12 décembre 2009 6 12 /12 /décembre /2009 22:27
Monde Diplomatique
Décembre 2009

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La capitale Santiago du Chili compte 7 millions d'habitants soit le tiers de la population du pays. On comprend dans ces conditions que l'échec de la réforme du plan de transport public "Transantiago" ait pu poser un problème.

 

Par Libio Pérez



Les élections générales ont lieu ce dimanche au Chili et pourraient consacrer le retour de la droite, vingt ans après la chute de Pinochet. L’homme d’affaires Sebastian Pinera est favori de la présidentielle. La coalition de la présidente sortante Michèle Bachelet – selon la Constitution, elle ne peut se représenter – regroupe socialistes, démocrates-chrétiens et radicaux sociaux-démocrates.


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"Je suis femme, socialiste, séparée et agnostique. Je réunis quatre péchés capitaux. mais nous allons faire du bon travail." C'est ainsi que Mme Michelle Bachelet a salué les chefs militaires lorsqu'elle a pris ses fonctions de ministre de la défense, début 2002. Un poste jusque-là jamais confié à une femme et qu'aucun socialiste n'avait occupé depuis le gouvernement de Salvador Allende. En mars 2006, c'est dans le même état d'esprit qu'elle arrivera au pouvoir, portée par la Concertation des partis pour la démocratie (la Concertacion). Cette colalition réunissant des démocrates-chrétiens, des libéraux, des sociaux-démocrates et des socialistes gouverne le pays depuis la "transition démocratique", en 1989. Les présidents antérieurs Patricio Aylwyn, Eduardo Frei et Ricardo Lagos en étaient issus.


Pendant son mandat, "la Michelle", comme l'appellent nombre de Chiliens, a mis en place une série de réformes destinés à améliorer la qualité de vie de la population en atténuant les effets du modèle économique néolibéral introduit sous la dictature du général Augusto Pinochet (1973-1989) : élargissement de la couverture santé ; "pension solidaire" attribuée à plus d'un million de personnes ; création d'un réseau national de crèches (trois mille cinq cents à l'horizon 2010) qui a eu pour effet de stimuler la participation des femmes au marché du travail... Pour autant, à l'occasion du bicentenaire de l'indépendance, en septembre 2010, le Chili ne sera pas le pays "développé" qu'avait promis l'ex-président Lagos. La prophétie reposait en effet sur les indicateurs économiques des années 1990, et en particulier sur la croissance moyenne du produit intérieur rut (PIB), qui était alors de 7,6%. Or la crise asiatique de 1997-1998 a brusquement freiné cette expansion économique et, pendant les six années du mandat de M. Lagos, le PIB ne s'est accru en moyenne que de 4,3%.


C'est de cette situation qu'a hérité Mme Bachelet à son arrivée au palais de la Moneda. Au cours des trois premières années de sa présidence, la croissance du PIB a chuté à 4,2%, et la tendance se maintient à la baisse : la crise économique mondiale s'est répercutée sur la demande et sur les prix du cuivre, principal produit chilien sur les marchés internationaux -environ 50% de ses exportations. Heureusement, le gouvernement avait pris des mesures préventives. Alors que les prix du cuivre atteignait, à l'exportation, des valeurs maximales inédites -principalement du fait de la demande chinoise-, ila destiné ces revenus à l'épargne et a accumulé plus de 25,5 milliards de dollars. de son côté, la Banque centrale enregistrait des réserves de 24,2 milliards de dollars. Au début 2008, alors que les premiers signe de faiblesse économique se faisaient sentir, la présidente a ouvert les caisses. c'est l'une des raisons de sa grande popularité.

 

"La Michelle" jouit d'une popularité exceptionnelle. Une fois la crise globale installée, Mme Bachelet a annoncé, début 2009, un plan d'encouragement de l'emploi (le chômage dépasse les 10%), un paquet de nouvelles subventions, un programme renforcé d'investissements destinés aux infrastructures, ainsi que la capitalisation de l'entreprise étatique du cuivre -la Corporation nationale du cuivre (Codelco)-, à hauteur de 4 milliards de dollars. Les mesures prises pour limiter les dégâts se sont succédées au fil des mois : adoption de nouvelles allocations, plan d'encouragement à la construction, programme focalisés sur l'embauche des jeunes. L'ensemble n'a entamé que 20% des réserves accumulées du temps de la hausse des prix du cuivre. Ainsi Mme Bachelet a-t-elle pu poursuivre les projets de protection sociale -destinée aux 40% de la population les plus vulnérables- et de réduction de la pauvreté (38, 6% en 1989, moins de 13% aujourd'hui) (1). Les efforts ont également poursuivis dans le domaine de l'éducation préscolaire, le taux de scolarisation étant passé de 16% à 36%.


En tant que présidente, "la Michelle" jouit d'une popularité exceptionnelle -pour le moins dans les secteurs urbains (2). Observant ce soutien qui ne se dément pas, elle souligne : "Etre progressiste, cela veut dire assurer des droits sociaux permanents afin que la correction des inégalités soit effective dans le temps. Il ne s'agit pas de donner de l'assistance aujourd'hui pour la reprendre demain (3)." Rien n'aura été facile pour cette femme entrée au parti socialiste au début des années 1970 et qui a accompagné avec enthousiasme l'Unité populaire d'Allende. ses études de médecine sont interrompues par le coup d'Etat du 11 septembre 1973. Son père, le général de l'armée de l'air Alberto Bachelet, emprisonné, meurt quelques mois plus tard des suites des tortures endurées. Elle-même -en compagnie de sa mère Angela Jeria- est enlevée par les services de sécurité et conduite dans une prison clandestine où elle subit des violences physiques. Après avoir participé activement à la résistance clandestine, elle connaît l'exil en République démocratique allemande (RDA).


A son retour au Chili, dans les années 1980, elle rejoint la lutte en faveur de la restauration de la démocratie et entre en relation avec des organismes de défense des droits humains. Mais le "phénomène Bachelet" naîtra à l'hiver 2002, alors qu'elle est ministre de la défense. de fortes pluies inondent alors des quartiers de la capitale. mettant les militaires au service des sinistrés, elle supervise elle-même les travaux, juchée sur un char d'assaut. L'image frappe les esprits. Candidate à la présidence du bloc de la Concertation, lors de l'élection de décembre 2005, elle affronte deux candidats de droite, l'homme d'affaires conservateur Sebastian Pinera et le pinochiste Joaquin Lavin, ainsi que le représentant de la gauche extraparlementaire Tomas Hirsch, soutenu par les membres du Parti humaniste et les communistes. Elle gagne au second tour avec 53,5% des votes, tandis que M. Pinera obtient 46,5% des suffrages. Pourtant, Mme Bachelet n'a jamais été la favorite des élites politiques de la Concertation ; sa candidature a d'abord été portée par le soutien populaire. Consciente de ce fait, elle a proposé de gouverner en accordant une plus grande place à la participation et aux consultations en matière de politiques publiques ; elle a mis en place une équipe ministérielle respectueuse de la parité hommes-femmes et promu de nouveaux visages dans ses équipes -un effort pour renouveler les cadres dirigeants.

 

Du conflit des lycéens à la répression du mouvement Mapuche. Cette approche a soulevé scepticisme et résistances. Même au sein de la Concertation, des doutes se sont exprimés quant à sa capacité à gouverner -doutes réitérés au quotidien par l'opposition de droite. Plusieurs facteurs ont contribué à cette perception. En début de mandat, et selon les critères de la classe politique, la désignation de son gouvernement a pris trop de temps. Deux mois plus tard éclate un violent conflit : plus d'un million d'élèves du secondaire déferlent dans les rues pour protester contre le faible niveau de l'éducation publique. Des étudiants, des professeurs et des parents d'élèves les rejoignent. pendant un mois, ils tiennent le gouvernement en échec. Mme Bachelet accepte l'essentiel des revendications d'un conflit qui ne faisait pas partie de son agenda et qui provoque les premiers remaniements ministériels : les titulaires de l'intérieur et de l'éducation sont remplacés.


Plus problématique encore se révèle le plan de transports publics de la capitale. Conçu par le gouvernement de M. Lagos, baptisé Transiantiago et entré en vigueur le 9 février 2007, ce nouveau système modifie les trajectoires des bus, leur fréquence, les entreprises chargées du service, et impose un billet électronique (4). Durant des mois, des milliers de personnes doivent patienter de longues heures avant de pouvoir monter dans des bus bondés, dont le nombre est très insuffisant en regard des flux de passagers. Dans les quartiers périphériques, et en particulier dans les bidonvilles, ils cessent de passer, obligeant les habitants à de longs trajets à pied pour gagner le premier arrêt. Au delà du mécontentement général, des manifestations et des affrontements parfois violents avec la police, les investissements (en infrastructures, machines, nouveau personnel et subventions) nécessaires pour résorber ce chaos constitueront une dépense supplémentaire de plus de 1 milliard de dollars pour l'Etat chilien.


Les revendications territoriales des indiens Mapuches, en Araucanie, dans le sud du pays, n'ont pas été davantage prises en considération. dans cette région appauvrie, l'essor des projets d'exploitation forestière et de pêche a transformé les autochtones, petits propriétaires agricoles, en ouvriers salariés précaires, augmentant la conflictualité sociale. outre les nombreuses arrestations arbitraires, deux jeunes militants indigènes (comuneros) sont morts dans les mobilisation menées sous l'actuel gouvernement, qui n'a pas hésité à utiliser la législation antiterroriste de l'époque de Pinochet.

 

 Des records en matière d'inégalités.


Enfin, malgré les progrès accomplis, le Chili continue d'enregistrer des records en matière d'inégalités. Un rapport du programme des nations unies pour le développement (PNUD) daté de 2005 (5) et incluant le coefficient de Gini -qui mesure le degré de disparité dans la distribution des revenus- a classé le Chili à la cent dixième place sur un total de Cent vingt-quatre pays. Le même  rapport indique que les revenus des 10% de Chiliens les plus riches sont 31,3 fois supérieurs aux revenus des 10% les plus pauvres. L'enquête que le budget des ménages de l'Institut national des statistiques (INE) réalisée entre octobre 2006 et novembre 2007 révèle quant à elle que, dans 80% des foyers de santiago et de sa banlieue, les revenus ne sont pas suffisants pour couvrir les dépenses, d'où le recours au crédit formel ou informel. dans les secteurs les plus démunis, le revenu per capita est à peine supérieur à 3 dollars par jour -dont la moitié est destinée aux transports.


  Les problèmes sociaux auxquels Mme Bachelet a dû faire face n'étaient pas le simple héritage des administrations antérieures. Structurels, ils trouvent leur origine dans la Constitution héritée de la dictature, qui a consacré le profit comme moteur du système. Ainsi, la réforme de l'éducation demandée par les étudiants butait sur une administration des écoles aux mains du marché et sur un secteur public précaire et dépourvu de fonds. Néanmoins, la popularité personnelle de la présidente, enfant chérie des médias étrangers -au même titre que le chef de l'Etat brésilien Luiz inacio Lula da Silva- dès qu'il s'agit d'évaluer la gauche latino-américaine, ne sauvera pas forcément la Concertation. celle-ci a connu sa première défaite électorale lors des scrutins municipaux du 26 octobre 2008. Son candidat à l'élection présidentielle du 13 décembre 2009, M. Frei -ancien chef de l'Etat (1994-2000) et démocrate-chrétien- semble incapable de capitaliser le soutien que lui apportent Mme bachelet et le Parti socialiste (PS). Il se voit contesté sur sa gauche par MM Arrate (Ensemble nous pouvons plus) (6) et Marco Enriquez-Ominami (indépendant) (7), qui ont tous deux quitté le PS.


Il est vraisemblable que le conservateur Pinera obtiendra le plus grand nombre de voix le 13 décembre -sans pour autant atteindre la majorité. Longtemps considéré comme son adversaire certain, M. Frei pourrait être évincé du second tour du 13 janvier par M. Enriquez-Ominami, qui, au nom d'un "centre gauche indépendant-, a fait une percée spectaculaire ces derniers mois. Le résultat final demeure très incertain.


Notes :

1.  En valeurs moyennes, d'après la banque centrale du Chili

2. Cf. l'enquête du centro de estudios publicos (CEP), "Evolucion de aprobacion de gobiernos de Patricio Aylwin, Eduardo Frei, Ricardo Lagos y Michelle Bachelet", Santiago, août 2009.

3.  Cf. les rapports du ministère de la planification, www.mideplan.cl

4.  Les centaines de micro-entreprises de transport qui assuraient le service public et couvraient toute la pérophérie ont été remplacées par dix concessions.

5.  PNUD, Human Development Report 2005, New York. 2005.

6.  Également en rupture de la Concertation et porteur d’un vaste projet social et politique (élection d’une constituante), Jorge Arrate, qui fut ministre d’Allende, représentera malgré le quasi-black-out médiatique la gauche chilienne, Juntos Podemos Mas (moins de 10 %), soit une vingtaine d’organisations dont le Parti communiste chilien, les socialistes « allendistes », la gauche chrétienne et le Parti humaniste.

7.  Fils de Miguel Enriquez, fondateur du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR) assassiné en 1974 par les militaires. 

http://www.monde-diplomatique.fr/2009/12/PEREZ/18583
http://www.internationalnews.fr/article-chili-une-presidente-ne-fait-pas-le-printemps--41077419.html

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