12 décembre 2008 5 12 /12 /décembre /2008 04:43
Le Monde Diplomatique
Archives Juillet 1999

Seuls les Etats-Unis...


Par Antoine Sanguinetti

Amiral d’escadre (CR).

Dans une relative égalité avec les autres membres, de plus en plus nombreux du « club nucléaire », les Etats-Unis ont testé au Kosovo leur nouvelle stratégie militaire. En apportant la preuve que leurs missiles Tomahawk - qu’ils sont les seuls à posséder - peuvent toucher tous les points de la planète, ils ont réaffirmé leur volonté de domination.


DÉTRUIRE les capacités de coercition des forces du président Slobodan Milosevic au Kosovo, tel était l’objectif déclaré de la campagne de bombardements aériens lancée le 24 mars 1999. On apprit pourtant rapidement que la première attaque contre des blindés n’avait eu lieu que deux semaines plus tard ; que les pilotes volaient trop haut pour pouvoir distinguer ce qui se passait sur le terrain et que l’engagement des hélicoptères antichars était repoussé de jour en jour. D’un autre côté, le refus d’aider et d’armer les guérilleros de l’Armée de libération du Kosovo (UCK), qui se battaient dans leurs montagnes, ne répondait à aucune logique militaire ni morale.

En Serbie, au contraire, l’Alliance atlantique a mené une campagne de destruction systématique de l’infrastructure, destruction qui ne figurait pas parmi ses buts affichés. Il s’est donc déroulé, sous direction américaine, deux actions parallèles :

- un pilonnage militaro-tactique des forces serbes au Kosovo, mené au ralenti ;

- une démonstration de puissance, politico- stratégique, qui faisait l’objet de l’effort principal. Comme si Washington avait chargé l’aviation, comme naguère en Allemagne, au Japon, au Vietnam ou en Irak, de bien montrer ce qui peut arriver à quiconque refuserait de se plier à son ordre mondial.

Pour ce faire, les Etats-Unis ont utilisé des moyens qu’ils sont les seuls - et cela est nouveau - à posséder, en conformité avec une doctrine, née en 1921 dans la tête du général italien Douhet, qu’ils sont les derniers à pratiquer. Cette doctrine fait de l’arme aérienne l’outil majeur de règlement des conflits ; elle a soulevé, dès sa naissance, l’adhésion enthousiaste d’aviateurs qui y ont vu le moyen de s’approprier le rôle principal. Elle sera appliquée d’abord par les Allemands, durant la guerre civile espagnole, à Guernica, puis à Coventry en Angleterre ; puis par les Britanniques et surtout les Américains, sous forme de bombardements massifs classiques des villes d’Allemagne et du Japon, sans résultats décisifs cependant.

Imposer partout sa volonté

EN août 1945, on inaugura à Hiroshima et à Nagasaki l’ère nucléaire, avec des moyens incomparablement plus puissants en même temps que plus faciles à mettre en oeuvre, sans résultats probants non plus, dans la mesure où Tokyo avait déjà commencé à rechercher la paix. Cinquante ans plus tard, les armes nucléaires sont restées le fondement « stratégique » d’une poignée de pays, dont les Etats- Unis, qu’elles sont censées protéger de tout risque d’agression par l’« équilibre de la terreur ». Mais le corollaire, peu satisfaisant pour les Etats-Unis, est qu’ils se trouvent dans une relative égalité avec les autres membres, en nombre croissant, du « club nucléaire ».

Dans l’article VI du traité de non-prolifération de 1970, reconduit en 1995, les signataires se sont engagés à la suppression sous contrôle international des armes nucléaires. Même si ce point n’a pas encore reçu un début d’application, il a inauguré un virage aux Etats-Unis, qui ont commencé, en 1972, le développement de ce qui fut le Cruise au temps des euromissiles et est devenu depuis le Tomahawk, utilisé pour la première fois en Irak puis, après des progrès spectaculaires de précision et de fiabilité, en Yougoslavie. Il n’est pas saugrenu d’y voir un essai de vérification, par le Pentagone, de l’aptitude de ces armes conventionnelles, après l’ère nucléaire, à imposer la volonté de Washington à tout perturbateur, au besoin par la force.

Le maître des Américains en matière stratégique n’est pas Clausewitz, dont la réflexion se limitait aux enseignements des guerres terrestres européennes de l’époque napoléonienne. C’est l’amiral américain Mahan, qui codifia à la fin du XIXe siècle la vieille pratique britannique de domination du monde par la maîtrise des océans, qui occupent 70 % de la surface du globe, encerclent donc toutes les terres émergées, et sur lesquels le droit international permet de circuler et séjourner en toute liberté. Depuis cinquante ans, ce « Sea-Power » a été l’apanage des Task- Forces américaines de porte-avions, sans rivales au monde. Aujourd’hui, les dimensions réduites du Tomahawk ont permis d’en placer des milliers sur 76 sous-marins et 77 bâtiments de surface de la marine américaine, moins coûteux ; tandis que sa portée de 2 800 kilomètres - 3 600 à partir de 63 avions B-52 disposant eux-mêmes d’un rayon d’action de 16 000 kilomètres - leur permet de couvrir pratiquement tous les pays du monde.

Si l’évacuation forcée du Kosovo par les troupes et les milices serbes était indispensable au retour chez eux des Kosovars, et donc justifié par la morale, le traitement infligé au peuple serbe est moins acceptable. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la planète entière est désormais, sans parade possible, à portée de frappe d’un seul pays, en fonction d’intérêts définis par lui seul, avec tous les dérapages hégémoniques qui peuvent en résulter. Il appartenait donc aux dirigeants des pays les plus riches, et les plus avancés technologiquement, de rétablir le seul contre-pouvoir légitime en termes juridiques, celui des Nations unies. Ce qui a été fait.

Quant à la péripétie « imprévue » de l’arrivée d’une poignée de Russes à Pristina, il convient de la démystifier. Si l’on avait entendu l’empêcher, il était facile de bloquer leur convoi à son départ du secteur américain de Bosnie, ou sur sa route. L’OTAN a préféré jouer la surprise, tout en apportant à l’entrée programmée de ses troupes au Kosovo un retard qui masque mal une collusion, à trois volets possibles, avec un Kremlin asservi désormais, par le biais économique, à Washington : conforter la fiction d’un Boris Eltsine trônant toujours à la tête d’une grande puissance ; maintenir au Kosovo, sous uniforme russe, la présence armée serbe réclamée par M. Milosevic ; raviver chez des Européens, pour restaurer leur soumission, la vieille psychose, qui s’estompait, de l’Est.



http://www.monde-diplomatique.fr/1999/07/SANGUINETTI/12222 - juillet 1999

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