13 avril 2008 7 13 /04 /avril /2008 09:55

Bellaciao
-Questions Critiques- traduit de CounterPunch (12 avril 2008)



Cela fait maintenant des mois que les millionnaires de Wall Street se lamentent sur les pertes occasionnées par leurs investissements ridiculement surévalués. Pourtant, ces mêmes fans du libre-échange n'ont pas la moindre idée de l'ampleur de la crise à laquelle sont confrontées les véritables victimes du krach boursier, qu'ils ont créé avec tant d'enthousiasme.







Source: rfi.fr



Pour les trois milliards de personnes qui survivent avec moins de deux dollars par jour [1,27 €], la spirale montante des prix mondiaux des denrées alimentaires a signifié la lutte pour le droit humain le plus essentiel - le droit de manger. Le riz, le pain et les tortillas constituent la nourriture de base pour cette moitié de la population mondiale. Selon les chiffres de l'ONU, en 2007, le prix des céréales a augmenté de 42% et celui des produits laitiers de 80%. Et l'inflation sur les denrées alimentaires s'est [encore] accélérée ces derniers mois.


Ainsi que l'Observer l'avait noté le 6 avril, "La pénurie mondiale de riz, qui a vu les prix de l'un des aliments de base le plus important au monde augmenter de 50% au cours des deux seules dernières semaines, est en train de déclencher une crise internationale". [En effet], ces dernières semaines, la famine de masse a engendré des émeutes violentes au Burkina Faso, au Cameroun, en Egypte, en Indonésie, en Côte d'Ivoire, en Mauritanie, au Mozambique, au Sénégal et en Haïti.


Au cours de la semaine qui vient de s'écouler, six jours non-stop d'émeutes ont secoué Haïti. Haïti est la nation la plus la pauvre de l'hémisphère occidentale, où 80% de la population vit avec moins de 2 dollars par jour et où, selon le Programme Alimentaire Mondial, l'adulte typique ne consomme que 1.640 calories - 640 calories de moins que les besoins d'un adulte moyen. Les Haïtiens en ont marre de subsister sur ce qui est devenu leur régime commun : argile, sel et pénurie de légumes. Le 9 avril, le Guardian
a relevé que "Les manifestants comparaient la faim brûlant leurs estomacs à de l'eau de javel ou de l'acide de batteries".


Le 4 avril, des milliers d'Haïtiens affamés ont manifesté dans la ville méridionale des Cayes, essayant de mettre le feu à la base de la police onusienne, tout en dérobant du riz dans les camions. L'émeute s'est vite répandue à Port-au-Prince, la capitale haïtienne, où des milliers de personnes ont pris d'assaut le palais présidentiel, exigeant la démission du président désigné par les Etats-Unis, René Préval. Heureusement pour Préval, les forces onusiennes de "maintien de la paix" ont fini par réussir à disperser les masses affamées avec du gaz lacrymogène et des balles en caoutchouc. Leur répression brutale a peut-être évité à Préval de subir le même sort que Jean-Claude "Baby Doc" Duvalier, le dictateur soutenu par les Etats-Unis et renversé par une rébellion populaire en 1986.


Préval n'a rien fait pour stabiliser les prix alimentaires qui montent en flèche ou pour assister ceux qui sont au bord de la famine - et il a bien savoir, dans un discours télévisé le 9 avril, qu'il n'avait aucune intention de le faire maintenant. Dans un de ces moments à la Marie-Antoinette, Préval a rouspété contre les Haïtiens : "Ces manifestations et ces destructions ne feront pas baisser les prix et ne résolveront pas les problèmes du pays. Au contraire, elles peuvent faire augmenter la misère et empêcher l'investissement dans le pays".


* * *

En Egypte, où les manifestations et les grèves sont illégales, des milliers d'ouvriers du textile et de sympathisants se sont soulevés les 6 et 7 avril à Mehalla el-Kobra contre les prix alimentaires élevés et les bas salaires. Au cours de la nuit, la police a occupé l'usine d'Etat Misr Spinning & Weaving, afin d'empêcher les ouvriers de faire la grève comme ils avaient projeté. Mais les manifestants ont riposté en incendiant des bâtiments et en lançant des briques sur la police qui les aspergeait de gaz lacrymogène. La répression de la police n'a pas réussi à effrayer ces manifestants, elle a plutôt nourri leur colère.


Environ 40% des Egyptiens survivent avec moins de 2 dollars par jour, tandis que le prix du pain non-subventionné a été multiplié par dix ces derniers mois et que le prix du riz a doublé en une seule semaine. Le salaire minimum national est resté inchangé depuis 1984, à 115 livres égyptiennes par mois [14 €]. Les ouvriers de Mehalla demandent un salaire minimum national de 1.200 livres par mois [145 €] - ce qui laisserait encore une famille de quatre en dessous du seuil de pauvreté de 2 dollars par jour.


L'émeute de cette semaine à Mehalla est le dernier épisode de la lutte croissante des classes, qui a désormais gagné en profondeur la classe ouvrière. Le rédacteur en chef de Middle East Report, Joel Beinin, a soutenu que le mouvement de grève qui s'étend "est peut-être le rassemblement le plus large de dissidents que le régime de Moubarak a affronté. La combinaison de répression, d'apathie et de démobilisation politique, qui a maintenu l'autocratie en Egypte pendant plus d'un demi-siècle, est vigoureusement défiée, rendant de plus en plus difficile pour le régime Moubarak, si ce n'est pour ses petits-copains capitalistes, de faire des affaires comme d'habitude". En effet, le Premier ministre [égyptien] Ahmed Nazif s'est précipité à Mehalla le 8 avril pour annoncer qu'il accordait aux ouvriers un bonus de 30 jours sur leur fiche de paye et qu'il s'occupera de leurs exigences en matière de santé et de salaires.


* * *

La faim monte aussi aux Etats-Unis. L'avidité non-régulée qui s'est déchaînée pendant 30 années de néolibéralisme et qui a dévasté les pays les plus pauvres du monde révèle à présent la division de classes dans le pays le plus riche. On ne peut plus prétendre que tous ceux qui habitent dans l'hémisphère nord prospèrent sur le dos de l'hémisphère sud.


Pour s'en assurer, la faim qui progresse en Amérique n'a récolté qu'une référence passagère de la part des médias américains, qui font encore largement comme Wall Street et la Maison-Blanche. Le 7 avril, par exemple, les journaux du groupe Tribune ont publié un article de fond ridicule sur la détresse de cette minuscule tranche d'Américains qui réduisent désormais leurs habitudes de dépenses exorbitantes. L'article présente une courtière en crédit hypothécaire dont-la-chance-a-tourné, obligée de renoncer aux traitement au Botox pour lesquels, auparavant, elle lâchait régulièrement 1.800 dollars [1.150 €]. "Je préfèrerais recevoir du Botox que d'aller dîner au restaurant", a dit cette femme aux journalistes - qui l'ont rapporté sans faire d'ironie.


L'inflation des denrées alimentaires aux Etats-Unis a atteint un niveau jamais vu depuis des dizaines d'années, avec des aliments de base comme le lait qui a augmenté de 17% l'année dernière, le riz, les pâtes et le pain augmentant de 12% et les œufs de 25%. Tandis que, dans la dépression actuelle, les pertes d'emplois se font plus nombreuses, on s'attend - fait sans précédent - à ce que 28 millions d'Américains reçoivent cette année des bons alimentaires pour survivre. Un couple sur six en Virginie Occidentale, ainsi que un sur dix dans les Etats de l'Ohio et de New York, dépendent à présent des bons alimentaires pour survivre. Et un enfant sur trois en Oklahoma a dépendu des bons alimentaires, à un moment ou un autre de l'année dernière.


Dans la société la plus riche du monde, le "droit" aux bons alimentaires est loin d'être généreux et on peut affirmer avec certitude que la plupart des gens qui souffrent des prix alimentaires croissants ne se qualifient pas pour recevoir cette aide. Selon les directives publiées sur le site internet de l'USDA [le ministère de l'agriculture des Etats-Unis], une famille de quatre personnes est éligible à recevoir des bons alimentaires, seulement si son revenu net mensuel est inférieur ou égal à 1.721 $ [1.090 €]. Cette même famille de quatre a alors droit à une attribution maximum mensuelle de bons alimentaires pour une valeur de 542$ [343 €] - le même montant qu'en 1996 ! La subvention moyenne s'élève en gros à 1$ [64 cents] par repas et par personne. Et, selon le New York Times, 800.000 bénéficiaires de bons alimentaires - essentiellement des personnes âgées et des handicapés - reçoivent actuellement le minimum, soit seulement 10$ par mois [6.40 €].


* * * Les économistes du courant dominant ont généralement décrit la crise alimentaire mondiale comme une "pénurie" de nourriture, mais cette pénurie a été grandement exagérée par les lois impitoyables du libre-échange. Dans de nombreux cas, le problème n'est pas une pénurie immédiate d'aliments mais seulement une pénurie d'argent pour les payer. La Directrice du Programme Alimentaire Mondial, Josette Sheeran, a récemment fait remarquer à propos de l'Afrique sub-saharienne : "Nous voyons en ce moment plus de famine urbaine que jamais auparavant. Nous voyons souvent de la nourriture sur les rayons mais les gens sont incapables de se l'offrir".


L'industrie agroalimentaire est à présent la deuxième industrie la plus profitable du monde, juste derrière l'industrie pharmaceutique. Le fabricant automobile Mitsubishi, qui contrôle aussi la deuxième banque du monde, est vraiment devenu l'un des plus gros transformateurs de viande bovine au monde ; ce qui montre le degré de l'afflux de capital vers le secteur agroalimentaire. Le Rapport 2008 sur le Développement Mondial de la Banque Mondiale a couvert d'éloges le rôle de l'industrie agroalimentaire, en faisant le commentaire suivant : "Le secteur agroalimentaire privé est éclatant de santé. De nouveaux acteurs puissants sont entrés dans la chaîne de valeur agricole et ont des intérêts économiques dans un secteur agricole dynamique et prospère et une voix dans les affaires politiques".


Mais exactement comme l'industrie agroalimentaire a balayé les petits agriculteurs américains dans les années 80, elle a répété, depuis, son modèle dans le monde entier. Ainsi que l'écrivait en 2006 la militante pour la justice mondiale, Vandana Shiva, en Inde, "sans un marché régulé, les grosses entreprises de l'industrie agroalimentaire feront des profits en vendant des semences coûteuses, en achetant les produits agricoles à vil prix et en enfermant les agriculteurs dans les dettes. C'est le processus qui a fait disparaître les petits exploitants agricoles familiaux aux Etats-Unis, en Argentine et en Europe".


A présent, la loi de l'offre et de la demande a décidé que le nouveau marché des biocarburants devrait réduire de 25% aux Etats-Unis la production de maïs pour la consommation - déclenchant une pénurie artificielle et une augmentation du prix du maïs. Les spéculateurs ont stocké des récoltes dans l'espoir que les prix montent encore plus. Pendant ce temps, les investisseurs dans le monde entier ont fuit un dollar qui s'effondre pour acheter des denrées telles que le riz et le blé, ce qui est venu s'ajouter à l'élan spéculatif et a obligé les prix des aliments de base à s'envoler pour les habitants les plus pauvres de la terre.


Le programme néolibéral a depuis longtemps perdu de son éclat pour la vaste majorité de la population mondiale. Pourtant, ses plus ardents défenseurs ont été les derniers à reconnaître cette réalité têtue. La toute dernière livraison des Perspectives de l'Economie Mondiale, publiées par le FMI en automne dernier, a bien noté l'inégalité croissante dans les pays les plus riches : "Parmi les pays les plus avancés, l'inégalité semble avoir décliné seulement en France [NdT : depuis, Sarko est arrivé et la France est en train de connaître le même sort que les autres]. L'expérience récente (de l'augmentation de l'inégalité) semble être un retournement clair de la réduction générale des inégalités au cours de la première moitié du 20ème siècle".


Pourtant, le FMI reste optimiste sur l'avenir du néolibéralisme : "de 2002 à aujourd'hui, l'économie mondiale a connu sa période la plus forte de croissance soutenue, depuis la fin des années 60 et le début des années 70, tandis que l'inflation est restée à des niveaux faibles. Non seulement la croissance mondiale a été élevée, mais l'expansion a aussi été largement partagée par tous les pays. La volatilité de la croissance a chuté".


Ces dernières semaines, les décideurs néolibéraux semblent avoir finalement réalisé que la faim généralisée pourrait déclencher un niveau de protestation qui menacerait l'ordre mondial dominant. Le président de la Banque Mondiale, Robert Zoellick, s'est récemment inquiété sur le site internet de l'organisation : "33 pays dans le monde se retrouvent face à des troubles sociaux potentiels à cause de l'envolée des prix alimentaires et de l'énergie".


Peut-être que ces bûcheurs politiques déconnectés de la réalité, perpétuant une tradition bourgeoise à la Marie-Antoinette, devraient suggérer aux pauvres du monde entier qu'ils mangent de l'éthanol. Et les ouvriers américains, qui vacillent dans l'abîme néolibéral, devraient considérer suivre l'exemple de leurs frères et sœurs dans le monde entier et se défendre.


Traduit de l'anglais par [JFG-QuestionsCritiques]

 http://questionscritiques.free.fr/edito/CP/Famine_penurie_inflation_crise_110408.htm

http://bellaciao.org/fr/spip.php?article64691

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commentaires

stèganos 13/04/2008 20:05

Je viens de découvrir votre site…
merci

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