1 juillet 2008 2 01 /07 /juillet /2008 05:00
Le Monde Diplomatique
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Source: http://bellaciao.org


Au Mexique, la défaite, à l’élection présidentielle du 2 juillet, du candidat du Parti de la révolution institutionnelle (PRI), au pouvoir depuis soixante et onze ans, laisse le pays ébranlé. La victoire de M. Vicente Fox, du Parti d’action nationale (PAN), constitue un véritable séisme. La chute du PRI représente la fin d’un style de pouvoir fondé sur la tricherie et la corruption. Mais le succès du PAN, de tradition ultracatholique et proaméricaine, comme hier, en Autriche, celui du parti de M. Jörg Haider, ou demain, en Italie, celui de M. Silvio Berlusconi allié à M. Gianfranco Fini, marquent l’apparition, à l’échelle internationale, d’une nouvelle droite, contradictoire mélange d’extrême droite et de néolibéralisme. Le sous-commandant Marcos rappelle dans quel contexte - celui de la « globalisation fragmentée » - se produit la naissance de cette nouvelle droite.


"Par la figure dite oxymoron, on entend une épithète qui, tout en étant accolée à un mot, semble le contredire : ainsi les gnostiques parlèrent de lumière obscure ; les alchimistes, de soleil noir. »

Jorge Luis Borges

 

Attention ! Si vous n’avez pas lu l’épigraphe, mieux vaut le faire maintenant ; sinon, vous n’allez rien comprendre.


Un fait irréfutable : la mondialisation est là. Je ne la juge pas, je constate une réalité. Mais, puisque nous avons parlé d’oxymoron, il faut signaler qu’il s’agit d’une « mondialisation fragmentée ».


La mondialisation a été rendue possible par deux révolutions : technologique et informatique. Elle est dirigée par le pouvoir financier. Main dans la main, technologie et informatique (plus le capital financier) ont balayé les distances, brisé les frontières. Il est désormais possible d’avoir une information sur une quelconque partie du monde à tout moment. L’argent a maintenant le don d’ubiquité ; il va et vient de manière vertigineuse, comme s’il était partout à la fois. Et donne un nouvel aspect au monde, celui d’un marché, d’un méga-marché.


Malgré la « mondialisation », ou à cause d’elle, l’homogénéité est bien loin d’être la caractéristique principale de la planète. Le monde est un archipel, un puzzle, dont chaque pièce devient d’autres puzzles, et finalement la seule chose réellement mondialisée est l’hétérogénéité.


Si la technologie et l’informatique ont uni le monde, le pouvoir financier a disloqué celui-ci en se servant d’elles comme armes de guerre. La mondialisation est une guerre mondiale, la quatrième (1), et un mécanisme de destruction/dépeuplement et de reconstruc-tion/réaménagement s’étend à toute la planète. Pour construire le « nouvel ordre mondial » (planétaire, permanent, immédiat et immatériel, selon Ignacio Ramonet), le pouvoir financier abolit les frontières ; dans ce but, il fait une guerre d’un nouveau type. Qui détruit l’économie nationale, base de l’Etat-nation. Ce dernier est en voie d’extinction. A sa place surgissent des marchés intégrés ou, mieux, des succursales du grand « mall » mondial, le marché mondial.


Conséquence : une figure d’oxymoron. De moins en moins de personnes possèdent de plus en plus de richesses produites par de plus en plus de travailleurs de plus en plus pauvres. Comme le dit John Berger, « la pauvreté de notre siècle ne peut être comparée à aucune autre. Elle n’est pas le résultat naturel, comme en d’autres temps, de la rareté, mais d’une convergence de priorités imposées par les riches au reste du monde (2) ». La planète est accueillante pour quelques puissants alors que des millions de migrants errent sans trouver où s’installer. Le crime organisé constitue la colonne vertébrale des systèmes judiciaires et des gouvernements (les hors-la-loi font les lois), et l’« intégration » mondiale multiplie les frontières.


Les caractéristiques de l’époque actuelle sont : suprématie du pouvoir financier, révolution technologique et informatique, guerre, destruction/dépeuplement et reconstruction/réaménagement, attaques contre les Etats-nations, redéfinition du pouvoir et de la politique, le marché érigé en figure hégémonique dominant tous les aspects de la vie, forte concentration de la richesse entre les mains d’un petit nombre de personnes, grande distribution de la pauvreté, augmentation de l’exploitation et du chômage, exil de millions de personnes, désintégration des territoires, gouvernements de délinquants. En deux mots : mondialisation fragmentée.


Concernant les intellectuels, il faut se demander : ont-ils souffert du phénomène de destruction/dépeuplement et de reconstruction/réaménagement ? Quel rôle leur attribue le pouvoir financier ? Comment utilisent-ils (ou sont-ils utilisés par) les avancées technologiques ? Quelle est leur position dans cette guerre ? Quelles relations ont-ils avec ces Etats-nations ? Quel est leur lien avec le pouvoir et la politique ainsi redéfinis ? Quelle est leur position face aux conséquences de la globalisation ? Bref, comment s’insèrent-ils dans la mondialisation fragmentée ?


Le propos de ce texte est de stimuler la polémique entre intellectuels de gauche et intellectuels de droite, il laisse donc en suspens une réflexion approfondie sur les intellectuels et le pouvoir, sur les intellectuels et les mutations.


Bon. Salut et gardez à la main votre télécommande. Nous commençons dans un instant...


I. La mondialisation « pay per view »



A la charnière du calendrier, l’an 2000 hésite entre le XXe et le XXIe siècle. Cela semble favoriser la prolifération d’oxymorons. On dit, par exemple, que cette époque marque le début de la fin ou la fin du début de quelque chose. Tout paraît s’être déjà produit, comme si l’on repassait un vieux film avec d’autres images et d’autres acteurs, mais avec le même scénario. Comme si la « modernité » (ou « postmodernité », je laisse le soin de préciser à qui voudra s’en donner la peine) de la mondialisation revêtait son oxymoron et se présentait à nous comme une modernité archaïque...


Le monde n’est pas carré, c’est du moins ce que l’on apprend à l’école. Mais, à la veille du passage au troisième millénaire, on peut dire qu’il n’est pas rond non plus. J’ignore quelle serait la figure géométrique adéquate pour représenter la forme actuelle du monde, mais, étant donné que nous sommes à l’ère de la communication numérique, on pourrait tenter de la définir comme un gigantesque écran. Vous pourriez ajouter : « un écran de télévision », tandis que moi, j’opterais pour « un écran de cinéma ». Non seulement parce que je préfère le cinéma, mais aussi (et surtout) parce qu’il me semble que se déroule devant nous un film, un ancien film, moderne-vieux (pour continuer avec les oxymorons).


C’est un de ces écrans où l’on peut programmer la présentation simultanée de plusieurs images incrustées (ils appellent cela « picture in picture »). Dans le cas du monde globalisé, il s’agit d’images des quatre coins de la planète. Il n’y a pas toutes les images. Pas parce qu’il manque de la place sur l’écran, mais parce que « quelqu’un » a sélectionné ces images plutôt que d’autres. C’est-à-dire que nous regardons un écran avec plusieurs cadres présentant simultanément des images de différentes parties du monde, c’est certain, mais tout le monde n’est pas présent.


Arrivé à ce point, on se demande, inévitablement « qui contrôle à distance cet écran ? », « qui pilote la programmation ? ». Bonnes questions, mais vous ne trouverez pas de réponses ici. Parce que nous ne sommes pas sûrs de leur exactitude, et ce n’est pas le sujet.


Puisqu’il nous est impossible de changer de chaîne ou de cinéma, observons quelques-uns des différents cadres incrustés que nous propose le méga-écran de la globalisation.


Par exemple, celui du continent américain. Vous avez, dans un coin, l’image de l’université nationale autonome de Mexico (UNAM) occupée par un groupe paramilitaire : la Police fédérale préventive. Ces hommes en uniforme gris ne sont pas là pour étudier. Plus loin, sur fond de montagnes du Sud-Est mexicain, une colonne de chars blindés traverse une communauté indigène du Chiapas. D’un autre côté, l’image grise présente un policier nord-américain qui arrête, avec violence, un jeune dans un lieu qui pourrait être Seattle ou Washington.


Dans le cadre européen, les gris aussi prolifèrent. En Autriche, c’est Jörg Haider et sa ferveur pro-nazie. En Italie, Silvio Berlusconi arrange sa cravate. En Espagne, Felipe Gonzalez maquille Aznar. En France, Le Pen sourit. L’Asie, l’Afrique et l’Océanie présentent la même couleur grise qui se répète.


Mmh... Tant de gris... Mmh... Nous pouvons protester... Après tout, ils nous avaient promis un programme couleur... Montons au moins le son et essayons de comprendre de quoi il s’agit...


II. Un oubli mémorable



Les intellectuels sont une réalité sociale. Cela remonte aux premiers pas de la société humaine. Mais nos connaissances archéologiques concernant les intellectuels sont succinctes ; nous nous limiterons donc à l’époque actuelle. Ce que nous tentons de découvrir, c’est la fonction qu’ils exercent aujourd’hui.


« Les intellectuels en tant que catégorie, écrit Umberto Eco, sont un concept très vague, on le sait bien. En revanche, on peut mieux préciser ce qu’est la "fonction intellectuelle". La fonction intellectuelle consiste à déterminer de façon critique ce que l’on considère comme une approximation satisfaisante du concept même de vérité. N’importe qui peut la développer, même un exclu qui réfléchit sur sa propre condition et l’exprime d’une certaine manière, tandis qu’elle peut être trahie par un écrivain qui réagit aux événements avec passion, sans s’imposer le tamis de la réflexion  (3). » Le travail intellectuel est donc analytique et critique. Face à un fait social (pour se limiter à un champ), l’intellectuel analyse l’évidence, l’affirmatif et le négatif, recherchant ce qui est ambigu, ce qui n’est ni une chose ni une autre (même si cela y ressemble), et révèle (communique, dévoile, dénonce) ce qui n’est pas évident, ou parfois même le contraire de l’évidence.


Selon Norberto Bobbio, « les intellectuels sont tous ceux dont la transmission de messages est l’occupation habituelle et consciente (...), et pour le dire de façon brutale, c’est aussi, la plupart du temps, le moyen de gagner leur vie ». Retenons cette approche de l’intellectuel, du professionnel de l’analyse critique.


Nous savons aussi que l’intellectuel n’exerce pas toujours la fonction intellectuelle. « La fonction intellectuelle s’exerce toujours avec anticipation (sur ce qui pourrait se passer) ou avec recul (sur ce qui s’est passé) ; rarement sur ce qui est en train de se passer, pour des raisons de rythme, car les événements sont toujours plus rapides et plus pressants que la réflexion sur les événements  (4). »


Ce professionnel de l’analyse critique serait une sorte de conscience impertinente de la société. Un non-conformiste, en désaccord avec tout, les forces politiques et sociales, l’Etat, le gouvernement, les médias, la culture, les arts, la religion, et tout ce que le lecteur voudra. Si l’acteur social dit « Cela suffit ! », l’intellectuel, sceptique, murmure « C’est trop », « ce n’est pas assez ».


L’intellectuel critique l’immobilisme, réclame du changement, du progrès. Toutefois, il est lui-même inséré dans une société traversée d’affrontements multiples, et divisée entre ceux qui utilisent le pouvoir pour que les choses ne changent pas, et ceux qui luttent pour le changement. « L’intellectuel doit, pour éviter le ridicule, comprendre, écrit Manuel Vázquez Montalbán, qu’il n’est pas investi d’une mission de sorcier de l’esprit autour duquel va tourner le sens réel ou non de l’histoire, mais il possède des connaissances évidentes (...) qui peuvent l’associer, d’une manière ou d’une autre, à l’histoire. Ces connaissances peuvent soit l’associer à la recherche de la clarification des injustices présentes dans le monde, soit le faire devenir complice de la paralysie ambiante et du conformisme généralisé  (5). »


C’est là que l’intellectuel choisit entre sa fonction intellectuelle et la fonction que lui proposent les acteurs sociaux. Et c’est également là qu’apparaît la division (et la lutte) entre les intellectuels progressistes et les réactionnaires. Les uns et les autres poursuivent leur travail d’analyse critique, mais, tandis que les progressistes s’obstinent dans la critique de l’immobilité, de la permanence, de l’hégémonie et de l’homogénéité, les réactionnaires font la critique du changement, du mouvement, de la rébellion et de la diversité. L’intellectuel réactionnaire « oublie » sa fonction intellectuelle, renonce à la réflexion critique, et sa mémoire s’amenuise pour qu’il n’y ait plus de passé ni de futur. Seuls le présent et l’immédiat sont accessibles, selon lui, et, de surcroît, indiscutables.


En disant « intellectuels progressistes et réactionnaires », nous nous référons aux intellectuels « de gauche et de droite ». Il convient d’ajouter que l’intellectuel de gauche exerce sa fonction intellectuelle, c’est-à-dire son analyse critique, même face à la gauche (sociale, partisane, idéologique) ; mais, à notre époque, sa critique vise fondamentalement le pouvoir hégémonique : celui des maîtres de l’argent et ceux qui les servent.


Laissons pour l’instant les intellectuels progressistes et de gauche, et intéressons-nous aux réactionnaires, à la droite intellectuelle.


III. Le pragmatisme intellectuel



Au début, les grands intellectuels de droite étaient progressistes. Je parle des géants, pas des nains. Octavio Paz, le plus grand intellectuel de droite de ces dernières années au Mexique, a déclaré : « Je viens de ce qu’on appelle la pensée de gauche. Elle a été très importante pour ma formation. Maintenant, je ne sais pas... Ce que je sais, c’est que mes dialogues - parfois mes discussions - ont lieu avec eux. Je n’ai pas grand-chose à dire aux autres (6). » Les cas comme celui de Paz se répètent sur le gigantesque écran mondial.


L’intellectuel progressiste devient un objet et un objectif pour le pouvoir dominant. Objet à acheter, objectif à détruire. Une multitude de moyens sont mobilisés dans l’un et l’autre but. L’intellectuel progressiste « naît » au milieu de cette ambiance de séduction persécutrice. Certains résistent (souvent seuls ; la solidarité ne semble pas être la caractéristique de l’intellectuel progressiste), mais d’autres, persuadés que la mondialisation est « inévitable », cherchent dans leur boîte à idées et trouvent une raison de légitimer le pouvoir. Le système leur offre alors un confortable fauteuil (parfois sous forme de subvention, de poste, de prix ou de privilège) à la droite du Prince hier tant décrié.


L’« inévitable » porte un nom : « pensée unique » - soit : « La traduction en termes idéologiques et à prétention universelle des intérêts d’un ensemble de forces économiques, en particulier celles du capital international (7) » - , fin de l’histoire, omniprésence et omnipotence de l’argent, remplacement de la politique par la police, le présent comme seul avenir possible, rationalisation de l’inégalité sociale, justification de la surexploitation des êtres humains et des ressources naturelles, racisme, intolérance, guerre.


Dans une époque marquée par deux nouveaux paradigmes, communication et marché, l’intellectuel de droite (et l’ex-de gauche) comprend qu’être « moderne » signifie obéir à la consigne : Adaptez-vous ou perdez vos privilèges !


Il n’est pas nécessaire que l’intellectuel de droite soit original, il suit la pensée unique. Une pensée qui trouve ses principales « sources » dans la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, l’Organisation de coopération et de développement économiques, l’Organisation mondiale du commerce, « qui, par leur financement, enrôlent au service de leurs idées, à travers toute la planète, de nombreux centres de recherche, des universités et des fondations, qui, à leur tour, développent et diffusent la bonne nouvelle  (8) ».


Ainsi fleurissent des élites qui, « depuis des années, se consacrent totalement à faire les éloges de la "pensée unique" ; qui exercent un authentique chantage contre toute réflexion critique au nom de la "modernisation", du "réalisme", de la "responsabilité" et de la "raison" ; qui affirment le "caractère inéluctable" de l’évolution actuelle des choses ; qui prédisent la capitulation intellectuelle, et qui jettent dans les ténèbres de l’irrationnel tous ceux qui refusent d’accepter que "l’état naturel de la société soit le marché" (9) ».


Loin de la réflexion, de la pensée critique, les intellectuels de droite deviennent les pragmatiques par excellence, bannissent la fonction intellectuelle et se font l’écho des messages publicitaires qui inondent le mégamarché de la mondialisation fragmentée. Ils acquièrent de nouvelles « vertus » (l’oxymoron en fait partie) : une audace couarde et une banalité profonde. Ils brillent par leurs « analyses » du présent globalisé, et leur révisionnisme à l’égard de l’histoire. Les tours en verre blindé de l’hégémonie de l’argent les protègent. La droite intellectuelle est particulièrement sectaire et bénéficie, en outre, de l’appui de certains médias et de gouvernements. Mériter les faveurs du Prince n’est pas facile ; il faut renoncer à l’imagination critique et à l’autocritique, à l’intelligence, à l’argumentation, à la réflexion, et opter pour le nouveau dogme : la théologie néolibérale.


La mondialisation se vend comme le meilleur des mondes possibles, mais puisqu’elle manque d’exemples concrets sur ses bienfaits pour l’humanité, elle doit recourir à la foi et aux dogmes néolibéraux. Les théologiens néolibéraux dénoncent donc et persécutent les « hérétiques », les « messagers du mal », soit les intellectuels de gauche. Et quel meilleur moyen que de les accuser de « messianisme » ? De « messianisme dépassé ». De vouloir remettre en question un présent plein de libertés, où chacun peut décider de ce qu’il achète, produits de première nécessité, idéologies ou programmes politiques.


Mais le paradoxe ne pardonne pas. S’il existe un messianisme, il est chez la droite intellectuelle. « Le Grand Cercle des Intellectuels Néolibéraux Chimiquement Purs ou Ex-Marxistes Repentis ou la Trilatérale peuvent faire preuve de messianisme lorsqu’ils préfigurent la fatalité d’un univers fondé sur la vérité unique, le marché unique et l’armée-gendarme unique surveillant le flash qui accompagne la photo finale de l’histoire prise devant les plus beaux paysages des sociétés les plus ouvertes  (10). »


Photo finale. Ou la scène-clé du film de la mondialisation fragmentée.


IV. Les aveugles clairvoyants



Paraphrasant Régis Debray (11), le problème n’est pas pourquoi ou comment la mondialisation est inévitable, mais pourquoi ou comment tout le monde, ou presque, est d’accord pour dire que c’est inévitable. Une réponse : « La technologie du faire-croire (...). Le pouvoir de l’information... In-former : donner forme, formater. Con-former : donner conformité. Trans-former : modifier une situation (12). »


De même qu’on globalise l’économie, on globalise la culture. Et l’information. Comment empêcher que les grandes entreprises de communication « tissent » sur le monde entier leur toile élec tronique ? Ignacio Ramonet observe : « Ni Ted Turner de la CNN, ni Rupert Murdoch de News Corporation Limited, ni Bill Gates de Microsoft, ni Jeffrey Vinik de Fidelity Investments, ni Larry Rong de China Trust and International Investment, ni Robert Allen d’ATT, ni même George Soros ou des douzaines de nouveaux maîtres du monde n’ont jamais soumis leurs projets au suffrage universel (13). »


Dans la mondialisation fragmentée, les sociétés sont fondamentalement des sociétés médiatiques. Les médias sont le grand miroir montrant non ce qu’est une société, mais ce qu’elle doit être. Débordante de tautologies et d’évidences, la société médiatique est avare de raisonnements et d’arguments. Pour elle, répéter c’est démontrer. Et ce sont les images qui se répètent, comme ces images grises de l’écran mondial. Régis Debray nous dit : « L’équation de l’ère visuelle ressemble à cela : ce qui est visible = ce qui est réel = ce qui est vrai. Et voici l’idolâtrie revue (et sans doute redéfinie)  (14). » Les intellectuels de droite ont bien appris la leçon. C’est même un des dogmes de leur théologie.


Quand a-t-on vu que le visible était égal au vrai ? Ce sont des « effets spéciaux » de l’écran mondial. Le monde entier et le savoir universel sont à la portée de chacun avec une télévision ou un ordinateur portable. Oui, mais pas n’importe quel monde, ni n’importe quel savoir. Régis Debray explique que le centre de gravité des informations s’est déplacé de l’écrit vers le visuel, du différé vers le direct, du signe vers l’image. Les avantages pour les intellectuels de droite (et les inconvénients pour les progressistes) sont évidents.


C’est en analysant le comportement de l’information en France pendant la guerre du Golfe que l’on dévoile le pouvoir des médias : au début du conflit, 70 % des Français se montraient hostiles à la guerre ; à la fin, le même pourcentage l’approuvait. Sous les assauts des médias, l’opinion française a tourné casaque, et le gouvernement a obtenu sa bénédiction pour sa participation belligérante.


Nous vivons une « ère visuelle ». Les informations nous sont présentées dans l’évidence de leur immédiateté. Si ce qui se montre est réel, ce que nous voyons est vrai. Il n’y a pas de place pour la réflexion critique ; il y a tout au plus un espace pour les commentateurs qui « complètent » la lecture de l’image. Le visuel n’est pas fait pour être vu, mais pour faire « connaître ». Le monde est devenu une pure représentation multimédia capable d’être connue dans la mesure où elle est vue. Voir, c’est comprendre. A l’aube du troisième millénaire, la philosophie dominante de notre monde « moderne » est celle de l’idéalisme absolu.


Quelques conclusions : s’il veut être légitimé, le nouvel intellectuel de droite doit remplir sa fonction dans l’ère visuelle ; opter pour le direct et l’immédiat ; passer du signe à l’image et de la réflexion au commentaire télévisé. Il n’a aucun effort à faire pour légitimer un système totalitaire, brutal, génocidaire, raciste et intolérant. Le monde, l’objet de sa « fonction intellectuelle », est celui qu’offrent les médias : une représentation virtuelle. Si, dans l’hypermarché de la mondialisation, l’Etat-nation se définit comme une entreprise, les gouvernants comme gérants de société, les militaires et les policiers comme gardiens de surveillance, le domaine des relations publiques revient, de droit, à la droite intellectuelle.


En d’autres mots, à l’heure de la mondialisation, les intellectuels de droite sont « multicartes » : fossoyeurs de l’analyse critique et de la réflexion, avaleurs de couleuvres de la théologie néolibérale, souffleurs des gouvernements qui oublient le « script », commentateurs de l’évident, supporteurs de soldats et de policiers, arbitres qui disent le « vrai » ou le « faux » selon leur convenance, théoriciens-gardes du corps du Prince, et présentateurs d’une « nouvelle histoire ».


V. Le futur passé



« Brûler des livres et ériger des fortifications est la tâche habituelle des princes », dit Jorge Luis Borges. Et il ajoute que tout Prince veut que l’histoire commence à partir de son règne. A l’ère de la mondialisation fragmentée, on ne brûle plus les livres (bien qu’on érige des fortifications), mais on les remplace. Ainsi, plutôt que de supprimer l’histoire précédant la mondialisation, le Prince néolibéral ordonne à ses intellectuels de la refaire, de sorte que le présent soit le couronnement de tous les temps.


« Les maquilleurs de l’histoire », c’est ainsi que Luis Hernández Navarro a intitulé un article consacré au débat avec les intellectuels de droite au Mexique à l’occasion de la récente élection présidentielle (15). Outre le fait d’avoir suscité le présent texte (écrit dans le dessein de donner une suite à son propos), Hernández Navarro nous met en garde : la nouvelle droite intellectuelle dirige son artillerie vers des personnalités représentatives de la gauche intellectuelle mexicaine.


Au Mexique, les intellectuels de gauche jouissent d’une grande influence. Ils gênent, c’est là leur délit. Ou plutôt, un de leurs délits. Un autre, c’est leur soutien à la lutte zapatiste. « Le soulèvement zapatiste inaugure une nouvelle étape, celle de l’irruption de mouvements indigènes en tant qu’acteurs de l’opposition à la mondialisation néolibérale (16). » Nous ne sommes ni les meilleurs ni les seuls : il y a aussi les indigènes de l’Equateur et du Chili, les manifestations à Seattle et à Washington (et celles qui suivront). Nous sommes une des images qui déforment le méga-écran de la mondialisation fragmentée.


En conséquence, le Prince a dicté ses ordres : « Attaquez-les ! je fournis l’armée et les médias ; vous, les idées. » C’est ainsi que les nouveaux intellectuels de droite passent leur temps à calomnier ceux de gauche. Et parce que le zapatisme a eu un impact international, la droite intellectuelle veut maquiller notre histoire, la récrire selon les désirs du Prince.


Octavio Paz a parfaitement exécuté cette mission. Dans ses déclarations de début 1994, l’écrivain s’est répandu en accusations contre les intellectuels progressistes : « ils » étaient responsables du « climat de violence » qui a marqué l’année 1994 (et toutes les années du Mexique moderne, mais la droite intellectuelle n’a jamais brillé par sa mémoire de l’histoire). Quelques années plus tard, avant de mourir, Paz s’est repenti et a reconnu que le système était en crise et que, même sans le soulèvement zapatiste, ces faits auraient eu lieu de toute façon (17).


Qu’annoncent les images grises sur le méga-écran de la mondialisation ?


VI. Le libéral fasciste



Nous avons déjà vu ce film, et si nous ne nous en souvenons pas, c’est parce que l’histoire n’est pas un produit très coté dans le marché de la mondialisation. Ces images grises peuvent signifier ceci : la réapparition du fascisme.


Paranoïa ? Umberto Eco, dans un texte intitulé « Le fascisme éternel (18) », donne quelques clés pour comprendre que le fascisme reste latent. Après avoir averti que le fascisme était une forme de totalitarisme diffus, il définit ses caractéristiques : refus de la progression du savoir, irrationalisme, méfiance à l’égard de la culture, peur de la différence, racisme, frustration individuelle ou sociale, xénophobie, élitisme aristocratique, machisme, sacrifice individuel au bénéfice de la cause, populisme qualitatif diffusé par la télévision, « novlangue » (lexique pauvre et syntaxe élémentaire).


Ce sont les valeurs que défendent les intellectuels de droite. « N’utilise-t-on pas, aujourd’hui comme hier, la lassitude démocratique, la nausée devant le néant, la confusion devant le désordre comme prétextes pour une nouvelle situation historique d’exception, qui requiert un nouvel autoritarisme persuasif, unificateur des gens devenus clients et consommateurs d’un système, un marché, une répression centralisée (19) ? »


Regardez le méga-écran, tous ces gris sont la réponse au désordre. La clameur de la droite intellectuelle exigeant « ordre et légalité » s’élève partout. L’Europe de nouveau sous l’emprise du fascisme ? Rêve terrible et lointain. Images de l’écran géant. Ces skinheads et leurs crans d’arrêt à ce coin de rue, sont-ils en Allemagne, en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas ? « Ce sont des groupes minoritaires et sous contrôle », rassure le commentaire. Mais le fascisme rénové n’apparaît pas toujours avec le crâne rasé et le corps tatoué. Même présentable, il incarne une droite sinistre.


Si je dis « droite sinistre », vous penserez que je fais un mauvais jeu de mots (du latin sinistra : gauche) et que je cherche à faire un oxymoron. J’essaie d’attirer votre attention sur ceci : après la chute du mur de Berlin, le spectre politique européen s’est empressé de se rapprocher du centre. C’est évident en ce qui concerne la gauche traditionnelle, mais ce fut aussi le cas des partis de la droite extrême (20). Ces partis se sont efforcés de bâtir une nouvelle image, éloignée de leur passé violent et autoritaire. Et ils se sont rués sur la théologie néolibérale. En insistant, dans leurs campagnes électorales, sur la sécurité publique et la « menace » de l’immigration. Les propositions de la social-démocratie ont-elles été différentes ?


Derrière ces attitudes guette le fascisme, comme il guette derrière une gauche qui ne s’affirme pas contre le néolibéralisme. La fameuse « troisième voie » ne s’est pas seulement révélée, ici et là, fatale pour la gauche, mais peut constituer, par endroits, une rampe de lancement pour le néofascisme.


J’exagère peut-être, mais je soupçonne cet afflux d’images grises sur l’écran d’avoir pour dessein d’estomper notre souvenir, de le rendre flou et amnésique. Tout est fait pour vous garantir du pain, du sel... et une place à la droite du Prince. Peu importe que sa chemise soit grise et qu’en son sein couve l’oeuf du serpent.


L’oeuf du serpent. Si mon souvenir est bon, c’est le titre d’un film d’Ingmar Bergman qui décrivait le nazisme en gestation. Et que faisons-nous ? On reste assis en attendant la fin du film ? Oui ? Non ? Un moment ! Regardez les autres spectateurs ! Beaucoup se sont levés et forment des groupes ! Un brouhaha éclate ! Il y en a qui lancent des objets sur l’écran et qui sifflent ! Et regardez ceux-là ! Au lieu d’aller vers l’écran, ils s’en éloignent ! Ils cherchent le projectionniste ! On dirait qu’ils l’ont trouvé car ils montrent avec insistance un coin, là-haut ! Qui sont ces personnes et de quel droit interrompent-elles la projection ? L’un d’eux brandit une pancarte : « Nous, les citoyens, prenons la parole et l’initiative. Avec la même énergie et la même force qui animent la revendication de nos droits, nous revendiquons aussi le devoir de nos devoirs (21). » Le devoir de nos devoirs ? Qui peut nous expliquer ? Silence ! Quelqu’un prend la parole...


VII. L’espérance sceptique



La tâche des penseurs progressistes, ceux de l’espérance sceptique, n’est guère facile. Ils ont compris le fonctionnement des choses et, noblesse oblige, ils doivent le révéler, le démonter, le dénoncer, le communiquer. Mais, pour ce faire, ils doivent affronter la théologie néolibérale, et derrière elle, les médias, les banques, les grandes firmes, l’armée, les polices.


Tout cela, en pleine ère visuelle. C’est là leur grand désavantage : affronter le pouvoir de l’image avec, comme unique recours, la parole. Mais leur scepticisme leur a déjà permis de déjouer le piège. Armés du même scepticisme dans leurs analyses critiques, ils démontent, conceptuellement, la machine des beautés virtuelles et des misères réelles. Y a-t-il des raisons d’espérer ?


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