8 septembre 2012 6 08 /09 /septembre /2012 11:53

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Horizons et débats 2012  N°30

«Nous avons besoin d’une autre échelle de valeurs»

Interview d’Argyris Sfountouris

   

La Grèce, pays membre de l’UE et Etat de la zone euro, est une des victimes de la crise financière et de la guerre monétaire, avec toutes les conséquences au niveau de son économie nationale et de la politique. Après avoir contraint le pays au piège de l’endettement dans les années 80 et 90, on a pu alors le mettre sous tutelle à partir de l’UE, du FMI et de la BCE. Pour éviter l’insolvabilité de l’Etat, on lui a accordé des crédits, qui étaient cependant liés à de sévères restrictions et qui – comme le disait le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, – allaient de pair avec «une perte de souveraineté». L’interview suivante avec Argyris Sfountouris, connaisseur de la Grèce, montre très clairement ce que cela signifie pour la Grèce et sa population, les victimes de cette politique, et le rôle que l’Allemagne joue là-dedans.

Horizons et débats: A travers toute la crise de l’euro et les restrictions sévères qu’on a infligées à la Grèce, tout comme les propos en partie acerbes du côté de l’Allemagne, la Grèce a été mise au pied du mur. Comment devons-nous, à votre avis, juger tout ce développement?

Argyris Sfountouris: Il existait en Grèce, avant la Seconde Guerre mondiale dans certains milieux, une attitude amicale envers l’Allemagne. Avec l’Occupation, un clivage s’est creusé alors au sein de la population grecque, et avant tout la gauche qui, avec 70 à 80%, constituait la résistance armée. Lorsque les Allemands ont dû se retirer en octobre 1944, c’est les Anglais qui ont envahi le pays. Ils étaient prêts à s’emparer du pouvoir sur le pays, en commun avec le gouvernement grec qui avait fui au Caire, mais ils n’ont accordé aucune part de responsabilité à la gauche au sein du gouvernement, la gauche qui avait lutté en déployant d’énormes efforts et en sacrifiant de nombreuses victimes contre l’Occupation allemande.

 

Lorsqu’après la guerre, le conflit Est-Ouest a abouti à la Guerre froide, Churchill empêcha qu’un seul homme de gauche, qu’il soit communiste ou social-démocrate, obtienne une fonction au sein du gouvernement. A la fin de 1944, cette décision a déjà été précédée par de véritables combats de rues avec des étudiants qui protestaient clairement contre le diktat des Anglais, et qui ont été véritablement massacrés par les soldats anglais. Certes, des tentatives de rapprochement ont été tentées plus tard, mais quelques mois après, la guerre civile éclata définitivement et dura jusqu’au mois d’août 1949.

Qui guidait à ce moment-là l’histoire du pays?

De nombreuses personnes, qui avaient collaboré avec les nazis pendant l’Occupation, sont arrivées au pouvoir après la guerre civile et ont occupé des postes importants. En 1944, cela ne pouvait pas se faire, car on connaissait ces gens. L’un d’entre eux était Konstantinos Karamanlis lui-même. Il était soupçonné de collaboration avec les forces d’occupation allemandes, mais des historiens ont affirmé plus tard qu’on ne pouvait trouver aucun document à ce sujet... Concrètement, on sait des ministres qu’il a ralliés autour de lui dans les années 50 qu’ils ont été récompensés pour leur collaboration avec les nazis au moyen de biens grecs volés et de biens juifs confisqués. Karamanlis lui-même a été nommé Premier ministre en 1955.

Ceci n’est pas compréhensible. Comment est-ce possible quand on pense à la manière dont les Allemands s’en sont pris à la population civile en Grèce?

Les Allemands avaient à cette époque-là les dossiers de beaucoup de collaborateurs qui étaient de nouveau – et pour longemps – dans la politique, et ils pouvaient faire pression sur leurs enfants et petits-enfants. Cette grande dépendance de l’Allemagne provient de là. Je ne peux pas m’expliquer autrement pourquoi l’Allemagne ne s’en tient pas à un rôle de conseillère et de soutien, mais à un rôle dominateur. 

Comment la population réagit-elle à cette forte influence et pression de l’extérieur?

Elle serre les poings dans ses poches. Mais lorsque Merkel a paru devant les médias et a visé en dessous de la ceinture avec sa critique contre la Grèce, alors une résistance au sein de la population grecque est née. Le ministre Schäuble est certes l’un des premiers à avoir avoué plus tard devant les médias que «c’est nous qui avons le plus profité de l’euro» – et si quelqu’un profite, alors il profite au détriment d’autrui. 

... et aujourd’hui, nous en avons le résultat.

Le fait de ne rien construire dans le pays lui-même aura des conséquences toujours plus dévastatrices. Dans les années 80 sous le gouvernement d’Andreas Papandreou, on a espéré un tournant. Dans la première partie de son mandat, tous les partis ont essayé de coopérer pour surmonter enfin les suites de la guerre civile et clore le clivage politique – mais lors de la séance parlementaire solennelle décisive, un seul conservateur était présent.

 

Là, un renouvellement de la société aurait lentement pu avoir lieu, toutefois pas comme aujourd’hui en licenciant 300 000 fonctionnaires. On aurait pu faire cela progressivement. Quand on fait la comparaison avec l’Autriche, avec un nombre d’habitants analogue à celui de la Grèce, il y a là 150 000 fonctionnaires – en Grèce il y en a 750 000. C’est beaucoup trop, mais avec un trait de plume, on ne résout rien.

En plus, les pays déjà en difficulté obtiennent des notations négatives par les agences de notation privées et continuent de tomber dans le gouffre.

L’autoritarisme de l’économie financière est très douteux. Les agences de notation avec leurs revalorisations et leurs dévalorisations peuvent ainsi stimuler la crise. Alors, je dois me demander ce que c’est vraiment que la mondialisation. Qu’est-ce que c’est comme système? Certainement pas un système économique humain. Je vois là-dedans un grand problème, finalement aussi le danger qu’il puisse y avoir de nouveau des guerres. Cela semblait invraisemblable ces dernières 50 à 60 années, mais je dois constater que cela pourrait devenir imminent en l’espace de peu de temps.

 

Et tout cela à cause du profit démesuré. On renverse de plus en plus toutes les barrières. On a toujours dit qu’on devrait faire autrement. Rien ne s’est passé. Après la crise bancaire en 2008, on a partout renfloué les banques à l’aide de fonds étatiques. Toute l’économie de crédit est une malédiction. J’ai toujours conseillé à mes amis: ne prenez pas de crédit. Achetez ce que vous pouvez payer, remettez le reste à plus tard.

 

Un an après, cela n’est plus vraiment nécessaire et on peut investir l’argent dans une chose plus urgente. Mais la folie de la consommation est une épidémie inexorable. Cela devient très grave quand une société mondialisée tombe sous cette emprise, c’est plus grave que la peste. La plupart du temps, c’est seulement une petite partie de la société qui peut tenir tête. Nous avons besoin d’une nouvelle ou plutôt d’une autre échelle de valeurs.

Comment est la situation sociale en Grèce? Quel est l’effet de l’argent que la Grèce a reçu? Il n’était pas destiné aux citoyens, mais aux banques...

... ou aux fournisseurs d’armes.

Comment les gens s’y prennent-ils avec la situation actuelle?

Du fait que les salaires et les retraites ont diminué, la consommation a baissé radicalement. Les retraites ont toujours été très faibles. On ne pouvait survivre qu’en association familiale. Très peu de gens ont reçu une retraite suffisante. Quand, dans une grande famille, il y a deux personnes qui travaillent et deux retraités dont les salaires et les retraites ont maintenant baissé, cela a des conséquences terribles. 

Dans une telle situation, la cohésion sociale ou familiale ainsi que l’aide mutuelle sont très importantes.

Celles-ci ont toujours existé en Grèce. On s’entraide toujours, même si on n’habite pas au même endroit. La plupart de ma parenté vit maintenant à Athènes. Cinq de mes neveux et nièces sont mariés et vivent à Athènes avec leurs enfants, qui font en grande partie des études.

Leur grand souci est de savoir s’ils trouveront un emploi après leurs études. Les grands-mères, comme par exemple ma sœur aînée, sont restées au village ainsi que les deux plus jeunes neveux. Ils n’ont pas fait d’études et peuvent très bien exercer leur activité artisanale là-bas. Celui qui a étudié ne trouve en général pas d’emploi dans les villages.

 

Encore moins maintenant, car tout a été centralisé. On a négligé impardonnablement la campagne. On a préféré la ville et tout s’est déplacé vers Athènes. On n’a pas mis en application la décentralisation, bien qu’on en ait continuellement parlé.

Récemment, on pouvait lire que l’approvisionnement médical s’est toujours davantage détérioré depuis la crise, et qu’il est très difficile de recevoir des médicaments importants.

Oui, ce sont bien sûr des questions monétaires. Le gouvernement a toujours été un mauvais payeur. Les pharmacies ont remis des médicaments sur ordonnance et ont redemandé l’argent aux caisses-maladie avant tout étatiques, mais ne l’ont pas obtenu.

 

Aussi en raison de la crise, les pharmacies n’ont pas pu supporter ceci davantage et ont dit clairement que cela ne pouvait plus durer ainsi. Les hôpitaux non plus ne sont pas payés par le gouvernement, et ainsi personne ne livre plus de médicaments à crédit. Quand on sait que c’est une institution gouvernementale qui se porte garante, alors cela veut dire qu’il n’y a pas de garantie. C’est fatal pour les hôpitaux.

Ainsi, l’approvisionnement médical n’est plus assuré.

Exactement. Cela n’était pas ainsi avant. La Grèce avait un système de santé qui fonctionnait très bien. Même les touristes, qui avaient besoin d’aide, la recevaient gratuitement. Aujourd’hui, il faut apparemment avoir une enveloppe sur soi avec un certain montant pour être traité. Personne n’a voulu me le confirmer directement, mais c’est clair qu’on ne parle pas là-dessus. Je ne crois pas qu’on l’ait inventé.

Qu’en est-il de l’approvisionnement alimentaire des gens?

On a permis récemment aux citoyens d’aller acheter leurs pommes de terre directement chez l’agriculteur – sans une multitude d’intermédiaires – et on ne paie maintenant qu’un sixième du prix. Cela a vite fait école avec d’autres produits. Il existe beaucoup d’intermédiaires ici qui veulent encore gagner de l’argent, et c’est la raison pour laquelle tout est devenu si cher depuis l’introduction de l’euro. L’Etat aurait dû veiller à ce que cela ne se produise pas. C’était très difficile pour le citoyen de trouver la relation correcte. Un euro équivalait à 345 drachmes. Il était difficile de reconnaître la valeur réelle du tout à travers les chiffres. On n’a pas vraiment voulu contrôler cela et ainsi tout est devenu plus cher.

Où voyez-vous la perspective pour la Grèce?

Oui, c’est très difficile. Je suis certes soulagé que jusqu’à maintenant, il n’y ait pas eu de grande catastrophe, mais je doute que cela soit vraiment le meilleur développement. Mieux vaut une fin effroyable qu’une frayeur sans fin. C’est ce que nous avons en ce moment. Je ne vois pas de solution dans ces conditions, et ainsi on continuera à bricoler. Un jour, cela pourra nous conduire à un développement incontrôlé.

 

Nous devons renégocier avec l’UE, nous avons le droit de véto. Aucun membre du gouvernement n’a osé s’en servir. Mais nous devons développer une alternative. Bien sûr, nous ne pouvons pas simplement nous débarasser du fardeau, mais peut-être que les choses seraient dites une fois ouvertement. Le fait que l’on doit réduire le nombre de fonctionnaires dans trois ou quatre ans est clair. On doit planifier cela à long terme, mais au moins la volonté de modifier les structures serait là.

 

En ce moment, plus personne n’en parle. Le gouvernement ne fait que réagir. Quelques mesures d’économie chez les retraités ne font pas grand chose. C’est une goutte d’eau dans l’océan. On ne peut pas faire de grandes économies ainsi.

L’AELE ne serait-elle pas une alternative pour la Grèce?

Ce ne serait pas une mauvaise idée, si la Grèce se retirait d’elle-même de la zone euro. Traverser la grande «frayeur» et sortir de la zone euro. Après quelques années, nous aurions une nouvelle base à partir de laquelle nous pourrions construire quelque chose sous notre propre responsabilité, sans toutes ces hypothèques. On en serait capable.

 

En ce moment, les académiciens bien formés émigrent par exemple aussi en Suisse, parce qu’ils ne voient pas de perspective réelle en Grèce. C’est bien sûr aussi une saignée pour l’Etat. C’était déjà la tendance ces dernières années, mais pas autant que maintenant, car en raison du népotisme ce ne sont pas toujours les plus capables qui ont obtenu les bons postes, car c’était la relation qui était décisive. C’est là un cercle vicieux qui devait aboutir inéluctablement à la catastrophe actuelle.

Monsieur Sfountouris, merci beaucoup pour cet entretien.

23 juillet 2012

Photo: truedemocracyparty.net

http://www.internationalnews.fr/article-grece-l-economie-de-credit-est-une-malediction-108590862.html 

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