4 mai 2009 1 04 /05 /mai /2009 04:52
Enquête de Paul Moreira (France, 2009). 60 mn. Inédit
 

Par Olivier Millot


Où sont passés les 18 milliards de dollars investis par la communauté internationale pour reconstruire l’Afghanistan, développer écoles et hôpitaux, éradiquer le trafic d’opium ? À l’heure où l’offensive des taliban sur Kaboul se fait de plus en plus violente, Paul Moreira s’est rendu sur le terrain, dans des conditions difficiles, pour mener l’enquête.
 

Alors que les donateurs américains de USAID clamaient à Paris, en juin 2008, qu’ils avaient construit 680 écoles dans tout le pays, Paul Moreira est parti vérifier cette affirmation à Kaboul. Sa contre-enquête révèle que, par manque de place, les enfants suivent les cours dehors, dans un froid glacial. Huit ans après la chute de Kaboul, pas une seule école n’a été construite dans la capitale par USAID. Il existe pourtant un secteur où la construction ne traîne pas. Celui des villas de luxe.


Dans un quartier de Kaboul, de véritables palais sont bâtis à la vitesse de l’éclair ; des maisons de 400 000 à 500 000 dollars pièce. Le quartier de Shirpour est un étrange “Dollaristan“ défendu par des gardes privés et dont on a exproprié les pauvres qui y vivaient, à coups de bulldozer. C’est le premier scandale du gouvernement Karzai. L’investigation de Paul Moreira établit que ces terrains du domaine public ont été spoliés par des seigneurs de guerre, anciens lieutenants du commandant Massoud. Alors que le portrait du martyr à l’intégrité morale intacte est placardé partout dans la ville, ses proches ont fait main basse sur le pays et s’enrichissent de manière mystérieuse.


La presse américaine a émis des doutes sur le trafic d’héroïne au sein même du gouvernement. Paul Moreira montre que tout est fait pour ne rien savoir. Il rencontre le numéro un de la lutte anti-corruption, qui a dû démissionner de son poste après la révélation de son incarcération aux États-Unis pour trafic d’héroïne. Enfin, l’argent de la reconstruction est pillé par millions. Il enquête sur un hôpital de Kaboul qui tombe littéralement en ruine. La qualité des matériaux est en cause. L’ONG italienne qui a commandité les travaux ne s’émeut pas des images, alors que le sous-traitant afghan est en fuite. Ce niveau de corruption, cette absence de sens du service public sont les premiers arguments utilisés par la propagande des talibans. Et ce regard sur l’état de l’économie du pays recèle sans doute la clé pour comprendre la progression des insurgés, non seulement sur le terrain, mais dans le coeur et l’âme des Afghans.


Paul Moreira fait partie des trop rares journalistes indépendants à nous donner des nouvelles de pays devenus des trous noirs de l’info. Sa dernière enquête l’a conduit en Afghanistan pour pister les milliards de dollars investis dans la reconstruction par la communauté internationale. Le résultat est édifiant et on peut regretter que Canal+ n’ait pas eu la présence d’esprit de diffuser cette enquête, début avril, avant le sommet de l’Otan. Elle fournit des clés utiles pour comprendre la situation réelle de l’Afghanistan. Point de départ de l’enquête, la conférence de Paris, en juin 2008. On y voit Sarkozy plastronner en annonçant le doublement de l’aide française, le représentant américain revendiquer la construction de 680 écoles et Hamid Karzaï jurer, la main sur le coeur, que son gouvernement veille au bon usage de l’aide.


La réalité sur le terrain est bien différente. Ce que montre Paul Moreira, ce sont effectivement des enfants à nouveau scolarisés mais... en plein air. Huit ans après la chute de Kaboul, pas une seule école n’a été construite dans la capitale avec l’aide américaine. Un nouveau quartier est en revanche sorti de terre. Celui de Shirpour, une sorte de « dollaristan » où les anciens seigneurs de guerre se sont fait construire des maisons qui ressemblent à des palais.

Dans ce pays qui demeure un des plus pauvres du monde, l’argent de la reconstruction est massivement détourné, les services publics, inexistants, la production d’héroïne, florissante, et une partie de la population crève de faim. Partout règnent le chaos et la corruption, qui son t devenus les meilleurs alliés de talibans à nouveau conquérants. Paul Moreira aime les enquêtes à charge. Dans son habituel style rentre-dedans, il dessine au final un tableau bien sombre de la situation.


Pas sûr que la nouvelle politique mise en place par la communauté internationale sous l’impulsion d’Obama suffise à inverser le cours des événements.


Télérama.fr N° 3092, Samedi 18 avril 2009
http://www.altermonde-sans-frontiere.com/spip.php?article10396  

http://www.afghana.org/1015/index.php?option=content&task=view&id=420

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