22 avril 2008 2 22 /04 /avril /2008 14:11

Le Monde Diplomatique

Par Anne Vigna Journaliste, Mexico.

Les organisations indigènes, paysannes ou écologistes sont les premières déçues du galvaudage de l’écotourisme. Certaines ont vu dans l’idée de « tourisme communautaire » l’occasion d’échanger avec des visiteurs dans un cadre différent. D’autres financent la protection de leurs terres (contre les incendies, la coupe illégale du bois) en guidant des excursionnistes. Et, depuis plus de vingt ans, dans une grande diversité d’idées et de moyens, certaines communautés ont monté des projets, aidées par des associations et des universitaires, ou inspirées par les forums auxquels elles ont participé.




Aujourd’hui exilé au Canada parce que sa vie est menacée par la politique de M. Ulises Ruiz, gouverneur de l’Etat mexicain d’Oaxaca (1), M. Raul Gatica expliquait, en juin 2005, les raisons de la création d’un projet touristique par le Conseil indigène populaire d’Oaxaca - Ricardo Flores Magón (CIPO-RFM) dans un réseau de vingt-deux communautés : « Nous luttons contre la coupe illégale de nos forêts commise avec le soutien du gouvernement, le saccage généralisé de nos terres, et nous subissons une répression sans précédent. Quand des touristes sont dans nos communautés, il y a bien moins de paramilitaires, bien moins de problèmes. C’est aussi un moyen de faire connaître nos conditions de vie et notre lutte. » Le CIPO n’a pas créé de cabanes pour les visiteurs. Ils dorment, vivent, mangent avec des familles de la communauté et « dans les mêmes conditions ; c’est un des points-phares de notre proposition. On vient “chez nous” ». Moisson du maïs, récolte du miel, pêche ou préparation des tortillas en fonction de la saison et de l’environnement, depuis les plages du Pacifique jusqu’aux froides montagnes de la Sierra Norte, le réseau du CIPO offre en effet un sacré voyage au cœur de la réalité indigène d’Oaxaca.


Au Guatemala, contre les futurs barrages prévus par le plan Puebla-Panamá sur le fleuve Usumacinta, se prépare le même type d’opération. « Nous devons d’abord trouver des activités pour rester sur nos terres et, ensuite, c’est un excellent moyen pour attirer l’attention », explique M. Augustin Terala, membre du Front petenero contre les barrages (FPCR). En montrant la beauté du fleuve Usumacinta, les membres du Front veulent expliquer aux visiteurs les dégâts écologiques que provoqueraient les ouvrages bétonnés.


Dans la même région, l’Association des communautés forestières du Petén (Acofop) renforce son activité de tourisme communautaire face à la menace d’un autre tourisme sur le site archéologique du Mirador (lire l’article ci-dessus). Depuis plus de dix ans, la communauté de la Carmelita (2) propose de le découvrir par petits groupes, durant cinq jours de marche en forêt : un moment privilégié avec ceux qui vivent et travaillent dans cette forêt. « On sait que le projet de Hansen [l’archéologue américain à l’origine du complexe touristique] nous propose de vendre des souvenirs, mais on préfère se balader en forêt et raconter notre travail, explique M. Freddy Molina. Le tourisme limité et géré par la communauté est un complément intéressant de notre activité forestière. »


Anthropologue à l’Institut de recherches sociales de l’UNAM (université de Mexico), Mme Luisa Paré pensait la même chose en créant un premier projet qui allait donner naissance au Réseau d’écotourisme communautaire des Tuxtlas (RECT), dans l’Etat de Veracruz, au Mexique. L’objectif principal était d’amortir la création brutale de la réserve de la biosphère des Tuxtlas, en 1998, laquelle expropriait les habitants de leurs terrains et imposait des règlements aux communautés locales pour stopper la déforestation. « La création de la réserve ne proposait pas d’alternative économique, rappelle l’anthropologue, et les habitants n’ont pas été consultés sur son tracé. La priorité était la biodiversité, et les habitants devaient s’adapter. Nous savions au contraire que, sans la participation de la population, la création d’une réserve ne changerait rien pour la conservation. »


Au fil des ans, plusieurs activités économiques compatibles avec le milieu (écotourisme, artisanat en bois, agriculture biologique) ont été mises en place dans les villages. Les habitants ont accepté de protéger la forêt et les sources d’eau grâce à un plan de développement durable, comme le souhaitait la direction de la réserve. « Mais, en échange, ils reçoivent des compensations justes et participent au processus de décision car ils rendent un service environnemental. C’est-à-dire qu’ils œuvrent, comme la réserve, à la protection des ressources de la planète. »


L’écotourisme est bien en effet censé aller dans ce sens : trouver des ressources financières et matérielles destinées aux populations locales pour qu’elles protègent leur environnement et aient accès à des services tels que l’eau potable et l’électricité, indispensables pour l’accueil d’un touriste ! En complément de l’agriculture, un tourisme limité et maîtrisé par les populations locales peut être une source de revenus intéressante, en particulier pendant les saisons où l’activité agricole est faible. Face à la situation économique catastrophique dans laquelle se trouve la campagne en Amérique centrale et au Mexique, l’écotourisme a déjà permis d’éviter la faillite de petites exploitations familiales. Et l’organisation communautaire de cette activité est essentielle : il est capital que, dans un village, les problèmes du tourisme (gestion des déchets, consommation d’eau et d’énergie) comme ses éventuels bénéfices (emplois, formation, services publics) fassent l’objet d’une gestion concertée.



(1) Depuis sa prise de pouvoir en décembre 2004, M. Ruiz (Parti révolutionnaire institutionnel [PRI]) a fait emprisonner cent cinquante-deux opposants politiques, dont les principaux dirigeants des organisations indigènes.


(2) Pour plus de renseignements sur ces projets de tourisme solidaire (CIPO, Carmelita, Tuxtlas) : www.echoway.org


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