier sur leurs activités traditionnelles et de les protéger, ces organisations se sont associées " dans un esprit de coopération mondiale " orienté vers " l’ouverture de nouveaux marchés " dans les activités tant légales que criminelles (2). Selon un observateur, " les performances du crime organisé dépassent celles de la plupart des 500 premières firmes mondiales classées par la revue Fortune (...) avec des organisations qui ressemblent plus à General Motors qu’à la Mafia sicilienne traditionnelle (3) ". Selon le témoignage, cité par l’agence Reuter, du directeur du Federal Bureau of Investigation (FBI), M. Jim Moody, devant une sous- commission du Congrès des Etats-Unis, les organisations criminelles russes " coopèrent avec les autres mafias étrangères, y compris les mafias italiennes et colombiennes (...), la transition vers le capitalisme [de l’ancienne Union soviétique] offrant de nouvelles occasions vite exploitées ".

Parallèlement, les organisations criminelles collaborent avec les entreprises légales, investissant dans une variété d’activités légitimes qui leur assurent non seulement une couverture pour le blanchiment de l’argent mais aussi un moyen sûr d’accumuler du capital en dehors du domaine des activités criminelles. Ces investissements sont essentiellement effectués dans l’immobilier de luxe, l’industrie des loisirs, l’édition et les médias, les services financiers, etc., mais aussi dans les services publics, l’industrie et l’agriculture.

Durant le boom spéculatif des années 80, les yakuzas japonais ont investi massivement dans la construction et le développement urbain, finançant leurs activités par l’intermédiaire des jusen (ces sociétés de prêts immobiliers récemment tombées en faillite avec l’écroulement du prix des terrains à Tokyo). La Mafia italienne investit aussi bien dans l’immobilier urbain que dans les terres agricoles. En Thaïlande, des milliards de dollars du trafic d’héroïne du " triangle d’or " ont été recyclés et canalisés dans le financement de l’industrie textile de Bangkok par des confréries d’entreprises et des sociétés secrètes. Les triades chinoises orientent également des fonds vers l’industrie cinématographique de Hongkong. Elles investissent aussi dans des entreprises industrielles associées à risques partagés (joint-ventures) dans les provinces chinoises de Guangdong et de Fujian ainsi que dans la zone économique spéciale, la zone franche, de Shenzhen. Leur chiffre d’affaires mondial est estimé à 200 milliards de dollars, soit plus de 40 % du PNB chinois (4).

Les produits de l’activité criminelle sont déposés dans le réseau bancaire. A leur tour, les banques commerciales utilisent ces dépôts pour financer leurs activités de prêt et d’investissement dans l’économie tant légale que criminelle. L’argent sale est également canalisé vers des investissements respectables sur les marchés financiers ; une part de la dette publique est détenue par des organisations criminelles sous forme d’obligations et de bons du Trésor. Dans beaucoup de pays, les organisations criminelles sont devenues les créanciers de l’Etat et exercent, par leur action sur les marchés, une influence sur la politique macro-économique des gouvernements. Sur les places boursiéres, elles investissent également dans les marchés spéculatifs de produits dérivés et de matières premières.

Les mafias ont effectué des investissements significatifs dans les banques d’affaires, qu’elles contrôlent en partie, les sociétés de courtage et les grands cabinets juridiques. Pour blanchir l’argent sale, le crime organisé utilise certaines des plus grandes banques américaines aussi bien que les sociétés d’investissement ou celles spécialisées dans les ventes d’or et de devises (5).

Les services discrets des paradis fiscaux

BIEN que de nombreuses affaires de blanchiment bancaire soient clairement identifiées, les inculpations se limitent toujours aux employés subalternes. Très peu de banques ont été poursuivies. En 1994, par exemple, un jugement du tribunal de Houston, au Texas, condamna la banque internationale American Express à une amende de 7 millions de dollars et à 25 millions de dollars de pénalités pour avoir été mêlée à une affaire de blanchiment d’argent sale. " L’affaire American Express est venue de l’inculpation de deux directeurs de banque de Beverly Hills (Californie), coupables de blanchir des fonds à partir de comptes American Express contrôlés par des dépôts anonymes issus de sociétés-écrans établies dans les îles Caïmans. Pour arriver à un règlement de l’affaire, les agents fédéraux durent renoncer à poursuivre American Express. Nous avons décidé qu’il n’était pas certain que la banque soit impliquée dans l’activité criminelle, commenta l’assistant du procureur, M. David Novak, elle ne concernait qu’un département (6) . "

C’est dans les paradis fiscaux que les syndicats du crime sont en contact avec les plus grandes banques commerciales du monde, leurs filiales locales spécialisées dans le private banking offrant un service discret et personnalisé à la gestion de comptes à haut rendement fiscal. Ces possibilités d’évasion sont utilisées aussi bien par des entreprises légales que par les organisations criminelles. Les progrès des techniques bancaires et des télécommunications offrent de larges possibilités de faire rapidement circuler et disparaître les profits des transactions illicites.

L’argent peut facilement circuler par transfert électronique entre la société-mère et sa filiale enregistrée comme une société-écran dans un paradis fiscal. Des milliards de dollars provenant des établissements gestionnaires de fonds institutionnels (y compris les fonds de pensions, l’épargne des mutuelles et les fonds de trésorerie) circulent ainsi, passant tour à tour sur des comptes enregistrés au Luxembourg, dans les îles Anglo-Normandes, les îles Caïmans, etc. Conséquence de l’évasion fiscale, l’accumulation, dans les paradis fiscaux, d’énormes réserves de capitaux appartenant à de grandes sociétés est aussi responsable de l’accroissement du déficit budgétaire dans certains pays occidentaux.

L’ampleur du phénomène est impressionnant. Il existe quelque cinquante-cinq paradis fiscaux dans les principales régions du monde. A elles seules, les îles Caïmans constituent le cinquième centre bancaire mondial avec plus de banques et de sociétés enregistrées que d’habitants (7). Des capitaux considérables, provenant d’activités légales et criminelles, sont aussi déposés aux Bahamas, dans les îles Vierges britanniques, aux Bermudes et à Saint-Martin -

pour ne rien dire des places du Pacifique et de l’océan Indien, avec Vanuatu, les îles Cook et l’île Maurice.

La banque d’affaires américaine Merrill Lynch estime au minimum à 3 000 milliards de dollars la fortune privée gérée depuis les paradis fiscaux, soit 15 % du PNB mondial (8). Mais, la plus grande partie étant déposée dans des comptes couverts par un secret bancaire rigoureux, la masse réelle des capitaux serait sensiblement plus importante. La Suisse reste le paradis préféré, avec plus de 40 % du total sur les comptes à numéro ouverts dans les banques aux non-résidents (9). Car les paradis bancaires ne se limitent pas aux nombreuses républiques de pacotille des îles tropicales : les mêmes facilités sont bien établies et protégées en Europe occidentale - au Luxembourg, en Suisse, dans les îles Anglo-Normandes (10), à Dublin, Monaco, Madère, Gibraltar, Malte...

Les paradis fiscaux constituent un prolongement du système bancaire occidental, les comptes y étant accessibles par un terminal d’ordinateur, voire par l’entremise d’une carte Visa au guichet automatique, n’importe où dans le monde. Avec la déréglementation, ils font intégralement partie du marché financier mondial.

Les affaires légales et illégales sont de plus en plus imbriquées, introduisant un changement fondamental dans les structures du capitalisme d’après-guerre. Les mafias investissent dans les affaires légales et, inversement, celles-ci canalisent des ressources financières vers l’économie criminelle, à travers la prise de contrôle de banques ou d’entreprises commerciales impliquées dans le blanchiment d’argent sale ou qui ont des relations avec les organisations criminelles. Les banques prétendent que ces transactions sont effectuées de bonne foi et que leurs dirigeants ignorent l’origine des fonds déposés. La devise étant de ne poser aucune question, le secret bancaire et l’anonymat des transactions, tout en garantissant les intérêts du crime organisé, protègent l’institution bancaire des enquêtes publiques et des inculpations. Non seulement les grandes banques acceptent de blanchir l’argent, en échange de lourdes commissions, mais elles octroient également des crédits à taux d’intérêt élevés aux mafias criminelles, au détriment des investissements productifs industriels ou agricoles.

Il existe une relation étroite entre la dette mondiale, le commerce illicite et le blanchiment de l’argent sale. Depuis la crise de la dette au début des années 80, le prix des matières premières a plongé, entraînant une baisse dramatique des revenus des pays en développement. Sous l’effet des mesures d’austérité dictées par les créanciers internationaux, des fonctionnaires sont licenciés, des entreprises nationales bradées, des investissements publics gelés, et des crédits aux agriculteurs et aux industriels réduits. Avec le chômage rampant et la baisse des salaires, l’économie légale entre en crise.

Dans beaucoup de pays, une économie souterraine alternative s’est développée, terrain fertile pour les mafias criminelles. Marché national et exportations s’étant effondrés simultanément, un vide s’est créé dans le système économique où la production illicite devient le secteur d’activité dominant et la principale source de devises. Selon un rapport des Nations unies, " l’intrusion des syndicats du crime a été facilitée par les programmes d’ajustement structurel que les pays endettés ont été obligés d’accepter pour avoir accès aux prêts du Fonds monétaire international (11) ". En Bolivie, la " nouvelle politique économique " préconisée par le FMI et appliquée en 1985 contribua à l’effondrement des exportations de minerai d’étain et au licenciement massif de mineurs par le consortium minier d’Etat Comibol. Les indemnités de licenciement versées aux travailleurs furent réinvesties dans l’achat de terres dans les zones de production de coca, provoquant un important accroissement du commerce de narcotiques. De même, le programme d’ajustement structurel et de " stabilisation économique " mis en oeuvre au Pérou par le président Alberto Fujimori provoqua des ravages. Le " Fujichoc " de 1990 (qui incluait une multiplication par trente du prix du pétrole du jour au lendemain) entraîna la destruction de la production agricole légale (café, maïs et tabac) et un développement rapide des cultures de coca dans la région du haut Huallaga.

Cependant, la croissance du commerce illicite ne se limite pas à l’Amérique latine ni aux triangle et croissant asiatiques de la drogue. En Afrique, la suppression des barrières commerciales et le dumping des surplus céréaliers européens et américains sur les marchés locaux ont entraîné le déclin dramatique des productions agricoles vivrières. L’autosuffisance alimentaire a été sapée et plusieurs pays, écrasés sous le poids de la dette extérieure, se sont tournés vers la culture du cannabis. Au Maroc, des milliers de paysans se sont mis à la culture du haschich. Ce dernier donne lieu à des échanges extérieurs illicites d’une valeur équivalente à la totalité des exportations agricoles marocaines légales (12). Dans plusieurs pays d’Afrique, les mafias de la drogue ont aussi réussi des percées significatives dans la politique locale.

Pénétration criminelle en Europe de l’Est

DEPUIS le début des années 90, les pays de l’ancien bloc soviétique ont, à leur tour, été soumis à une médecine économique de cheval par leurs créanciers extérieurs, avec des conséquences dévastatrices. La pauvreté et la désorganisation de la production favorisent l’essor de l’économie criminelle. En Ukraine, par exemple, le FMI a patronné, en octobre 1994, des réformes macroéconomiques qui ont contribué à précipiter une crise profonde de l’agriculture vivrière. Et l’Observatoire géopolitique des drogues confirme qu’avec la chute de la production de blé la culture de l’opium s’y développe rapidement. Avec le déclin de l’agriculture locale, la culture du pavot et les laboratoires d’héroïne, contrôlés par la mafia italienne de la Santa Corona Unita, ont également fait leur apparition dans l’ancienne Yougoslavie (13).

Les privatisations et les programmes de restructuration de la dette exigés par les créanciers extérieurs ont fait passer un grand nombre de banques d’Etat latino- américaines et est-européennes sous le contrôle de banques d’affaires occidentales et japonaises. En Hongrie, par exemple, la Banque internationale centre- européenne (CIB) a été achetée par un consortium de banques étrangères comprenant la Banque commerciale d’Italie, la banque allemande Bayerischer Verein, la Banque de crédit à long terme du Japon, la banque Sakura et la Société générale. La CIB a toute liberté d’intervenir dans le secteur juteux du blanchiment de l’argent, sans intervention du gouvernement et sans avoir à se plier à la réglementation et au contrôle des changes. En 1992, au Luxembourg, une affaire judiciaire confirma que la CIB avait été utilisée par le cartel de Cali pour des transferts de capitaux. Selon la brigade hongroise anti-drogue, " avec les problèmes économiques de ce pays et ses besoins de liquidités, on ne peut pas exiger du gouvernement qu’il regarde de trop près l’origine des fonds déposés dans ses banques (14) ".

En Bolivie et au Pérou, les réformes du système bancaire sous la tutelle du FMI ont facilité la libre circulation des devises. Ce qui, selon un observateur, " a abouti à rien moins que la légalisation du blanchiment par le système financier péruvien (15) ". De surcroît, plusieurs banques privées nationales, soupçonnées d’avoir été préalablement impliquées dans les activités de blanchiment de l’argent sale, sont passées sous le contrôle de capitaux étrangers : par exemple, c’est le cas d’Interbanc, une banque d’Etat péruvienne acquise en 1994 par Darby Overseas, un consortium domicilié dans les îles Caïmans. Selon le Financial Times, Darby " envisage d’investir dans le secteur des banques d’affaires péruviennes, à des taux à hauts risques, en attendant un plan Brady de restructuration de la dette. (...) Darby a été créé il y a un an [en 1994] par M. Brady [l’ancien secrétaire au trésor du président George Bush], son assistant en chef, M. Hollis McLoughlin, et M. Daniel Marx, ancien sous-secrétaire aux finances en Argentine. (...) Le principal responsable d’Interbanc est M. Carlos Pastor, ancien ministre de l’économie du Pérou au début des années 80 (16)"


Les programmes de privatisation en Europe de l’Est et dans l’ancienne Union soviétique comportent la vente de banques d’Etat, de services publics, du secteur énergétique, de terres appartenant à la collectivité, d’entreprises industrielles et commerciales - y compris celles du complexe militaro-industriel. Sous la houlette des institutions de Bretton Woods, le produit de ces ventes est affecté au service de la dette contractée auprès des créanciers occidentaux, dont les grandes banques commerciales.

Les programmes de privatisation ont sans conteste facilité le transfert d’une fraction significative de la propriété publique au crime organisé. Il n’est pas surprenant que les mafias russes, qui constituent la nouvelle classe de possédants, aient été les fervents partisans du néolibéralisme ainsi qu’un soutien politique aux réformes économiques du président Boris Eltsine. On compte au total plus de 1 300 organisations criminelles dans la Fédération russe (17). Selon une étude récente publiée par l’Académie des sciences de Russie, le crime organisé contrôle 40 % de l’économie, la moitié du parc immobilier commercial de Moscou, les deux tiers des institutions commerciales, soit au total 35 000 entreprises, 400 banques et 150 sociétés d’Etat (18). Une branche de la mafia russe est impliquée dans la vente de matériel de type militaire, spatial et nucléaire, y compris des missiles téléguidés, du plutonium pour armes nucléaires et de l’armement conventionnel (19). Non seulement les syndicats du crime russes tiennent en laisse politiques et hauts fonctionnaires, mais ils ont aussi leurs propres représentants à la Douma.

Ce nouvel environnement de la finance internationale forme un terrain fertile pour la criminalisation de la vie politique. De puissants groupes de pression liés au crime organisé et agissant de manière clandestine sont en train de se déployer. Bref, les syndicats du crime exercent leur influence sur les politiques économiques des Etats. Dans les nouveaux pays d’économie de marché, mais aussi dans l’Union européenne, en Amérique du Nord et au Japon, où existe une corruption rampante, des personnalités politiques et gouvernementales ont tissé des liens d’allégeance au crime organisé. La nature de l’Etat comme les structures sociales sont ainsi en train de se transformer. Dans l’Union européenne, cette situation est loin de se limiter à l’Italie, où Cosa Nostra a quadrillé les sommets de l’Etat.

Dans plusieurs pays d’Amérique latine, les cartels de la drogue ont investi l’appareil d’Etat et intégré les partis politiques en place. Le récent scandale concernant le Parti libéral de Colombie a révélé que la campagne pour l’élection du président Ernesto Samper aurait bénéficié de contributions financières substantielles du cartel de Cali. De même, les assassinats politiques au Mexique, en 1994, y compris la mise en cause de l’ancien président, M. Carlos Salinas, et de son frère Raul, en prison pour meurtre, ont mis en évidence le rôle des cartels mexicains de la drogue dans la conduite du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) (20).

Au Venezuela, les narco-mafias auraient utilisé la plus grande banque commerciale du pays, le Banco latino, pour blanchir les profits du trafic de drogue. Avant sa spectaculaire faillite en 1994, entraînant avec elle dix-neuf autres banques vénézuéliennes, le Banco latino était contrôlé par la famille de M. Pedro Tinoco, qui était aussi à la tête de la banque centrale sous le gouvernement du président Carlos Andres Perez, poursuivi pour corruption (21). M. Pedro Tinoco fut le principal architecte du programme d’ajustement structurel mis en place en 1988. Selon les propos d’un observateur, " les cartels de la drogue agissaient en symbiose avec les structures économiques et politiques... (22) ".

La camisole de la dette

L’EFFONDREMENT de l’activité économique légale, industrielle et agricole a précipité un grand nombre de pays en développement dans la camisole de la dette et de l’ajustement structurel. Il est des pays où le service de la dette excède le total des recettes d’exportations légales. Dans certaines circonstances, les revenus tirés du commerce illicite procurent une source alternative de devises qui permet aux gouvernements endettés de remplir le service de la dette. C’est le cas des " narcodémocraties " d’Amérique latine, où les narcodollars, une fois blanchis et recyclés dans le système bancaire, pourront servir aux gouvernements pour remplir leurs obligations auprès des créanciers extérieurs. L’acquisition de sociétés d’Etat par le crime organisé, grâce aux programmes de privatisation, est tacitement acceptée par la communauté financière internationale comme un moindre mal : elle permet aux gouvernements de rembourser leurs dettes.


La multiplication des trafics illicites (dont le trafic de drogue n’est qu’un parmi tant d’autres) permet de transférer des sommes énormes en faveur des créanciers privés et officiels. Il y a une logique dans cette restructuration car, en dernière instance, les créanciers favorisent un système fondé sur la libre circulation de l’argent. Pour autant que le service de la dette soit remboursé, les créanciers ne font guère de distinction entre " argent propre " et " argent sale ". Dans ces circonstances, selon les termes du rapport des Nations unies, " le renforcement au niveau international des services chargés de faire respecter les lois ne représente qu’un palliatif. A défaut d’un progrès simultané du développement économique et social, le crime organisé, à une échelle globale et structurée, persistera (23)".


(1) Voir : Nations unies, Sommet mondial pour le développement social. La globalisation du crime, département d’information publique de l’ONU, New York, 1995 ; ainsi que le rapport de la Conférence des Nations unies sur la prévention du crime, Le Caire, mai 1995. Voir également : Jean Hervé Deiller " Gains annuels de 1 000 milliards pour l’Internationale du crime ", La Presse, Montréal, 30 avril 1996.

(2) Daniel Brandt, " Organized Crime Threatens the New World Order ", Namebase Newsline, Ohio, no 8, janvier-mars 1995.

(3) Daniel Brandt, op cit.

(4) D’après des interviews de l’auteur en Chine et en Thaïlande.

(5) Jonathan Harris, Drugged America, Macmillan, Toronto, 1991, p. 52.

(6) Russel Mokhiber, " Amex’s Dirty Money ", Multinational Monitor, Washington, décembre 1994.

(7) Selon l’estimation de Jack A. Blum " Drogas, desarrollo y estado de derecho ", Bilbao, octobre 1994. Voir également Jack Blum et Alan Bloch, " Le blanchiment de l’argent dans les Antilles ", dans Alain Labrousse et Alain Wallon, La planète des drogues, Le Seuil, Paris, 1993.

(8) Lire : " Increased Demand Transforms Markets ", Financial Times, Londres, 21 juin 1995.

(9) Peter Bosshard, " Cracking the Swiss Bank ", Multinational Monitor, novembre 1992.

(10) Lire Jean Chesneaux, " Les confettis de l’Europe dans le grand casino planétaire ", Le Monde diplomatique, janvier 1996.

(11) Nations unies, op. cit., p. 2.

(12) Pascal Morteno Toregroso, " La culture du kif et la dette nationale ", Interdépendances, Paris, mars 1996.

(13) Voir La Dépêche internationale des drogues, Paris, no 45, juillet 1996.

(14) Voir Alain Labrousse, " Un système bancaire à l’école du blanchiment de l’argent ", Interdépendances, mars 1996.

(15) Humberto Campodonico " Les capitaux flottants paient la dette extérieure ", Interdépendances mars 1996.

(16) Sally Bowen, " Ex-US Secretary’s Company buys into Bank, Brady Investment in Peru ", Financial Times, 22 juillet 1994.

(17) Ces gangs contrôlent 48 000 entreprises commerciales, 1 500 établissements publics et 800 banques. Voir Kommerzant, Moscou, no 20, 1994.

(18) L’étude précise que le crime organisé russe contrôle 35 % à 80 % des actions dans une grande variété d’institutions financières actives sur l’ensemble du territoire. Voir : Izvestia, Moscou, 21 septembre 1995, et Paul Klebnikov, " Stalin’s Heirs ", Forbes, New York, 27 septembre 1993.

(19) The Observer, Londres, 11 septembre 1994, p. 6.

(20) En Bolivie, depuis le milieu des années 80, les coalitions gouvernementales successives sous la protection du Parti démocratique national, alors dirigé par le dictateur militaire Hugo Banzer, ont été impliquées dans le trafic de drogue.

(21) Voir La Dépêche internationale des drogues, no 51, janvier 1996.

(22) Voir Le Monde, Dossiers et documents, Paris, janvier 1996.

(23) Nations unies, op. cit. p. 3.

http://www.monde-diplomatique.fr/1996/12/CHOSSUDOVSKY/7464 - décembre 1996

 

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