20 avril 2008 7 20 /04 /avril /2008 18:37
Le Grand Soir, 18 avril 2008  
 

La presse occidentale a été prolixe au sujet des changements survenus à Cuba suite à l’élection de Raúl Castro à la présidence de la République et s’est réjouie d’une éventuelle libéralisation de l’économie de l’île (1). Mais cette réalité a été traitée, comme toujours dès lors qu’il s’agit de Cuba, de manière superficielle et erronée. Que ce soit au sujet de l’acquisition des appareils électriques, des hôtels, des téléphones portables, les restrictions qui étaient en vigueur il y a peu avaient des explications rationnelles, mais celles-ci n’ont pas été abordées par les transnationales de l’information.



Source: voltairenet.org



En réalité, un intense débat avait été lancé au début de l’année 2008, peu avant la décision de Fidel Castro de ne pas se représenter, dans le but d’améliorer le socialisme cubain. Il avait impliqué l’ensemble de la population et avait généré 1,3 millions de propositions.


Les appareils électriques


Les médias ont annoncé en fanfare que désormais les Cubains étaient libres d’acquérir des appareils électriques et électroménagers, sous-entendant qu’ils étaient complètement interdits à la vente auparavant (2). Or la réalité est sensiblement différente. La vente de ces articles n’a jamais été prohibée à Cuba mis à part certains produits à forte consommation d’énergie tels que les cuisinières électriques et les micro-ondes, à une époque où la production énergétique de Cuba était insuffisante pour couvrir les besoins de la population.


En effet, pendant la période spéciale qui a débuté en 1991, suite à la désintégration du bloc soviétique, Cuba s’est retrouvée seule face au marché international et a dû faire face à la disparition de plus de 80% de son marché extérieur, mais également à la recrudescence de l’implacable agression économique de la part des Etats-Unis. Dans ce contexte extrêmement difficile, l’île des Caraïbes a été frappée par de nombreuses pénuries, notamment au niveau de l’énergie, ce qui entraînait de longues coupures de courant. A cette occasion, les autorités avaient limité la vente des appareils électriques dévoreurs d’électricité. Ces restrictions étaient parfaitement justifiées. En effet, il aurait été irresponsable de procéder autrement car le système énergétique, fortement subventionné, aurait été en faillite.


Grâce à l’ingéniosité des Cubains, aux efforts consentis par la population et aux nouvelles relations commerciales avec des pays tels que le Venezuela et la Chine, Cuba dispose d’une économie plus forte et a réussi à résoudre son problème d’énergie. Grâce à la « Révolution énergétique » lancée en 2006 qui a consisté à remplacer les ampoules, les anciens appareils électroménagers tels que les télévisions, les réfrigérateurs, les ventilateurs et autres objets électriques, par des produits plus modernes et à moindre consommation, des millions de Cubains ont pu bénéficier de toute une gamme de produits électroménagers neufs à des prix subventionnés par l’Etat, donc en dessous du prix du marché.


Les économies d’énergie réalisées permettent désormais de faire face à la demande de la population, ce qui explique l’élimination progressive des restrictions au niveau de l’acquisition de nouveaux appareils électroménagers, d’ordinateurs et autres appareils vidéos. Les Cubains ont ainsi accès à un plus grand choix de biens de consommation. Ainsi, les limitations s’expliquaient uniquement par un facteur d’ordre économique, c’est-à-dire un manque de production énergétique. La presse occidentale n’a pas daigné mettre en avant ces éléments dans son traitement du sujet.


Les médias se sont empressés de souligner, à juste titre, que de nombreux Cubains ne pourraient pas avoir accès aux articles en vente au prix du marché, à cause de leur prix élevé par rapport au salaire relativement modeste en vigueur à Cuba. Néanmoins, cette réalité concerne une immense partie de la population mondiale qui vit dans la pauvreté et dont les principales préoccupations ne sont pas d’acquérir un lecteur Dvd ou un micro-ondes mais de manger trois fois par jour et d’avoir accès à la santé et à l’éducation, angoisses inexistantes à Cuba.


Ainsi, selon le dernier rapport de l’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) sur l’insécurité alimentaire dans le monde, 854 millions de personnes à travers la planète dont 9 millions dans les pays industrialisés souffrent de malnutrition (3). Sur le continent américain seuls trois pays ont déjà atteint les objectifs du Sommet mondial de l’alimentation (SMA) 2015 : Cuba, la Guyana et le Pérou (4). Selon l’UNESCO, actuellement, un adulte sur cinq dans le monde n’est pas alphabétisé, soit 774 millions de personnes, et 74 millions d’enfants sont privés d’école (5). D’après l’UNICEF, chaque jour, plus de 26 000 enfants de moins de cinq ans meurent de faim ou de maladie curable, soit 9,7 millions par an (6). Aucun Cubain ne fait partie de ces listes.


La mise en perspective de la réalité cubaine avec la problématique latino-américaine et du tiers-monde est toujours éludée par les transnationales de l’information car elle est édifiante et conduit inévitablement à la nuance.


Les téléphones portables


L’accès au téléphone portable a également été élargi à Cuba pour diverses raisons (7). La première est d’ordre économique et la seconde d’ordre technologique. L’accès au téléphone portable a été massifié à travers le monde occidental dans les années 1990.


A cette époque, Cuba avait d’autres priorités que de fournir un accès à la téléphonie mobile à la population. Les défis concernaient alors l’alimentation, le transport et le logement. Le problème alimentaire est désormais résolu à Cuba. Pour ce qui est du transport, il est en passe d’être solutionné, notamment grâce à l’importation de nombreux bus chinois. Quant au logement, il s’agit sans doute de la principale difficulté à laquelle est confrontée la population.


Là encore, il ne s’agit pas d’une spécificité cubaine. La réalité est la même dans une ville du monde développé telle que Paris, à une différence près : à Cuba, il s’agit d’un manque de logement dû aux sanctions économiques étasuniennes qui empêchent la construction de 100 000 logements de plus par an, alors que les parisiens doivent faire face une absurde aberration. En effet, plus de 100 000 logements, propriété de classes aisées, sont vacants à Paris alors que 100 000 familles sont à la recherche d’un toit. Une loi de réquisition existe pourtant mais elle n’est jamais appliquée par les autorités. A Cuba, les citoyens n’accepteraient jamais un tel scandale (8).


En France, selon le Ministère du Logement, 1,6 millions de personnes vivent dans des logements sans douche ou sans toilettes. Plus d’un million de Français sont logés en « situation de surpeuplement accentué », 550 000 personnes vivent dans des hôtels dont 50 000 enfants, 146 000 dans des maisons mobiles et 86 000 sont sans domicile et vivent dans la rue (9). Pourtant, près de deux millions de logements sont vacants en France, dont 136 554 à Paris. Autre aberration : seuls 32 000 logements à Paris payent la taxe pour le logement vacant alors que plus de 136 000 sont concernés. Mais les autorités préfèrent fermer les yeux (10).


Pour en revenir au téléphone portable, le second obstacle était d’ordre technologique (c’est toujours le cas pour l’accès à Internet car Washington empêche Cuba de se connecter au câble à fibre optique du Détroit de Floride qui lui appartient). Cuba dispose d’une connexion satellitaire limitée qui, de surcroît, est extrêmement coûteuse. C’est la raison pour laquelle l’accès au téléphone portale avait été restreint. Avec l’amélioration de la situation économique, l’offre est désormais étendue à toute la population, même si les tarifs restent très élevés. Là encore, si le téléphone portable est largement répandu en Occident, il reste un luxe pour de nombreux habitants du Tiers-monde.


L’accès aux hôtels


Pour ce qui concerne les hôtels, les médias ont également fait preuve de partialité. Jusqu’au 1er avril 2008, l’accès aux hôtels de luxe était, non pas interdit comme l’a affirmé la presse occidentale, mais restreint. Ici, l’explication est d’ordre social et économique.


Dans les années 1990, la résurgence d’un phénomène qui avait été éradiqué au triomphe de la Révolution en 1959 avait fortement préoccupé les autorités : la prostitution. Pour essayer d’endiguer ce problème qui a surgi des difficultés auxquelles ont dû faire face les Cubains, le gouvernement de La Havane avait décidé de limiter l’accès de la population aux infrastructures touristiques. Grâce au labeur des travailleurs sociaux et à l’amélioration de la situation économique, ce phénomène social, s’il n’a pas encore complètement disparu, a été fortement atténué.


La seconde explication est d’ordre économique. En effet, avec le développement vertigineux du tourisme à partir des années 1990, la capacité hôtelière cubaine s’est révélée insuffisante pour accueillir à la fois les étrangers et les Cubains. Les autorités ont privilégié l’accueil des étrangers, surtout en haute saison, en partant d’un raisonnement économique. Un touriste dont on ne pourrait satisfaire les demandes de villégiature irait dépenser son argent ailleurs, ce qui génèrerait un manque à gagner pour l’économie cubaine. Par contre, la petite catégorie de Cubains qui dispose des ressources nécessaires pour se payer un hôtel de luxe dépenserait son argent dans d’autres secteurs mais celui-ci resterait à Cuba.


La presse occidentale s’est également attardée sur les tarifs relativement prohibitifs pour le Cubain moyen. Selon l’Associated Press, très peu de Cubains peuvent se payer une chambre à 173 dollars la nuit dans l’hôtel Ambos Mundos (quatre étoiles) de La Vieille Havane, l’un des plus prestigieux établissements touristiques de la capitale qui était le favori d’Ernest Emingway (11). Elle a raison. Mais elle oublie, encore une fois, de souligner que l’accès à une chambre d’hôtel de renom est un luxe pour tous les habitants du tiers-monde, mais également pour une large catégorie des citoyens vivant dans des pays développés. A titre de comparaison, combien de Français, par exemple, peuvent se payer une chambre à 730 euros (la moins chère) au Ritz (cinq étoiles) de Paris (12) ?


Libéralisation économique ?


Faut-il voir pour autant dans ces réformes une certaine libéralisation de l’économie cubaine (13) ? Ce serait une erreur que de penser cela. Il faut rappeler que dans les années 1980 les Cubains avaient abondamment accès aux biens de consommation. Il s’agit simplement de la suppression de restrictions qui n’avaient plus raison d’être. D’autres devraient rapidement suivre. Ainsi, le gouvernement a décidé de louer des terres non cultivées à des petits producteurs privés afin d’accroître la production agricole, à l’heure où les prix des matières premières ont atteint des sommets (14).


Les véritables changements à Cuba sont survenus en 1959 et l’île est en évolution perpétuelle depuis cette date. La critique y est constante et il suffit de lire la presse nationale pour s’en convaincre, notamment les quotidiens Juventud Rebelde et Trabajadores dont le ton est extrêmement incisif et sans concessions. Il y a indéniablement, parmi les hauts dirigeants, une volonté politique de susciter le débat. La fille de Raúl Castro, Mariela Castro, sexologue qui défend les droits des minorités gay et lesbienne, a plaidé en faveur du « socialisme, mais avec moins d’interdits (15) ». Mais les médias font semblant de ne pas s’apercevoir de cette réalité. Contrairement à ce que prétendent – et espèrent – les transnationales de l’information, Washington et l’Union européenne, les Cubains ne reviendront pas à une économie de marché mais poursuivront leurs efforts dans la construction d’un socialisme moderne, plus juste et plus rationnel.


Notes


1 Will Weissert, « Raul’s Reforms May Strengthen Communism », 2 avril 2008.

2 Will Weissert, « Castro Reforms : Dvd’s, Farms for Cubans », The Associated Press, 2 avril 2008.

3 Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde 2006 (Rome : FAO, 2006), p. 8.

4 Ibid., p. 17.

5 Institut de statistique de l’UNESCO, « Alphabétisme », 9 octobre 2007. http://www.uis.unesco.org/ev.php?UR... (site consulté le 15 avril 2008).

6 UNICEF, La situation des enfants dans le monde 2008. La survie de l’enfant (New York, décembre 2007), p. 1.

7 The Associated Press, « Cuban Restrictions Eased By Raul Castro », 2 avril 2008, Will Weissert, « Cubanos hacen largas filas para comprar celulares », The Associated Press/El Nuevo Herald, 15 avril 2008.

8 Droit au Logement, « Le logement en chiffres : exclusions et inégalités », 2002. http://www.globenet.org/dal/index.p... (site consulté le 15 avril 2008).

9 Ministère du Logement, de l’Equipement et des Transports, Questionnaire de la Commission de la Production et des Echanges. Projet de LFI pour 2001 & INSEE, enquête 2001 sur la population « fréquentant les services d’hébergement et les distributions de repas chauds », in Droit au Logement, op. cit.

10 Droit au Logement, op. cit.

11 Will Weissert, « Thanks Raul : Cubans Can Stay in Hotels », The Associated Press, 1er avril 2008.

12 Hôtel Ritz Paris, « Tarifs ». http://www.ritzparis.com/jump_to.as... (site consulté le 15 avril 2008).

13 Reuters, « Les téléphones portables désormais autorisés à Cuba », 14 avril 2008.

14 The Associated Press, « Cuba Lends private Farmers Unused Land », 1er avril 2008 ; Andrea Rodriguez & Will Weissert, « Communiste Cuban Solution : Private Farms », 5 avril 2008.

15 Alessandra Coppola, « Socialismo, ma con meno proibizioni », Corriere della Sera, 27 mars 2008.

Salim Lamrani est enseignant, écrivain et journaliste français, spécialiste des relations entre Cuba et les Etats-Unis. Il a notamment publié Washington contre Cuba (Pantin : Le Temps des Cerises, 2005), Cuba face à l’Empire (Genève : Timeli, 2006) et Fidel Castro, Cuba et les Etats-Unis (Pantin : Le Temps des Cerises, 2006).

Il vient de publier Double Morale. Cuba, l’Union européenne et les droits de l’homme (Paris : Editions Estrella, 2008).

Contact : lamranisalim@yahoo.fr

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