14 mars 2008 5 14 /03 /mars /2008 21:53

Le Monde Diplomatique- Archives- Décembre 2005
Directrice de la revue Aden-Paul Nizan, Paris.

Célébré par Sartre dans une préface fameuse à « Aden Arabie », Paul Nizan, né il y a cent ans, fut simultanément un journaliste communiste influent et un essayiste et romancier reconnu. Alors qu’aujourd’hui la navette entre presse et édition est surtout associée aux chroniqueurs de bonne compagnie et aux connivences, Nizan, lui, ne reculait ni devant la véhémence ni devant la critique, souvent ironique, du pouvoir.


Source:
www.andremalraux.com


Depuis juin 1935, Paul Nizan est journaliste politique. D’abord à L’Humanité ; puis, à partir de mars 1937, au nouveau quotidien Ce soir, fondé avec l’argent du gouvernement républicain espagnol pour soutenir sa cause. Rédacteur diplomatique à L’Humanité, Nizan a en charge les mêmes fonctions à Ce soir. Il s’est penché en particulier sur le conflit italo-éthiopien (1935-1936), la remilitarisation de la Rhénanie (mars 1936), la guerre d’Espagne (1936-1939), l’Anschluss (mars 1938) ou les accords de Munich (septembre 1938). Dans les deux périodiques, il tient parallèlement une rubrique de critique littéraire. Et il lui arrive de collaborer à d’autres titres.

Le journaliste tel qu’il apparaît dans les articles de Nizan est à la fois intellectuel engagé, analyste des faits et polémiste véhément (1). En juillet 1939, il défend la liberté de la presse. Avec un mordant qui ne ressemble guère au ronronnement bien-pensant actuel : « le président du Conseil et M. le garde des sceaux, ayant résolu d’assumer seuls la charge de la vérité, ont interdit à la presse de dire ce qu’elle peut savoir des crimes accomplis ou prémédités contre la sécurité et l’équilibre du pays. Le présent lui échappe. Elle est vouée par décret à des considérations inactuelles. Elle n’a point le droit de dire ce qui est. Mais seulement de dire ce qui fut (2). »« on n’a pas le droit de dire ». Il relève simplement « quelques coïncidences ». Et puis il conclut : « Ces coïncidences dont on a le droit de parler jettent un jour singulier sur ce qu’on n’a pas le droit de dire. » Plaisir du style, capacités à s’amuser et à s’indigner, volonté de livrer toutes les informations : la conception que Nizan se fait de la presse s’exprime dans cet article du 19 juillet 1939. Usant d’une rhétorique caustique, Nizan dresse la liste .


En mars de la même année, il a publié ce qui sera son dernier ouvrage, l’essai journalistique Chronique de septembre. Dans l’introduction de cette étude minutieuse des accords de Munich, il qualifie le « rédacteur diplomatique » d’« historien de l’immédiat (3) ». Il y analyse les « sources quotidiennes du journaliste », estimant qu’elles dépendent de leur origine et de la façon dont elles sont retranscrites. Le « fait “journalistique” n’obéit pas, estime-t-il, à d’autres règles que le fait proprement historique ». Il est, « exactement au même titre que lui, l’objet d’une connaissance indirecte, d’un savoir fondé sur des traces – sauf au cas, fort rare, où l’on est soi-même le premier témoin, ce qui suppose la plus exigeante des critiques, de soi sur soi. Toutes les règles classiques de la critique des témoignages valent donc ici : l’étendue du temps écoulé entre un événement et son récit ne modifie pas essentiellement le problème ». Exit notre mystique du recul et l’antienne « Les faits, rien que les faits ».

De tels postulats masqueraient, selon lui, un biais idéologique et social : « Aucun témoignage unique n’a jamais présenté des caractères d’évidence historique tels qu’il pût être dispensé de la critique. Pour émaner d’un premier ministre, un témoignage unique ne présente pas des titres privilégiés à la créance (4). » Le journalisme engagé de Nizan entend donc à la fois informer, dévoiler les impostures et intervenir en faveur des causes qu’il estime justes au regard des éléments dont il dispose et de sa conception du monde.

La réalité de Nizan, comme celle de ses adversaires, est construite ou retraduite par l’engagement, qui lui donne sa « vérité », laquelle, l’auteur des Chiens de garde le sait, ne représente qu’une vérité. Dans ce livre paru en 1932, l’ancien étudiant de l’Ecole normale supérieure, condisciple de Jean-Paul Sartre et de Raymond Aron, dont on fête aussi le centième anniversaire de la naissance, s’attaque aux philosophes s’érigeant en garants de la Vérité, au nom d’une impossible objectivité : « Dans un monde brutalement divisé en maîtres et en serviteurs, il faut enfin avouer publiquement une alliance longtemps cachée avec les maîtres, ou proclamer le ralliement au parti des serviteurs. Aucune place n’est laissée à l’impartialité des clercs. Il ne reste plus rien que des combats de partisan (5). »

L’affrontement entre « vérité » et « mensonge » représenterait alors la traduction éthique de la lutte des classes à l’échelon international, le mensonge servant de rouage essentiel au monde que le journaliste entend renverser. Le terme « apparence » est donc central. Les dirigeants politiques, les journalistes de droite, de nombreux philosophes et écrivains demeureraient dans le domaine de l’apparence, ne montrant qu’une partie de la réalité, n’en offrant qu’un constat orienté, voire une vision frauduleuse.

Le terme de « manœuvre », lui aussi récurrent dans les articles de Nizan, permet de fustiger non pas quelque complot imaginé par un paranoïaque, mais les actes mystificateurs des hommes au pouvoir : « manœuvre diplomatique », « manœuvres de coulisses », « grandes manœuvres à l’usage de l’opinion intérieure » – dénonciation que Nizan condense dans la métaphore des « paravents de Genève », pour stigmatiser en août 1935 l’impuissance de la Société des nations lors du conflit italo-éthiopien.

Dans les arcanes du microcosme politique, le code des officiants est destiné à maintenir la population à l’écart, bercée par des messages à la fois convenus et différents des résolutions prises. De la philosophie à la presse « bourgeoise », la feuille de route est assez semblable : chacune « a pour mission de faire accepter un ordre en le rendant aimable, en lui conférant la noblesse, en lui apportant des justifications (6)  ».

Le registre de l’ironie

Si la bourgeoisie, qui détient les rênes politiques et journalistiques, s’applique à désinformer pour empêcher que le peuple se révolte, elle le manipule également par le biais de la culture et de la littérature : « Culture et savoir diminuent en tout homme qui les possède la possibilité d’être dupe des mots, d’être crédule aux mensonges. Culture et savoir augmentent en tout homme le pouvoir de comprendre la réalité où il vit. (...) La conscience de cette réalité a une valeur explosive : elle ne peut qu’entraîner à la volonté de la transformer. (...) La bourgeoisie doit donc abaisser la culture, la conscience des gens qu’elle domine (7). »

Le journaliste, tel que Nizan le conçoit, doit, d’une part, décrypter les déclarations des dirigeants ; de l’autre, se battre contre la représentation et les commentaires de l’information dominante. La véhémence est alors un outil que notre journaliste ne rejette pas : « Rarement, président du Conseil a possédé d’aussi bons domestiques, rarement, cette presse a été plus servile », écrit-il au sujet de Pierre Laval, lors du conflit italo-éthiopien. Mais une telle mise en cause s’inscrit dans un tableau plus vaste. Celui d’une collusion entre propriétaires de journaux et marchands de canons. La victoire du Frente Popular en Espagne, préfigurant celle du Rassemblement populaire en France, annonce des jours difficiles pour la classe au pouvoir. Dans ces conditions, la presse va créer de toutes pièces un péril, dont la caractéristique sera le règne du « désordre ». Les grèves de juin 1936 portent cette appréhension au niveau de la hantise.

A cette peur, Nizan répond par la raillerie : « On ne nous parle pas encore de l’anthropophagie en Espagne, cela viendra. Entre le premier et le second tour du scrutin, peut-être (8). » Mais sa colère ne se dissimule plus : « Les auteurs français et anglais des brillants articles de mars [1939] sur la trêve pascale et les vacances que M. Hitler accordait à l’Europe oseront-ils longtemps encore prodiguer leurs mensongères sottises (9)  ? »

Dans Aden Arabie (1931), que Sartre contribuera à ressusciter en 1960 par une célèbre préface à ce texte de son ancien camarade de l’Ecole normale, Nizan se scandalisait de voir le vocabulaire perverti par les dirigeants du monde. « Ces desseins, vous les nommez ici guerre, commerce et transit : croyez-vous que ces mots excuseront tout jusqu’à la fin des temps (10) ? » Devenu journaliste, il n’aura de cesse de dénoncer cette mystification du lexique, estimant que restituer leur vraie signification aux mots est donner leur véritable sens aux actes.

Le terme de « paix » est emblématique. Dès le conflit italo-éthiopien, il subit une dégradation sémantique et politique : « Laval, pour qui la paix signifie sans doute l’écrasement des peuples faibles (11) », écrit Nizan en 1935. Avec Munich, en septembre 1938, la dégradation devient irréversible ; le mot est imposture : « Peut-être penserait-on avoir sauvé la paix en fermant les yeux sur la disparition obscure, au fond de l’Europe, de la Tchécoslovaquie isolée. Mais on aurait seulement plongé l’Europe dans les tourbillons d’une guerre dont personne ne pourrait plus alors arrêter la terrible contagion (12). » Revenant sur l’épisode munichois, en mars 1939, Nizan constatera que « cette célèbre paix n’était rien d’autre que le règne de la violence triomphante (13) ».

Mais comment aurait-on pu ne pas confondre Munich avec la prévention de la guerre quand déjà, en juillet 1935, l’invasion de l’Ethiopie avait été qualifiée de pacifique : « La Grande-Bretagne et la France essayeront de persuader l’Ethiopie de se laisser “pacifiquement” conquérir » ? Alors que l’annexion des Sudètes se vit traitée de la même manière en mai 1938 : « Dans les semaines qui viennent, la désagrégation de l’Etat tchécoslovaque commencera “pacifiquement” sous la caution bourgeoise de la Grande-Bretagne » ? Quand la République espagnole fut considérée à l’égal des rebelles qui l’assaillaient ? Que la non-intervention, décidée par le gouvernement de Léon Blum en août 1936, constituait une mystification chaque jour plus criante : « Quand on n’est pas diplomate, on peut se permettre d’appeler les choses par leur nom : on peut se permettre de dire que l’Espagne est victime d’une agression » ? L’auteur des Chiens de garde exposait dès 1932 la logique de cette euphémisation : « La guerre devenue Idée, l’objet guerre disparaît. (...) Non point un jeu sanglant au profit des fabricants d’armes mais une croisade philosophique, mais une bataille d’esprits. »

Nizan fut un journaliste militant pour sa profession comme pour l’idéologie qu’il s’était choisie, le communisme. Ses articles comportent par conséquent des morceaux d’orthodoxie, faisant notamment de l’URSS le « pays de la paix », celui d’où « l’angoisse » a disparu (14). Au moins, le journalisme engagé a le mérite d’annoncer la couleur et de ne pas se parer des habits de l’objectivité. Sa véhémence journalistique sut traduire les drames de son époque. Drame de la République espagnole : « Laissera-t-on l’Espagne républicaine supporter seule, au prix du sang ouvrier, du sang paysan, du sang des femmes et des enfants, l’effort des rebelles, associés à l’Allemagne et à l’Italie ? » Drames causés par les atermoiements et les renoncements des démocraties européennes ne menant qu’à la catastrophe finale : « S’est-on résolu à dire, tardivement, le mot qu’on n’avait pas dit avant Berchtesgaden, le mot qu’on n’avait pas dit pour l’Ethiopie, pour l’Espagne, pour la Rhénanie, pour l’Autriche, le non qui eût averti M. Hitler avant qu’il se fût engagé jusqu’au point où il met en jeu son propre mythe (15) ? »

Les articles de Nizan nous intéressent aussi en raison de leur travail sur l’information, sur les mots. Il n’est pas sûr que le lecteur futur de notre presse trouvera, en la dépouillant, du grain à moudre pérenne – autre que celui du « témoignage ». L’heure est à l’« objectivité », au recul, aux mots qui déguisent les partis pris, à l’atonie des discours, au vocabulaire convenu, aux débats entre gens de bonne compagnie et amateurs distingués. Toute attaque sent le soufre, rien n’a jamais été aussi atone, aussi convenu, aussi pâle.

Nizan rend vivant un temps qui n’est pas si lointain où l’indignation était noble, la polémique légitime, où la noirceur du monde se trouvait contrebalancée par des plumes qui n’hésitaient pas à entrer dans la bataille – pour le meilleur comme pour le pire, d’ailleurs.


(1) Ces textes viennent d’être publiés dans Paul Nizan, articles littéraires et politiques, vol. 1, éditions Joseph K., Paris, 2005 (textes réunis, annotés et commentés par Anne Mathieu).

(2) « La France trahie. I. Ce qu’on a le droit de dire », Ce soir, 19 juillet 1939.

(3) Chronique de septembre, Gallimard, Paris, 1978, p. 7.

(4) Ibid., p. 17.

(5) Les Chiens de garde, Agone, Marseille, 1998, p. 55.

(6) Ibid., p. 107.

(7) « L’ennemi public no 1 », Regards, 14 mars 1935, dans Paul Nizan, articles littéraires et politiques, op. cit.

(8) L’Humanité, 25 avril 1936.

(9) Ce soir, 9 avril 1939.

(10) Ce soir, 9 avril 1939.

(11) Aden Arabie, Seuil, coll. « Points », Paris, 1990, p. 111.

(12) Ce soir, 25 septembre 1938.

(13) « Héritages de Munich », Ce soir, 15 mars 1939.

(14) « L’homme nouveau », Russie d’aujourd’hui, août 1935 (mensuel des Amis de l’Union soviétique).

(15) Ce soir, 27 septembre 1938.

Voir aussi le courrier des lecteurs dans notre édition de février 2006

 


http://www.monde-diplomatique.fr/2005/12/MATHIEU/13025 - décembre 2005


 

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