10 octobre 2008 5 10 /10 /octobre /2008 15:21
MichelCollon.info

Edward S. Herman et David Peterson
 
Il faut bien reconnaître que dans le Nouvel Ordre Impérial Mondial (NOIM) – les Etats-Unis, plus agressifs et ultramilitarisés que jamais depuis la disparition de l’Union Soviétique projetant leur superpuissance à travers toute la planète et semant déstabilisation et dévastation dans tous les principaux théâtres d’opération au prétexte d’y apporter liberté et stabilité – la réactualisation d’un certain nombre de principes devient de plus en plus flagrante. Bien qu’ils n’aient rien de très novateur, ces principes réduisent les relations de pouvoir à l’affirmation ou au déni de certains droits, bien plus audacieusement que par le passé, avec pour conséquence l’émergence d’un « double standard » [ndt : politique des deux poids deux mesures] applicable littéralement partout dans le monde. Dans le monde réel, trois facteurs déterminent la prévalence de ces principes :

a) Selon que Washington les fait valoir pour soi-même (au bénéfice explicite ou implicite de ses proches alliés ou vassaux).

b) Selon que Washington les dénie à ses ennemis.

c) Selon qu’il est indifférent à Washington de les voir appliqués ou non.

 

21 avril 2008

Traduit de l’anglais par Dominique Arias
(Les notes entre [ndt : …] sont du traducteur et n’engagent que lui)


Ainsi que nous allons le voir, bien que purement arbitraires, ces affirmations ou dénis de droits soient jugés parfaitement recevables par nos élites, qu’il s’agisse des leaders des puissances occidentales, des représentants de partis politiques, des responsables de l’ONU, de l’establishment médiatique ou de ceux de nos intellectuels qui ont droit au chapitre [ndt : les autres passant à la trappe]. Ils dénotent l’institutionnalisation d’un système autocratique au sein duquel la justice est inopérante et dont la perversion se nimbe d’un brouillard de rhétorique et d’occultation.


1. Le droit d’agression :

Les Etats Unis disposent d’un droit d’agression de première classe et jouissent depuis toujours de la possibilité de violer la Charte des Nations Unies, en particulier en ce qui concerne le « crime international suprême » [ndt : agression et occupation d’un pays], bien évidemment sans encourir la moindre sanction (ex : le Vietnam puis toute l’Indochine, le Panama, la Yougoslavie, l’Afghanistan, l’Irak, etc.). Etant le principal client des USA, Israël a toujours bénéficié du droit de faire de même (ex : le Liban, en 1982 puis 2006, mais aussi la Syrie, l’Algérie, les territoires occupés de Palestine, etc.) là encore, sans aucune sanction, bien sûr. Dans les milieux politiques et intellectuels de ces deux pays, la plupart des objections faites à ces agressions restent purement pragmatiques, portant sur des questions d’efficacité, de coût (pour l’agresseur), voire de pertinence décisionnelle, mais le droit d’agresser n’est jamais remis en cause, ni chez l’agresseur lui-même, ni sur le plan international. La loi, manifestement, c’est seulement pour les autres.

Inversement, s’agissant d’incursions imputables à des pays considérés comme ennemis des USA ou des puissances occidentales, comme l’invasion du Cambodge par le Viêt-nam, en 1979 ou de celle du Koweït par l’Irak, en 1990, l’indignation de nos élites est à son comble et les envahisseurs sont sévèrement sanctionnés (embargo international et invasion chinoise au titre de représailles contre le Viêt-nam – le régime Khmer Rouge déchu se voyant pour sa part gratifié du siège du Cambodge aux Nations Unies – l’Irak, chassé du Koweït, se voyant, lui, plongé avec l’aval des Nations Unies dans une guerre dévastatrice conduite par les USA, en prélude à treize années de sanctions drastiques ouvrant à leur tour sur l’invasion américaine de 2003). Différence notable cependant entre 1979 et 1990, tandis qu’en 1979 l’Union Soviétique avait opposé son veto à une résolution du Conseil de Sécurité des Nations Unies exigeant le retrait des forces vietnamiennes hors du Cambodge – en dépit de la remarque de l’ambassadeur d’Australie qui déclarait : « Nous ne pouvons accepter que les affaires intérieures d’un gouvernement, quel qu’il soit [en l’occurrence celui du Cambodge] et si répréhensible soit-il, puissent justifier une agression militaire lancée contre lui par un autre gouvernement [en l’occurrence celui du Viêt-nam] » [ndt : L’Australie venait de participer pendant une quinzaine d’années à la guerre du Vietnam aux côtés des USA]. Mais dans les débats qui, au Conseil de Sécurité, suivirent l’invasion de l’Irak du 2 août 1990, jamais aucun représentant d’un des cinq Membres Permanents n’opposa son veto à une résolution appelant l’Irak à un retrait immédiat de ses troupes hors du Koweït ou imposant des sanctions à l’agresseur. Ce qui faisait toute la différence, c’est qu’en 1979, l’URSS était encore une superpuissance, ce qui n’était plus le cas en 1990 ou depuis.


2. Le droit de recourir au terrorisme (et le droit de massacrer à volonté sans être considéré comme terroriste) :

Ce droit est consubstantiel à celui d’agression, dans la mesure où la frontière entre terrorisme et agression demeure floue et n’est généralement qu’une question d’échelle, dans un cas comme dans l’autre. Bien sûr, l’usage de ces deux termes demeure proscrit pour qualifier les exactions américaines en matière de bombes ou de massacres.

L’attaque « Shock and Awe » [ndt : stratégie U.S. qui vise le plus officiellement du monde à laisser, par son extrême violence et sa démesure, l’adversaire atterré, sous le choc, et incapable de se défendre] qui fut le point de départ de l’occupation de l’Irak, fut ouvertement planifiée pour terroriser civils et militaires irakiens. De même les attaques U.S. contre des villes comme Fallujah, avaient des objectifs ouvertement terroristes. Et il en va de même des attaques militaires israéliennes. Pour autant, le présupposé politique occidental selon lequel l’Etat d’Israël n’agit jamais qu’en « réponse » et en « représailles » contre un terrorisme qu’il se garde bien de pratiquer, demeure une constante absolue. L’introduction de la résolution 951 du Conseil – adoptée le 5 mars à une quasi-unanimité de 404 voix contre une, lors même que les Forces de Défense israéliennes attaquaient sauvagement un camp de réfugiés palestiniens à Gaza – stipule que « les opérations militaires du Gouvernement israélien à Gaza visent exclusivement le Hamas et d’autres organisations terroristes » et précise que « les « négligences » [ndt : casualties : euphémisme U.S. pour victimes innocentes] civiles causées par inadvertance du fait d’opérations militaires de défense visant des cibles militaires, pour profondément regrettables qu’elles puissent être, ne sont en aucun cas moralement équivalentes au fait de prendre délibérément pour cible des populations civiles comme le font le Hamas et d’autres groupes terroristes basés à Gaza. »

C’est purement et simplement un blanc seing sans limite au terrorisme d’Etat Israélien. D’abord parce que tous les leaders israéliens, de Abba Eban à Ariel Sharon ou à l’actuel Premier ministre Ehud Olmert, ont ouvertement admis que terroriser les populations civiles comptait parmi leurs objectifs. Ensuite parce que la proportion de Palestiniens tués (soi disant « par inadvertance ») par des Israéliens, a toujours été très largement supérieur au nombre d’Israéliens tués soi disant délibérément par des Palestiniens (le rapport était de 25 pour 1 avant la seconde Intifada, de 4.6 pour 1 depuis le début de celle-ci, en 2000, et de 25 pour 1 depuis la Conférence de « paix » d’Anapolis, en novembre dernier). Enfin parce que les prétendus « massacres par inadvertance » d’Israël sont en fait plutôt délibérés, vu que les forces israéliennes n’hésitent nullement à utiliser un armement lourd dans des zones civiles très fortement peuplées de Gaza et du Liban (été 2006), où les victimes civiles s’avèrent aussi nombreuses qu’elles étaient prévisibles.

3. Le droit au nettoyage ethnique :

Les pays occidentaux jugent le nettoyage ethnique répréhensible – et pleurent abondamment sur le sort des victimes – mais uniquement lorsqu’ils sont perpétrés par nos ennemis déclarés, comme les Serbes de Bosnie et la République Fédérale de Yougoslavie de Milosevic (dans les années 1990) ou le gouvernement soudanais aujourd’hui, ou qu’ils peuvent leur être imputés. En réalité, le nettoyage ethnique reproché aux Serbes de Bosnie participait très largement de l’implacable loi du talion qui caractérisait une guerre civile où les autres protagonistes (Musulmans bosniaques et Croates) partageaient les mêmes pratiques de nettoyage ethnique. Milosevic n’a d’ailleurs jamais cherché à nettoyer le Kosovo pour en remplacer les Albanais par des colons serbes. L’exode des populations fuyant les combats était la conséquence d’une guerre civile puis, avec les bombardements de l’Otan, d’un conflit bien plus large. (1)

Présentant les choses sous un angle totalement biaisé, le quotidien The New Républic fait apparaître « une multitude de parallèles entre l’actuelle crise du Darfour et celle du Kosovo en 1999. […] Lorsque des rébellions se firent jour au Kosovo comme au Darfour, Belgrade et Kartoum décidèrent de combattre les guérillas en s’en prenant aux populations civiles au sein desquelles elles étaient apparues. » C’est aussi faux s’agissant du Darfour que du Kosovo. En réalité, le seul point commun véritablement flagrant, c’est la partialité sélective et politique à l’égard des faits, dans la représentation que les pays occidentaux donnent de ces conflits. En 2007, une évaluation du Programme des Nations Unies pour l’Environnement montrait que « La dégradation de l’environnement ainsi que les changements et l’instabilité climatiques, comptent parmi les principales causes dont découlent l’insécurité alimentaire et les conflits du Darfour. […] La région est assaillie par une combinaison problématique d’augmentation de la population, de surexploitation des ressources et de grave et manifestement durable pénurie de pluies. Par voie de conséquence, la majeure partie du nord et du centre du Darfour est si dégradée qu’elle ne peut durablement subvenir aux besoins de ses populations rurales. »

En revanche, s’il était un authentique cas de nettoyage ethnique, avec en outre des implications mondiales du fait du ressentiment qu’il inspire à l’ensemble du monde arabe et plus généralement au monde musulman, c’était bien la constante expulsion des Palestiniens hors de leurs terres dans les territoires occupés de Cisjordanie et de Jérusalem Est, dans le but d’implanter de nouvelles colonies juives. Les Occidentaux n’utilisent littéralement jamais le terme de « nettoyage ethnique » dans ce cas particulier. Et cela en dépit du fait que les leaders israéliens ont ouvertement reconnu, depuis des années, que l’objectif de ces créations de colonies était précisément de remplacer les Palestiniens par des juifs. Et c’est la mise en œuvre de cet objectif qui les a amenés à tuer des milliers de personnes, à démolir plus de 18 000 habitations depuis le début de l’occupation armée, en 1967, et à chasser du pays des centaines de milliers d’indigènes non-juifs.

Rapporteur Spécial de l’ONU sur les Droits de l’Homme dans les territoires occupés de Palestine, John Dugard a maintes fois mis en garde [les pays membres] contre la volonté israélienne de « judaïser davantage Jérusalem » privant de fait, par avance, tout futur Etat palestinien de capitale. « L’objectif sans équivoque de ces déplacements [de populations] est d’évacuer tout ce qui pourrait suggérer que Jérusalem Est soit une entité palestinienne capable de devenir à terme la capitale d’un Etat palestinien » explique Dugard. « La construction du mur, l’expansion des colonies et la dépalestinisation de Jérusalem sont une menace pour la viabilité d’un Etat palestinien. » Et malgré cela, comble du « double standard » [politique du « deux poids deux mesures »] et de l’hypocrisie occidentale, ce nettoyage ethnique systématique, qui dure depuis des décennies, a toujours joui du soutien positif des leaders et des médias occidentaux, et Israël n’a cessé d’être honoré tandis que ses victimes étaient présentées comme d’insatiables agresseurs.

En dépit de la volonté sans équivoque d’Israël de nettoyer ethniquement et de spolier toutes les terres appartenant aux Palestiniens, cet objectif a toujours été présenté en Occident comme « une nécessité pour la sécurité d’Israël. » Selon le « double standard » froidement raciste des Occidentaux, les Palestiniens n’ont aucun besoin de sécurité et le fait que leurs actions ne font que répondre au terrorisme massif d’Israël et au processus de spoliation en cours est totalement occulté. C’est ça le véritable « miracle israélien. »

4. Le droit de subversion : A l’instar du droit d’agression dont jouissent les Etats-Unis – qui y ont eu recours bien plus fréquemment depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale – leur droit d’interférer, de subvertir [voire renverser] tout gouvernement de leur choix, reste une constante. L’intervention « contre-révolutionnaire » en Grèce (1947-1949), le renversement de Mohammad Mossadegh en Iran (1953) et de Jacobo Arbenz Guzmàn au Guatemala (1954) [ndt : pour ne rien dire de la guerre de Corée] ne sont que quelques exemples remarquables de la manière dont s’imposa par la force l’autorité américaine, dès la première décennie qui suivit la Seconde Guerre mondiale. Michael McClintock explique que pendant la Guerre Civile grecque, lors de l’intervention de contre-guérilla des USA, « le contrôle des opérations passa presque intégralement sous le commandement des Américains, en plus de la présence de conseillers américains sur le terrain même des opérations de combat. » Cette pratique « allait demeurer la principale caractéristique des priorités des forces contre-insurrectionnelles U.S., depuis Vietnam jusqu’au Salvador. » Les recherches historiques de McClintock ne s’étendent pas au-delà de l’année 1990, mais nous pourrions largement inclure dans ces priorités, la Colombie, la Yougoslavie, l’Afghanistan ou l’Irak.

Regardée par beaucoup comme « le berceau de la stratégie U.S. de la Guerre Froide » – comme la désignait une déclaration militaire U.S. des années 1960 – l’intervention en Grèce portait l’estampille caractéristique de la stratégie contre-insurrectionnelle U.S. Cette stratégie s’est trouvée récemment redéfinie (mais non remplacée en pratique) par la mythique « Doctrine Petraeus » [ndt : Du nom du commandant en chef des forces d’occupation en Irak], et par la version réactualisée (2006-2007) de l’U.S. Counterinsurgency Field Manual [ndt : Enième mouture du « Manuel de campagne contre-insurrectionnel » à l’usages des forces armées U.S. et coalisées, et dont Petraeus est coauteur]. Il semble d’ailleurs que cette nouvelle version du manuel soit désormais à disposition des forces U.S. en Irak, dans le cadre de « La Déferlante » U.S. [ndt : « The Surge » : Euphémisme de l’administration Bush pour la guerre anti-insurrectionnelle menée actuellement contre la population irakienne]. Selon ladite doctrine Petraeus, dans la « guerre contre le terrorisme », l’actuelle « nouvelle vague d’insurrections » est alimentée non par la subversion « communiste » à l’ancienne mais par « les Etats faibles et minables » et bien plus encore par « des acteurs non-étatiques » ou « terroristes ». Pour autant, au-delà des nuances sémantiques de la terminologie utilisée pour instituer tant la fin de la Guerre Froide que l’avènement de la « Guerre contre le Terrorisme », en substance, la stratégie elle-même reste inchangée.

La politique américaine de subversion a revêtu une multitude de formes. Dans le chapitre « Le Droit Naturel des USA à la Subversion » de notre ouvrage de 1982 Le Véritable Réseau Terroriste, un tableau montrait une douzaine de types de subversion mis en œuvre par les USA dans huit pays d’Amérique Latine et des Caraïbes entre 1950 et 1980. On y trouvait notamment différentes formes de violences visant la population et les biens, une large gamme de méthodes de corruption et de pratiques telles que la « propagande noire » [ndt : campagnes de dénigrement, de décrédibilisation et de désinformation] ou le financement à très grande échelle de partis d’opposition et de mouvements de protestation, comme les mouvements d’étudiants et certaines organisations féminines. On y trouvait aussi un résumé de la description que donnait Philip Agee [ndt : ancien agent secret U.S., dont les ouvrages dévoilent, attestent et dénoncent les méthodes de subversion de sabotage et d’assassinats de la CIA] des méthodes de subversion à plusieurs niveaux mises en œuvre en Equateur dans les années 1960.

Ces mêmes techniques furent aussi employées au Brésil (1964) ou au Chili (1973) et toutes sont encore d’un usage courant aujourd’hui. On ne peut qu’être frappé par les similitudes entre cet âge d’or de la subversion [les années 1960-70-80] et les méthodes déployées de nos jours en Iran ou au Tibet (voire dans tout l’Ouest de la Chine). Mais tandis que ces actions avaient autrefois pour prétexte de contrer la « subversion communiste », elles prétendent aujourd’hui participer d’une volonté de « promouvoir la démocratie », de « repenser la diplomatie », de « défendre les Droits de l’Homme », etc.

5. Droit d’imposer des sanctions

Le pouvoir hégémonique ne garantit pas seulement le droit d’agression et celui de pratiquer le terrorisme ou la subversion, il offre aussi celui d’imposer des sanctions aux pays cibles, d’en faire souffrir les populations et d’en discréditer les dirigeants, le plus souvent avec le concours de la « communauté internationale. » L’Union Soviétique, Cuba, le Viêt-nam (de 1975 à 1994), le Nicaragua sous le régime sandiniste, l’Iran (depuis le renversement du Shah en 1979), la Libye ou l’Irak (suite à l’invasion du Koweït en 1990), la République Fédérale de Yougoslavie (à partir de 1992) puis la République de Serbie (de sa création jusqu’aujourd’hui), l’Afghanistan sous les Talibans, etc. Tous ces pays ont été soumis à un régime de sanctions à la demande des USA. Bien sûr, il va sans dire que les USA eux-mêmes et leurs clients ne se sont jamais vu imposer aucune sanction, fut-ce pour des crimes tels que ceux pour lesquels l’Allemagne fut condamnée à Nuremberg, notamment l’agression ou de graves crimes de guerre [ndt : comme le massacre planifié de populations civiles ou le déclenchement délibéré de famines (Vietnam Cambodge Laos, etc.)] Le « double standard » évoqué plus haut est ici particulièrement flagrant.

Autre miracle de ce « double standard », non seulement Israël ne se voit jamais imposer aucune sanction – bien que perpétuellement en violation de la quatrième convention de Genève (selon laquelle la protection des civils dans les zones militairement occupées incombe aux forces d’occupation), et malgré les punitions collectives infligées aux Palestiniens de Gaza – mais depuis 2006, la « communauté internationale s’est même alignée sur l’axe Israélo-américain en imposant des sanction à des victimes déjà délibérément persécutées, affamées et littéralement privées de tout [ndt : A Gaza, l’état de siège a causé l’effondrement des infrastructures sanitaires et sociales, un taux de chômage de près de 50 % (selon un rapport de l’ONU) et une grave pénurie d’eau potable, d’électricité, de nourriture, de médicaments, de carburants et de nombreux autres produits de première nécessité]. Huit organisations humanitaires britanniques attestent que le siège israélien de Gaza a transformé ses quelque 1.5 millions d’habitants en une « population carcérale » de fait, démantelant leur économie, anéantissant leur infrastructure physique et handicapant lourdement leurs services de base, tels que la santé et l’éducation. Aujourd’hui, 80 % des Palestiniens de Gaza sont « dépendants de l’assistance humanitaire » pour leur survie quotidienne. Selon ces organisations, « la politique israélienne [de rétorsions] affecte indistinctement toute la population civile […] et constitue une punition collective […] illégale au regard du droit international et humanitaire. »

Décrivant la vie des Palestiniens de Gaza « en état de siège », le Rapporteur Spécial des Nations Unies, John Dugard, observe qu’ils « ont été soumis à ce qui semble bien être la forme de sanctions internationales la plus drastique de l’époque moderne », c’est sans doute « la première fois que des populations occupées ont été ainsi traitées […] Israël viole ici les principales résolutions du Conseil de Sécurité et de l’Assemblée Générale des Nations Unies, embarqué dans des déplacements illégaux de populations et en pleine violation des Droits de l’Homme, Israël n’a tenu dans les faits strictement aucun compte de l’arbitrage de la Cour Internationale de Justice et échappe néanmoins à se voir imposer aucune sanction. […] Il est important de se rappeler que les nations occidentales avaient refusé d’imposer des sanctions économiques contraignantes à l’Afrique du Sud, pour lui imposer l’abandon de la politique d’apartheid, au prétexte que cela porterait tort aux populations noires d’Afrique du Sud. Les Palestiniens, eux, ne peuvent même pas bénéficier d’une telle mansuétude en matière de Droits de l’Homme. » Les interrogations du Rapporteur Spécial trouvent néanmoins leur réponse dans le fait que, dans les véritables principes du Nouvel Ordre Impérial Mondial, les sanctions n’ont rien à voir avec les crimes réels, de même que les récompenses n’ont rien à voir avec la bonne conduite. La puissance, et elle seule, fait loi.

6. Le droit de résister à une agression

A l’opposé des perspectives qu’ouvre le travail de John Dugard, les Palestiniens de Gaza n’ont pour leur part, aux yeux de l’establishment occidental, aucun droit de résister aux attaques israéliennes, bien que celles-ci participent d’une occupation illégale et d’un impitoyable nettoyage ethnique en cours. Dans l’idéologie occidentale, bien qu’on ne puisse parler « d’agression », les attaques des Palestiniens contre Israël constituent une forme intolérable de « terrorisme », non une résistance légitime. Elles justifient donc pleinement toutes les formes de violences qu’Israël peut bien décider d’infliger à Gaza au titre de punition collective.

Dans un communiqué de presse d’avril dernier, le Secrétaire Général de l’Initiative Nationale Palestinienne, le parlementaire Mustafa Al-Barghouthi, rappelait que depuis la fin de Conférence d’Annapolis, en novembre dernier, « les attaques israéliennes contre les Palestiniens avaient augmenté de 300 % » tandis que « dans la seule Cisjordanie, elles avaient augmenté de 46 % ». Ces attaques visant la Cisjordanie montrent assez clairement que l’objectif réel d’Israël « n’a rien à voir avec les tirs de roquettes de la résistance palestinienne à Gaza. » Depuis début avril, Israël a relâché 788 prisonniers palestiniens, comme convenu à Annapolis, mais en a fait arrêter dans le même temps 2 175 de plus. Israël a aussi augmenté le nombre de check points, n’a pas suspendu la construction du mur et, ce qui est plus grave, a continué d’augmenter le nombre des colonies juives en Cisjordanie. John Dugard a d’ailleurs souligné que les attentats suicides palestiniens et autres tirs de roquettes Al Quassam sur Israël, étaient comparables à la résistance à l’occupation allemande des différents pays d’Europe au cours de la Seconde guerre mondiale. « Le bon sens exige », explique-t-il, « que l’on fasse clairement la différence entre des actes de terreur insensés […] et des actes commis dans le cadre d’une guerre de libération nationale contre le colonialisme, l’apartheid ou une occupation militaire » et qui sont « la conséquence pénible mais inévitable du colonialisme, de l’apartheid ou de l’occupation. L’histoire regorge d’exemples d’occupations militaires auxquelles on a résisté par la violence […] C’est pour cette raison que tous les efforts doivent être faits pour mettre rapidement un terme à l’occupation. Tant que nous n’y serons pas parvenus, il n’y aura aucun espoir de paix et la violence continuera. »

S’agissant d’agressions transfrontalières où l’envahisseur ne dispose pas du droit d’agression – celle du Viêt-nam au Cambodge ou celle de l’Irak au Koweït – les victimes de telles attaques illégales sont gratifiées d’office du droit de se défendre et la communauté internationale s’empresse de voler à leur secours. Inversement, ceux qui résistent aux attaques de pays disposant du droit d’agression – le Liban envahi et bombardé par Israël en 1982 et 2006 ou la Yougoslavie, l’Afghanistan puis l’Irak successivement envahis puis occupés [ndt : Et qui le sont toujours] par les USA et leur coalition (pour s’en tenir à la seule dernière décennie) – ne disposent pour leur part d’aucun droit de résister et leur résistance est bien sûr taxée de « terrorisme ». Ainsi, bien qu’il n’opère qu’à l’intérieur des frontières du Liban [ndt : les soldats israéliens arrêtés en 2006, l’ont été en territoire occupé par l’armée israélienne] le Hezbollah est déclaré « organisation terroriste » soutenu par un Etat accusé, de fait, de soutenir le terrorisme, à savoir l’Iran. Ainsi, suite aux accords de paix relatifs à l’invasion israélienne de 2006, c’est en territoire libanais et non en Israël que l’ONU a décidé de déployer ses Casques Bleus, bien que ce soit Israël qui ait envahi le Liban et non l’inverse. La raison avancée par l’ONU pour ce déploiement en territoire libanais était naturellement la nécessité de contenir le Hezbollah et de sécuriser la frontière nord de l’agresseur.

De même la résistance à l’invasion/occupation U.S. de l’Irak est-elle baptisée « insurrection », comme s’il s’agissait d’un mouvement apparu dans les plus grandes capitales d’Europe et non dans un pays occupé militairement par une puissance ennemie. Témoignant devant le Congrès des Etats-Unis en avril dernier, le général David Petraeus définissait la « nature fondamentale du conflit » à l’intérieur de l’Irak comme « une compétition entre des communautés ethniques et sectaires, pour le contrôle du pouvoir et des ressources. » Les forces en compétition incluraient selon lui « les terroristes, les insurgés, les milices extrémistes, et les gangs criminels », mais aussi le soi disant « Al Qaeda en Irak », la Syrie et les « groupes spéciaux » qui, selon le Quartier Général U.S., travailleraient pour le compte de l’Iran. De sorte que ladite « nature fondamentale du conflit » exclurait totalement l’idée qu’on puisse voir comme l’une des causes possibles du conflit, le pays qui a militairement envahi l’Irak, qui a fait main basse sur son territoire [ndt : et sur ses ressources], et qui se trouve à présent engagé dans sa sixième année d’une féroce répression de toute opposition à son occupation, où qu’elle se manifeste et quelque forme qu’elle prenne. Et la communauté internationale de reconnaître effectivement à cet envahisseur là le droit d’écraser par n’importe quels moyens toute résistance qui pourrait lui être opposée. Ce droit de « détruire un pays pour le sauver » [ndt : l’expression date du Vietnam] participe aussi bien du droit d’agression que du déni de droit de résister à une agression.

7. Le droit à l’autodéfense

Les cibles de l’hégémon ne disposent d’aucun droit à l’autodéfense. Lorsqu’en 1953-1954 le minuscule Guatemala, puis le Nicaragua en 1980, sous la menace sérieuse d’une attaque américaine imminente, tentèrent de se procurer des armes auprès du bloc soviétique, ce fut un tollé de panique et d’indignation dans les milieux politiques et médiatiques U.S. Ces pays furent accusés de menacer les Etats-Unis. Leur recherche d’armement ne pouvait être une question de légitime défense, c’était une menace ouverte à l’encontre du pitoyable géant et des voisins du pays cible. Il en va de même de l’Iran, désormais sur la liste des prochaines frappes américaines. Bien que des forces américaines hostiles aient été déployées tout autour du pays et que ce dernier fasse l’objet de menaces ouvertes de la part des Etats-Unis et d’Israël, son droit à l’autodéfense est annulé. Sous la houlette des Etats-Unis, le Conseil de Sécurité a déjà renforcé par trois fois les sanctions qui pèsent sur l’Iran, en raison de son programme nucléaire, bien qu’il soit parfaitement clair que l’Iran est incapable de contrer les armes nucléaires U.S. et israéliennes avec l’armement dont il dispose. L’Iran est aujourd’hui même sous le coup d’une attaque imminente, alors qu’aucun analyste sérieux n’estime qu’il dispose de la moindre capacité nucléaire. En d’autres termes, il n’a aucun droit de se défendre.

Dans le même temps, les USA et Israël peuvent s’armer jusqu’aux dents et laisser planer la menace d’une guerre au titre de leurs impératifs de « sécurité » et de leur droit à l’autodéfense. Leurs cibles, elles, ne sauraient avoir ni droits légitimes ni impératifs de cet ordre. Comme l’expliquait Ban Ki-moon, le Secrétaire Général des Nations Unies, lors de la réunion d’urgence du Conseil de Sécurité du premier mars dernier : « Je condamne les attaques à la roquette des Palestiniens et appelle à la cessation immédiate de tels actes de terrorisme […] Tout en reconnaissant le droit d’Israël à se défendre, je condamne le recours à la force disproportionné et excessif qui a tué et blessé tant de civils et notamment d’enfants. J’appelle donc Israël à cesser ces attaques. » Précisons que cette déclaration était faite après quatre jours d’une attaque féroce des Forces de Défense Israéliennes contre les Palestiniens de Gaza, qui avait fait environ 120 morts parmi ces derniers, dont une soixantaine le jour même, au nombre desquels 39 civils. Sans se démarquer du protocole depuis longtemps attaché à sa charge, Ban Ki-moon prenait bien sûr le soin de préciser, pour introduire sa déclaration sur l’attaque sanglante et illégale d’Israël contre les Palestiniens Gaza, « Tout en reconnaissant le droit d’Israël à se défendre... » Tout comme l’hégémon lui-même, le client favori de l’hégémon ne fait jamais que se défendre…

8. Le droit d’acquérir des armes nucléaires

Les Etats-Unis et les autres Grandes Puissances jouissent du droit de posséder des armes nucléaires, à l’instar de tout pays qui reçoit sur ce point l’aval des USA (Israël, bien sûr, mais aussi l’Inde ou le Pakistan). Pour les pays cibles, en revanche, comme l’Iran ou la Corée du Nord, le droit de posséder des armes nucléaires est parfaitement exclu et se trouve dénié avec véhémence par lesdits USA. Dans les cas extrêmes, comme celui de l’Iran, les USA vont jusqu’à interdire au pays cible de jouir du simple droit que lui accorde le TNP (Traité de Non-Prolifération nucléaire), d’enrichir de l’uranium « à des fins pacifiques, quelles qu’elles puissent être. » Au contraire, les USA s’appuient sur la soi disant très réticente coopération de l’Iran avec l’AIEA (Agence Internationale pour l’Energie Atomique) et pire encore, sur le refus de l’Iran de renoncer aux droits qui lui sont garantis par le TNP, pour lui imposer des sanctions à titre dérogatoire et pour justifier par avance l’attaque tant attendue contre l’Iran et un éventuel « changement de régime ». De même qu’elles avaient collaboré avec les USA en soutenant les agressions contre l’Afghanistan et l’Irak, l’ONU et la communauté internationale s’empressent de collaborer de nouveau par leur déni de droit frappant l’Iran et son programme nucléaire civil, et par leur reconnaissance des bases « morales » de cette prochaine agression israélo-américaine.

Pas question, bien sûr, d’infliger à Israël la moindre sanction, que ce soit pour son refus de signer le TNP ou pour la manière dont ce pays a, en bon « Etat voyou », développé son arsenal nucléaire pendant pas moins de quarante ans... De même, le mépris affiché des USA pour leur obligation de signataire (du TNP) de négocier « en toute bonne foi sur des mesures effectives concernant la fin de la course aux armements [et la signature d’un] traité pour un désarmement complet et général », n’entame en rien la crédibilité de leurs exigences concernant l’urgence de réprimer et de sanctionner des violations infiniment moins graves, commises par d’autres signataires. Et c’est la même chose littéralement dans tous les domaines sur le plan international, les plus grandes puissances exigent que leur soient garantis les droits qu’elles dénient à d’autres, sans que leurs propres violations du droit international ou des conventions internationales puissent entrer en ligne de compte.

9. Le droit à voir leurs propres victimes civiles jugées dignes d’une compassion internationale.

Le monde entier s’est bien sûr indigné des attentats d’Al Qaeda du 11. 09. 2001, qui firent près de 3 000 victimes civiles aux Etats-Unis même. Mais même des massacres de bien moindre envergure, tel le meurtre de huit étudiants de la yeshiva Mercaz Harav à Jérusalem Ouest, le 6 mars dernier, font la une des journaux et suscitent la plus grande indignation. On utilise communément le terme de massacre pour qualifier ce type d’événement. Cette attaque d’un Palestinien isolé contre les étudiants d’un séminaire fut d’ailleurs qualifiée de « sauvage » par Ban Ki-moon et de « d’attaque barbare et vicieuse contre des civils innocents, [et qui mérite] la condamnation de toutes les nations », par George Bush en personne.

Pour autant, on évoque sans grande indignation le massacre de bien plus de 3 000 civils afghans lors de raids aériens lancés en représailles contre les attentats du 11 septembre ou celui de 127 Palestinien de Gaza, dont une majorité – parmi lesquels un grand nombre d’enfants – étaient des civils sans armes, au cours de « l’Opération Hot Winter » des Forces de Défense Israéliennes (Opération Hiver Chaud, du 27 février au 10 mars 2008). Bien sûr, il ne s’agit pas de « massacres », encore moins « d’attaques sauvages », et ces exactions se trouvent même généralement excusées d’office par l’usage de termes tels que « dommages collatéraux » ou « erreurs tragiques ».

L’Etat d’Israël peut sporadiquement faire l’objet de critiques pour son « usage disproportionné et excessif de la force », voire prié de « refreiner autant que possible » ce genre de pratiques, nul ne le condamnera pour autant pour avoir délibérément et par pure malveillance, massacré des civils avec une chaîne de responsabilité qui remonte clairement et sans ambiguïté du simple pilote de F-16 ou d’hélicoptère Apache jusqu’au Premier ministre en personne, en passant par toute la hiérarchie militaire des Forces de Défenses Israéliennes. « Il y a une claire distinction entre les attaques terroristes à la roquette, qui visent des civils, et des actions d’autodéfense » déclarait le porte-parole de la Sécurité Nationale U.S., Gordon Johndroe – et rares sont les représentants de l’establishment occidental qui oseront s’aviser de risquer leur carrière politique en négligeant de faire clairement cette distinction.

Bien plus flagrant encore fut le cas de Madeleine Albright en 1996 – alors ambassadeur U.S. auprès des Nations Unies – lorsqu’elle convint devant les télévisions américaines que la mort d’un demi-million d’enfants de moins de cinq ans en Irak, imputables aux « sanctions de destruction de masse » étaient « worth it » [ndt : « valaient le coup », c'est-à-dire qu’ils « valaient la peine d’être sacrifiés »]. Nul ne décrivit jamais cette réflexion comme une apologie de crime de guerre ou même de « massacre ». C’est passé comme une lettre à la poste… (2)

Ce dont il s’agit ici, c’est de cette bonne vieille distinction entre victimes « dignes d’intérêt » et victimes « indignes d’intérêt », entre « peuples » et « non-peuples », une distinction qui a permis aux Occidentaux d’exterminer et de spolier au fil des siècles des centaines de millions de sauvages, de nègres, de bougnoules, de niakoués, et autres non blancs, sans jamais que leur manière de se tenir pour moralement supérieurs s’en trouve le moins du monde remise en cause. Certes, il est devenu très inconvenant d’utiliser couramment le mot nègre (bien que le terme « arabe », selon les circonstances, soit très clairement péjoratif), mais il n’y a rien d’inconvenant à dire : « We don’t do body count » [ ndt : Ce qui revient sensiblement à : « Peu importe le nombre exact des victimes »], ni le cas échéant à convenir que frapper directement à la base le soutien de la population civile – vider les eaux où nage le poisson terroriste – n’a rien d’inacceptable sur le plan militaire…

Le plus extraordinaire, c’est qu’au bout du compte, la bonne vieille distinction entre EUX et NOUS s’en trouve si bien entretenue et maniée avec tant d’aplomb – principalement par le silence et par un double standard implicite – qu’elle finit par devenir la norme et par n’avoir plus rien de choquant aux yeux du public. On s’inquiètera donc à grand bruit des victimes civiles du Darfour, du Zimbabwe ou du Tibet, imputables à des pays cibles, alors que dans le même temps, cette bienveillante compassion sera systématiquement détournée de celles d’Afghanistan, d’Irak, du Congo, de Colombie ou de Palestine, sitôt qu’elles sont victimes des Occidentaux ou de leurs régimes clients.

10. Le « droit d’exister » (et d’exiger de ses victimes la reconnaissance de ce « droit d’exister »)

Ce droit fut initialement invoqué comme un outil, pour renforcer la politique américano-israélienne de rejet d’un règlement négocié avec les Palestiniens, de façon à pérenniser le conflit, à empêcher le traçage de frontières définitives et à laisser aux Israéliens la possibilité de poursuivre leur annexion des territoires palestiniens. Il constitue pour Israël et son protecteur un atout substantiel pour invalider la reconnaissance de qui bon leur semble – les « acteurs non-étatiques », tels que l’OLP, le Hamas ou le Hezbollah, mais aussi certains Etats de la région [ndt : leurs revendications ou leur légitimité], comme l’Iran, la Syrie ou l’Egypte, à une certaine époque – et quand bon leur semble, au prétexte que leur non-reconnaissance du « droit à l’existence » d’Israël est criminelle. Outre le fait que cette reconnaissance préalable conditionne toute négociation, et que l’existence matérielle d’Israël peut difficilement se voir menacée, a fortiori niée, par d’aussi faibles adversaires, le comble de cet outil de propagande qu’est le « droit à l’existence », réside dans son ambiguïté : S’agit-il du droit à l’existence d’Israël en tant qu’Etat juif ? Du droit d’être reconnu sans pour autant reconnaître le droit au retour dans leur patrie des victimes du nettoyage ethnique (les réfugiés non juifs chassés de leurs terres) ?

Il semble bien que ce « droit », des plus sinistres, ne soit en réalité qu’un dispositif supplémentaire pour maintenir indéfiniment dans l’impasse le règlement du conflit israélo-palestinien, tandis qu’Israël continue de déposséder ceux-là même qu’on accuse de ne pas reconnaître son droit à l’existence. Il est pourtant impossible de discuter de ces sujets dans les pays occidentaux, où la reconnaissance du droit à l’existence d’Israël et l’exigence de le voir défendu sans hésitation sert avant tout de « test de loyauté » et de mécanisme « disciplinaire » ou « de mise au pas ».

Le bien-fondé de telles observations se voit largement confirmé par le fait que le concept de « droit à l’existence » est presque exclusivement évoqué au sujet d’Israël et non pour aucun autre Etat ou peuple au monde. Afin d’illustrer ce point, nous avons mené toute une série de recherches à travers les banques de données Factiva et Nexis, afin de relever combien de fois l’expression « droit à l’existence d’Israël » avait été utilisée sur une période de 31 mois – du premier septembre 2005 au 31 mars 2008. Nous avons ensuite renouvelé les mêmes recherches mais en y substituant au terme d’Israël le nom de 28 autres entités (comme par exemple le « droit à l’existence de la Palestine », le « droit à l’existence de la France », et ainsi de suite). Sur Factiva, dans la catégorie la plus large, « Toutes Sources », nous avons trouvé 8 689 textes mentionnant le « droit à l’existence d’Israël », pour seulement 15 mentionnant le « droit à l’existence de la Palestine » et 7 mentionnant le « droit à l’existence des Palestiniens ». Sur Nexis [ndt : qui permet de cibler ce type de recherche sur l’intégralité des publications d’un journal ou d’un magazine] en visant le New York Times, notre recherche a produit des résultats univoques : tandis que 120 textes mentionnaient le « droit à l’existence d’Israël », Nexis n’en trouva aucun, dans toutes les archives du New York Times, qui accorde à aucune des 28 autres entités recherchées un « droit à l’existence » équivalant à celui d’Israël.

Quel est donc cet attribut, ce « Droit à l’existence », qui est littéralement l’apanage exclusif de l’Etat d’Israël, puissance nucléaire sous égide américaine, et d’aucun autre Etat, d’aucun autre peuple, d’aucune autre espèce ? Inversement, le droit à l’existence de la Palestine est pourtant une question brûlante, voire existentielle, Israël ayant refusé six décennies durant d’admettre jusqu’à l’existence d’une « nation » palestinienne, pour ne rien dire de la reconnaissance d’un « Etat » défini notamment par des frontières précises. La représentation totalement biaisée de la réalité que tout cela met en évidence en dit vraiment très long sur beaucoup de choses.

Note de conclusion : Droits à une démocratie consistante ou pure foutaise ?

Ce qui sous-tend la consolidation de ces « principes d’un Nouvel Ordre Impérial Mondial », c’est le déclin planétaire de l’idée même de démocratie, les élites politiques mondiales [ndt : le terme anglais est « globales »] s’étant avérées parfaitement libres de faire tout ce qui pouvait leur sembler propre à servir au mieux leurs intérêts personnels – la sainte trinité : programme néolibéral, militarisation, projection de puissance, ayant fait preuve de son omnipotence – au mépris d’une opposition massive de toutes les populations de la planète. Le récent échange entre le Vice-Président et Martha Raddatz, correspondante de ABC-TV News, en offre une illustration sans concession. Comme la journaliste l’interrogeait au sujet des deux tiers d’Américains qui estiment que la guerre d’Irak « ne mérite pas d’être menée », Cheney répondit froidement : « Et alors ? » Pour exprimer le peu de cas qu’on fait des attentes du public et la conviction, très largement répandue parmi nos responsables politiques, que le public lui-même est de peu d’intérêt – sinon en tant que main d’œuvre, comme consommateurs ou comme un vaste champ dont on peut récolter les votes après chaque campagne électorale – on n’aurait pu trouver de concision plus éloquente.

Avant même le déclenchement de l’attaque, le public américain était déjà majoritairement opposé à l’invasion/occupation de l’Irak, et il en allait de même de l’opinion mondiale. Depuis déjà plusieurs années c’est une large majorité qui, aux Etats-Unis demande un retrait total et immédiat, et une réduction du rôle des USA sur le plan international, en particulier en ce qui concerne le recours systématique à la force. Tout cela n’a eu strictement aucun effet sur les politiques américaines, le mépris des Démocrates à l’égard des attentes des électeurs n’ayant eu d’égal que celui des Républicains. En Irak aussi, les sondages montrent qu’une large majorité de la population réclame le départ des Américains mais là encore, cela n’a d’effet ni sur les politiques américaines, ni sur l’attitude des dirigeants des pays soi disants démocratiques d’Europe et d’ailleurs, qui se gardent bien d’exercer la moindre pression sur l’envahisseur/occupant pour qu’il retire ses troupes.

Il a aussi été depuis longtemps démontré que l’opinion américaine était largement favorable à une réduction substantielle du budget militaire, et à davantage d’investissement dans les infrastructures et d’efforts pour un règlement diplomatique et collectif des questions internationales. Selon un sondage de 2007, 73 % des citoyens américains étaient favorables à un accord sur l’élimination des armes nucléaires, une opinion qui se trouve aux antipodes des politiques de l’administration Bush (politiques auxquelles le parti Démocrate ne s’est d’ailleurs pas spécialement opposé). Fidèle au mépris affiché des élites pour l’assentiment de ceux qu’ils dirigent, le gouvernement U.S. poursuit sans états d’âme la mise au point de la prochaine génération d’armement et de dispositifs nucléaires et fait tout ce qui est en son pouvoir pour que les exigences du TNP concernant le désarmement soient maintenues dans l’impasse lors des forums multilatéraux.

Suite:http://www.michelcollon.info/articles.php?dateaccess=2008-10-08%2009:20:34&log=invites

Version originale (avec l’intégralité des appels de notes) :

http://www.zcommunications.org/znet/viewArticle/17209

Edward S. Herman est Professeur Emérite de Finance à la Wharton School, Université de Pennsylvanie. Economiste et analyste des médias de renommée internationale, il est l’auteur de nombreux ouvrages dont : Corporate Control, Corporate Power (1981), Demonstration Elections (1984, avec Frank Brodhead), The Real Terror Network (1982), Triumph of the Market (1995), The Global Media (1997, avec Robert McChesney), The Myth of The Liberal Media: an Edward Herman Reader (1999) et Degraded Capability: The Media and the Kosovo Crisis (2000). Son ouvrage le plus connu, Manufacturing Consent (avec Noam Chomsky), paru en 1988, a été réédité 2002.

David Peterson est journaliste indépendant et chercheur, basé à Chicago. Il a écrit de nombreux articles en collaboration avec Edward Herman.

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