26 mai 2009 2 26 /05 /mai /2009 04:01

Marianne2

Mercredi 27 Mai 2009
Perline et Thierry Noisette - journalistes

Le décret* publié le 12 mai 2009 instaure pour la première fois en France le vote électronique pour les Français de l'étranger. Il est passé largement inaperçu. Perline et Thierry Noisette, journalistes spécialisés sur ces questions, ont accepté de décrypter pour marianne2 les conséquences d'une telle mesure pour la démocratie.


(photo : manuel | MC - Flickr - cc)


La démocratie sera-t-elle à la merci d'une erreur ou d'une fraude informatique ? C'est ce que laisse augurer le décret* publié le 12 mai 2009, qui généralise la possibilité de voter par Internet pour les membres de l'Assemblée des Français de l'étranger (AFE). D'autant qu'Alain Marleix, secrétaire d'État à l'Intérieur et aux collectivités territoriales, indique qu'il est « envisagé » que ce vote par Internet soit étendu à l'élection en 2012 des onze députés des Français de l'étranger créés par son redécoupage des circonscriptions.


Expérience peu probante en 2006

Ce vote électronique à distance, généralisé dès le 7 juin prochain pour l'AFE, aggrave encore l'opacité et les risques de fraudes et d'erreurs des machines de vote « sur place » employées en France depuis plusieurs années. Le vote par Internet a pourtant déjà été testé dans plusieurs bureaux lors des précédentes élections pour l'AFE, en juin 2006. La participation avait été fort médiocre à ce scrutin (moins de 3% des électeurs ont voté en ligne).


Surtout, les spécialistes chargés d'auditer le scrutin de 2006 constataient que les conditions élémentaires du vote n'étaient pas remplies. À commencer par la sincérité du scrutin – quelle est la garantie que l'électeur est seul devant son ordinateur et libre de toute pression - mais aussi par sa vérifiabilité : les « assesseurs » doivent faire confiance à des machines, des logiciels et des réseaux sur lesquels ils n'ont aucun contrôle. « Je ne pense pas que la sincérité d'un scrutin dématérialisé tel que celui-ci puisse être garantie, ni par eux [les assesseurs], ni par moi, ni par quiconque », concluait François Pellegrini, informaticien mandaté en 2006 par l'ADFE (Association démocratique des Français de l'étranger).


Une erreur, si elle n'est pas énorme – comme les 4 096 voix fantômes d'un bureau de vote belge en 2003 à Schaerbeek – a toutes les chances de passer inaperçue : si vous votez pour le candidat X et que l'appareil comptabilise votre voix au profit du candidat Y, comment le saurez-vous - une fraude habile passera aussi inaperçue : un appareil reprogrammé pour que 100% des voix aillent à Y serait immédiatement détecté. Mais si 3% des voix de X ou Z sont basculées sur Y, cela se verra nettement moins.


Comme l'extension en France des ordinateurs de vote « locaux » depuis quelques années, l'extension du vote par Internet n'a fait l'objet d'aucun débat parlementaire : les députés auraient pourtant logiquement dû pouvoir examiner les conditions dans lesquelles le suffrage universel est exercé.


Rendre « opaque ce qui était visible » 

Depuis les élections de 2007, et leur cortège d'erreurs et de réclamations qui a contribué à ce que plusieurs villes renoncent aux machines, les critiques n'ont pas manqué contre l'opacité et les incertitudes que le vote électronique jette sur le processus pourtant fondamentalement transparent que devrait être une élection. Le Conseil constitutionnel a d'ailleurs observé, le 12 juin 2007, que « l'intrusion des machines à voter (…) rend opaque ce qui était visible » et « prive le corps électoral de la surveillance collective des opérations dans lesquelles s'incarne le suffrage universel ».


Les appareils sont piratables, comme l’ont démontré entre autres des informaticiens de Princeton et le hacker néerlandais Rop Gonggrijp : on comprend que la pétition déposée par Ordinateurs-de-vote.org pour le maintien du vote papier, qui a dépassé 100 000 signatures, soit signée et soutenue par maints informaticiens.


Déjà en décembre 2007, l’ASTI (Fédération des associations françaises des sciences et des technologies de l’information) s'opposait à toute utilisation prématurée de systèmes de vote électronique. Si un vote sur place pose déjà tant de problèmes, est-il raisonnable de franchir un pas énorme en poussant au vote à distance, ouvrant de larges possibilités de fraudes massives et d'incidents ? 


Les études sont légion, mais la France fonce dans le mur 

En 2004, le FVAP américain (Federal Voting Assistance Program) rendait un rapport négatif sur le système de vote Serve, qui amena à son abandon. Comme le soulignait en 2006 François Pellegrini, ce n'était « pas une question de moyens (les États-Unis n'en manquent assurément pas) ou de faiblesse cryptographique, mais bien de principe ».


Plusieurs pays, qui depuis plus longtemps que la France et à bien plus grande échelle, pratiquaient le vote électronique, y ont renoncé, comme l'Irlande, après plus de 50 millions d'euros de dépenses, les Pays-Bas – où se trouve pourtant un des principaux fabricants d'ordinateurs de vote employés en France... - ou l'ont suspendu, comme l'Allemagne.


À l'heure où d'autres nations, après de coûteux investissements, font marche arrière, est-il raisonnable d'accélérer le processus de vote électronique, toujours sans aucun débat, ni parlementaire ni public ?


La transparence est une condition de base des élections, c’est pour cette raison le législateur français a décidé de rendre les urnes transparentes en 1988. Vingt ans plus tard, le vote électronique, et pis encore, le vote par Internet, les opacifie. N’oublions pas le cynique axiome prêté à Staline : « ce qui compte ce n'est pas le vote, c'est ceux qui comptent les votes ».


* Décret n° 2009-525 du 11 mai 2009 relatif au vote par voie électronique pour l'élection des membres de l'Assemblée des Français de l'étranger, publié au JO du 12 mai 2009. 

** Voir leur recension sur le site de référence ordinateurs-de-vote.org 


http://www.marianne2.fr/Inedit-les-Francais-de-l-etranger-cobayes-du-vote-sur-Internet_a179950.html

A lire ou à regarder aussi:

Hacking Democracy- La démocratie piratée (1h21,st fr)
La grève des électeurs
http://www.amateur-idees.fr/La-greve-des-electeurs.html

Partager cet article

commentaires

Présentation

  • : internationalnews
  • internationalnews
  • : Un site d'information et de réflexion sur l'actualité internationale, le nouvel ordre mondial, la géostratégie, la propagande, l'impérialisme, le nucléaire, l'économie, l'environnement et la culture, illustré de documentaires. Site géré par des journalistes bénévoles, sans aucune obédience politique, religieuse ou autre.
  • Contact

STOP TAFTA !

Rechercher

Dossiers les plus consultés