11 octobre 2009 7 11 /10 /octobre /2009 05:04

Par William O. Beeman

Professeur, président de la Faculté d’anthropologie de l’université du Minnesota, Minneapolis. Il est également président de la section Proche-Orient de l’Association américaine d’anthropologie.

 


Opérationnel depuis plusieurs années, le programme Human Terrain Systems (HTS) a été considérablement renforcé par l’armée américaine en septembre 2007 (1). Des anthropologues ont été recrutés et directement intégrés (embedded) dans des unités de combat au niveau des brigades et des divisions en Irak et en Afghanistan. Ils sont chargés de conseiller les commandants sur les actions culturelles à mener sur le terrain. Géré par la société privée BAE Systems (2), le programme HTS s’attache à fournir aux militaires confrontés à des situations potentiellement violentes des informations les empêchant de mal interpréter les actes de la population locale, et leur permettant d’analyser les situations dans lesquelles ils se trouvent.

 

Dans un article du 5 octobre 2005, le New York Times a vanté les mérites du contingent d’anthropologues engagé dans une importante opération destinée à réduire les attaques contre les soldats américains et afghans. Après avoir identifié un nombre important de veuves dans la zone ciblée, ces spécialistes ont présumé que les jeunes gens ayant des liens de parenté avec ces veuves pouvaient se sentir obligés de les soutenir matériellement et donc de rejoindre, par nécessité économique, les insurgés qui paient les combattants. Un programme de formation professionnelle pour ces veuves aurait ainsi permis de réduire le nombre d’attaques.

 

Le programme HTS a suscité des inquiétudes chez de nombreux anthropologues, d’autant qu’il rappelait de tristes précédents. Lancé en 1965, le projet Camelot, de courte durée, en avait recruté pour évaluer les causes culturelles des violences. C’est le Chili qui fut utilisé comme terrain d’expérimentation au moment où la Central Intelligence Agency (CIA) tentait d’empêcher le socialiste Salvador Allende d’accéder au pouvoir.

 

Le deuxième projet, sous le nom de Civil Operations and Revolutionary Development Support (Cords), avait pour mission de coordonner les programmes civils et militaires de « pacification » américains au Vietnam. Il visait à établir une « cartographie humaine » du terrain permettant d’identifier – et donc de désigner comme cibles potentielles – les personnes et les groupes suspectés de soutenir les communistes vietnamiens. On sait avec certitude que la recherche anthropologique a été utilisée au cours de cette opération.

 

A l’instar du serment d’Hippocrate auquel souscrivent les médecins, les anthropologues possèdent un code de déontologie qui stipule que leur activité ne doit en aucun cas nuire aux populations étudiées, et que ces dernières doivent « consentir en connaissance de cause » à leur participation aux activités de recherche. Cette condition est bien évidemment impossible dans des conditions de combat. Déjà, bien des personnes à travers le monde considèrent ces spécialistes comme des espions, même lorsqu’ils effectuent des recherches dans un cadre normal, ce qui perturbe sérieusement leur mission scientifique. Toutes ces raisons expliquent que l’opération HTS se soit immédiatement retrouvée sous les projecteurs de la profession.

 

En septembre 2007, un groupe d’universitaires a constitué un réseau, le Network of Concerned Anthropologists (3), inspiré par des physiciens qui s’étaient opposés à la « guerre des étoiles », programme américain de défense antimissile lancé en 1983 par le président Ronald Reagan. Il a rédigé un projet d’« engagement de non-participation à la contre-insurrection ». Un de ses fondateurs, David Price, de la St Martin’s University de Lacey (Washington), s’explique : « Nous ne sommes pas tous nécessairement contre le fait de travailler avec l’armée, mais nous nous opposons à tout ce qui relève de la contre-insurrection, ou tout ce qui constitue une violation des normes déontologiques de la recherche. Nous demandons à nos collègues de proclamer qu’ils ne veulent pas utiliser l’anthropologie dans ce but (4). »


En octobre 2007, le conseil exécutif de l’Association américaine d’anthropologie a publié une vigoureuse déclaration qui n’interdisait pas explicitement la participation au projet HTS, mais avertissait tous ses membres contre la possible violation du code de déontologie de la profession ainsi engendrée.

 

Lors de la réunion annuelle de l’association à Washington en novembre 2007, ces activités ont été au cœur d’une controverse qui continue à faire rage. Au cours d’une session intitulée « The Empire speaks back : US military and intelligence organization’s perspectives on engagement with anthropology » (« L’Empire répond : perspectives des militaires et des services de renseignement américains sur leurs relations avec l’anthropologie »), les défenseurs et les adversaires du programme se sont affrontés devant une très large assemblée. Les intervenants ayant collaboré avec l’armée ont tenté de convaincre leurs collègues de l’effet salutaire de leur travail, qui aurait aidé à transformer les attitudes des militaires et à les rendre plus sensibles aux différences culturelles. Les sceptiques ont estimé que ceux qui coopèrent avec l’armée font preuve de naïveté quant à l’utilisation de leurs recherches.

 

Cette vive controverse a abouti à une résolution qui, si elle était ratifiée par tous, pourrait renforcer le code de déontologie et interdire toute activité de recherche secrète pour des services de renseignement.

 

L’un des principaux défenseurs de la coopération avec l’armée est le Dr Montgomery McFate, anthropologue à l’université Yale, et membre de l’US Institute for Peace. Lors d’un séminaire tenu le 10 mai 2007, McFate a présenté un plan qui a contribué à la mise en place du projet HTS. Selon elle, l’armée dépense peu pour la recherche en sciences sociales, laquelle pourrait s’avérer cruciale pour le succès des opérations militaires. Afin de combler le fossé des connaissances, elle a recommandé la création d’un vaste programme de recherche en sciences sociales, impliquant la construction d’une base de données socioculturelles, grâce au recrutement de jeunes analystes culturels dans les services gouvernementaux, et à la fondation d’un bureau central du savoir culturel.

 

Pour la profession, aucun des efforts de recherche défendu par McFate ne soulève de difficulté. Cependant, lorsque l’expertise est utilisée comme une arme dans les combats sur le terrain, la situation devient plus problématique. C’est précisément cette mince frontière entre un bon et un mauvais usage de l’anthropologie qui continue à susciter des questions.


(1) Selon un article publié sur le site de la British Broadcasting Corporation (BBC), « US army enlists anthropologists » (16 octobre 2007), 40 millions de dollars ont été dégagés pour le projet. Un anthropologue envoyé sur le terrain reviendrait à 400 000 dollars par an.

(2) La société a été créée par British Aerospace et Marconi Electronic Systems.

(3) On trouvera de nombreuses informations intéressantes sur le site de l’organisation : http://concerned.anthropologists.go...

(4) Interview à l’émission « Democracy now » le 13 décembre 2007.


http://www.monde-diplomatique.fr/2008/03/BEEMAN/15713 - mars 2008

http://www.internationalnews.fr/article-l-anthropologie--arme-des-militaires--37381522.html
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