3 juin 2008 2 03 /06 /juin /2008 14:00

Le Monde diplomatique
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* Professeur en sciences de l’information et de la communication à l’université Paris-VIII.

Auteur de
Diversité culturelle et mondialisation, La Découverte, Paris, 2005, et d’Histoire de la société de l’information, La Découverte, coll. « Repères », Paris, 2003.


Source: www.sauramps.com


A quoi sert la communication ? On essaie de nous faire croire qu’elle servirait à unifier et à pacifier le monde. Qu’il suffirait que la communication se globalise et se mondialise – grâce, en particulier, au couplage des ordinateurs et des téléphones, et à l’essor d’Internet – pour que les conflits sociaux, politiques ou militaires s’apaisent et disparaissent. C’est un mythe, bien sûr. Que répandent ceux qui possèdent le contrôle des concepts. D’où l’énorme importance de la bataille des mots qui se livre actuellement.


Tandis que le marché des mots tendait à se réduire aux mots du marché, l’appauvrissement des concepts qui nous servent à désigner l’état et l’avenir du monde s’est accentué. La notion mécanique d’information comme quantité de données, de data, issue de l’ingénierie des télécommunications, a joué le rôle de cheval de Troie. En se coupant de la culture, comme production de sens et de mémoire, cette définition de la nouvelle matière première « immatérielle » a réverbéré sur les deux autres termes de la trilogie : la culture et la communication. Raison pour laquelle l’Organisation mondiale du commerce (OMC) a pu revendiquer le droit à traiter de la « culture », classée comme « service », et l’Union internationale des télécommunications (UIT) de la « société » par information interposée en chapeautant un double Sommet mondial sur la société de l’information, à Genève en 2003 et à Tunis en 2005.

 

La friabilité du sol des mots a fait le lit de la nébuleuse des néologismes amnésiques qui produisent des « effets de réalité » à travers les modèles d’action qu’ils encadrent et qu’ils promeuvent comme les seules possibles (1). Le mouvement multiséculaire d’unification du monde s’est trouvé dépouillé de son histoire et de sa géopolitique conflictuelle, et réduit à un phénomène datant au plus de deux décennies.


La « société globale de l’information » s’adosse à une histoire à trois étages. Au cœur de cette novlangue trônent les notions de « société de l’information » et de « société globale de l’information », érigées en paradigmes dominants du changement social et cautions d’un monde plus transparent. Ce couple apparaît aux XVIIe et XVIIIe siècles avec la pensée du chiffrable et du mesurable comme prototype de tout discours vrai. Son histoire plus récente démarre à la fin de la seconde guerre mondiale et se prolonge pendant les deux décennies suivantes. Enfin, son histoire de courte durée, l’espace-temps que les historiens appellent le « présentisme », opère sous l’emprise de la course à l’actuel.


Nul n’a mieux parlé de la longue durée que l’écrivain argentin Jorge Luis Borges quand il se réfère au mythe de la construction d’une langue artificielle partagée par tous comme fondement d’une communauté universelle, d’une communication parfaite. C’est le Congrès imaginé par don Alejandro Glencoe dans Le Livre de sable. C’est la chimère de la construction arbitraire d’une langue analytique par John Wilkins dans Enquêtes. Si l’inventeur de la cybernétique Norbert Wiener a désigné, en 1948, Leibniz comme saint patron de cette nouvelle science, c’est non seulement parce que ce dernier a inventé le langage binaire et le calcul différentiel, mais parce que, à travers son projet d’automatisation du raisonnement, il a cherché lui aussi à créer une lingua characteristica, une langue « artificielle » exempte des défauts des langues naturelles, source de mésentente et de discorde, susceptible de contribuer à la création d’une communauté universelle.


Le pouvoir est au bout... des réseaux



A moyen terme, l’histoire doit se lire dans le contexte de la guerre froide. Dès les années 1950 se dessinent aux Etats-Unis les prémices théoriques de la « société postindustrielle » qui, à partir des années 1970, se métamorphosera en société de l’information. Se met alors en place un discours de combat concernant la société, orienté sur le primat de la science et de l’intelligence artificielle, et reposant sur l’annonce de « fins » : de l’idéologie, du politique, de la lutte des classes, de l’intellectualité contestataire et donc de l’engagement, au profit de la légitimation de la figure de l’intellectuel positif, orienté vers la prise de décisions. Dans les années 1960, la thèse majeure est que la convergence du téléphone, de la télévision et de l’ordinateur est en voie de transformer la planète en une « société globale ». Mais la seule puissance qui ait atteint ce stade, ce sont les Etats-Unis. Leurs industries culturelles et leurs réseaux d’information et de communication véhiculent les valeurs d’un nouvel universalisme. La société globale sera donc l’extrapolation de l’archétype né aux Etats-Unis. Le temps des rapports de forces impériaux est révolu. La « diplomatie de la canonnière » va laisser la place à une « diplomatie des réseaux », et l’attraction naturelle exercée par un modèle de vie qui a fait ses preuves va prendre le pas sur les stratégies coercitives (2).


Dans les années 1970, le discours sur la société de l’information devient performatif ; il légitime la formalisation de politiques publiques. La crise révélée par le premier choc pétrolier (1973) met les nouvelles technologies de l’information au service des stratégies imaginées par les grands pays industriels pour en sortir. Dans les années 1980, les déréglementations et les privatisations déstabilisent l’idée de politique publique. Les années 1984-1985 marquent un tournant. L’onde de choc de la déréglementation des télécoms se propage des Etats-Unis au reste du monde. Relayée par le régime néolibéral de Mme Margaret Thatcher.


La fin de la guerre froide en 1989 et l’irruption d’Internet à partir de 1994 propulsent l’information et ses réseaux au cœur des doctrines sur la construction de l’hégémonie mondiale. La maîtrise de l’information se convertit, dans le langage géostratégique, en principe de trois « révolutions » : dans les affaires militaires, les affaires diplomatiques et les affaires commerciales. Le contrôle des réseaux, la global information dominance, commande de nouvelles façons de faire la guerre (une « guerre propre »), de nouvelles stratégies (le soft power) pour l’intégration de l’ensemble des nations autour du marché mondial. Dès 1995, les sept pays les plus industrialisés (G7) entérinent, au sommet de Bruxelles, la notion de « société globale de l’information ».


Les « autoroutes de l’information » sont promues vecteur d’un « nouvel ordre mondial de l’information », titre d’un discours à caractère messianique prononcé par le vice-président des Etats-Unis d’alors, M. Albert Gore, sur l’unification de la « grande famille humaine ». Il faudra attendre 2001 pour que l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) inaugure la notion de « fracture numérique » et en propose une mesure statistique au motif explicite de donner une « vision plus sociétale » des technologies de l’information et de la communication. Avant sa définition administrative, elle sera inaugurée en 2000, au G8 d’Okinawa, accompagnée d’une Charte sur la société globale de l’information.


La notion et le projet de société de l’information ont ainsi historiquement acquis un caractère d’évidence sans que les citoyens aient pu exercer leur droit à un vrai débat.


La donne a commencé à changer en début de millénaire. Trois événements ont servi de révélateur. D’abord, le constat de l’émergence d’un « cognitariat », un terme forgé par les artisans de la cyberculture anglo-saxonne, pour désigner le nouveau prolétariat du « capitalisme de la connaissance », source de nouvelles précarités (3). La « guerre globale contre le terrorisme » a, pour sa part, infligé un sérieux démenti à la croyance dans les vertus du « tout technologique », à commencer sur les champs de bataille. La représentation d’une mondialisation régie par la seule ressource immatérielle a fait long feu face à la redécouverte des enjeux géopolitiques à long terme liés au contrôle de l’approvisionnement énergétique. Le leitmotiv de la fin de l’Etat, de celle de l’Etat-nation et de ses pouvoirs régaliens a perdu de son crédit.


L’obsession sécuritaire a dévoilé la face cachée des technologies de l’information et de la communication appliquées à la gestion des sociétés : la surveillance. Ce qui s’est fissuré, ce sont les postulats des doctrines sur la construction de l’hégémonie mondiale, socle d’un nouvel universalisme. La violence s’affiche comme agent essentiel dans la réalisation du projet économique d’intégration globale ; mieux, de la « mise en forme du monde » (shaping the world), selon la langue des stratèges. Le soft power, déclinaison de la « diplomatie des réseaux », s’est effacé devant le retour des versions hard du pouvoir et de la contrainte.


Au prétexte de la traque du terrorisme, les Etats-Unis se sont érigés en gendarme des flux globaux (financiers, maritimes, aériens, informationnels). Ainsi, lors du Sommet mondial sur la société de l’information de 2005, les a-t-on vus opposer une fin de non-recevoir à la question de la réforme du « gouvernement d’Internet ». Le réseau mondial est en effet géré par l’Internet Corporation for Assigned Names and Numbers (Icann). Doté d’un statut singulier (société de droit californien à but non lucratif), cet organisme contrôle l’accès à tout domaine virtuel, qu’il soit générique (.com, .org, .gov, .edu, etc.) ou national. En fait, il relève en dernière instance du département américain du commerce. L’ample alliance entre les gouvernements du Sud et l’Union européenne, mus chacun par des intérêts différents, n’a pas ébranlé l’axiome du contrôle du réseau par les Etats-Unis, accrochés à leur doctrine de la global information dominance.


Enfin, la nouvelle configuration d’acteurs sociaux et professionnels a commencé à soustraire la question des nouveaux gisements de la richesse immatérielle à l’emprise des doctrines et stratégies hégémoniques. Les différences de fond sont devenues évidentes qui divisent le projet pluriel de construction de « sociétés du savoir » pour tous et par tous, dans la sphère de la circulation comme de la production, et le projet univoque et abstrait d’une « société globale de l’information », oublieux des rapports de forces entre les cultures et les économies. C’est ce que confirment les contributions de ces nouveaux sujets de l’espace public aux débats de l’Union internationale des télécommunications (sur la société de l’information) et de l’Unesco (sur la protection et la promotion de la diversité culturelle).


Deux principes articulent le projet critique des logiques marchandes qui poussent à la patrimonialisation. La philosophie (balbutiante) des biens publics communs, d’une part. Ces biens concernent non seulement la culture, l’information, le savoir et l’éducation, mais aussi la santé, l’environnement, l’eau, le spectre des fréquences de radiodiffusion, etc., tous ces domaines qui devraient constituer des « exceptions » par rapport à la loi du libre-échange. Des « choses » auxquelles les gens et les peuples ont droit, produites et réparties dans des conditions d’équité et de liberté, lesquelles sont la définition même du service public, quels que soient les statuts des entreprises qui assurent cette mission. Les droits universels humains et écologiques en sont la règle, les institutions internationales légitimes le garant, la démocratie l’exigence permanente, et le mouvement social la source (4). Et, d’autre part, le « droit à la communication ».


Ironie de l’histoire, il s’agit là du retour en force d’un concept apparu dès 1969. Il a été avancé par Jean d’Arcy, alors directeur de la division de la radio et des services visuels au département de l’information de l’Organisation des nations unies (ONU), à un moment où prenait forme à l’Unesco le débat sur les libertés dans le domaine de l’information. Dans un article publié dans la revue de l’Union européenne de radiodiffusion, d’Arcy affirme : « La Déclaration universelle des droits de l’homme qui, il y a vingt et un ans, pour la première fois établissait en son article 19 le droit de l’homme à l’information aura un jour à reconnaître un droit plus large : le droit de l’homme à la communication... Car, aujourd’hui, les peuples savent, et s’ils sont plus difficiles à gouverner, c’est peut-être que l’instrument de communication, d’information et de participation qu’on leur offre ne correspond plus au monde actuel et à l’avance de sa technique (5). »


Au cours de la décennie suivante, à l’Unesco, allait se développer l’idée de la caducité du modèle vertical du flux à sens unique d’information, du refus d’une communication depuis l’élite vers les masses, du centre vers la périphérie, des riches (en matière de communication) vers les pauvres. A partir des années 1980, les dérégulations ont conduit à remiser le concept encore embryonnaire. Mais, depuis 2001, les quatre principes-clés qui fondent ce « droit à la communication » – diversité, liberté, accès et participation – sont au centre des chantiers ouverts par le mouvement social sur la diversité des expressions culturelles et médiatiques. C’est la grande bataille actuelle.


(1) Cf. Histoire de la société de l’information et Diversité culturelle et mondialisation, La Découverte, coll. « Repères », Paris, 2006 et 2007.

(2) Cf. Zbigniew Brzezinski, Between Two Ages. America’s Role in the Technetronic Era, Viking Press, New York, 1969.

(3) Geert Lovink, Dark Fiber, MIT University Press, Cambridge, 2002.

(4) Cf. le site www.bpem.org

(5) Jean d’Arcy, « Direct broadcast satellites and the right to communicate », 1969, dans L. S. Harms (sous la dir. de), The Right to Communicate. Collected Papers, University of Hawaii Press, Honolulu, 1977.

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Rectificatif

Une erreur s’est glissée dans l’article « Qui contrôle les concepts ? », un bref morceau de phrase ayant sauté. L’Organisation mondiale du commerce est présentée comme « chapeautant un double Sommet mondial sur la société de l’information ». En réalité, c’est l’Union internationale des télécommunications (UIT) qui le fait.

http://www.monde-diplomatique.fr/2007/08/MATTELART/15008 - août 2007

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