6 novembre 2009 5 06 /11 /novembre /2009 09:21
Le Monde Diplomatique
Septembre 2009
Avoir une bibliothèque dans sa poche ?



Après s’être longtemps opposée aux ambitions de Google, la Bibliothèque nationale de France (BNF) a annoncé mi-août qu’elle négociait avec lui pour la numérisation de ses ouvrages. Où mène le gigantesque fleuve de culture rendue « liquide » par le passage au virtuel ? Qui le contrôlera ? La montée en puissance de l’e-book (livre électronique) conduit certains à redouter les mirages de la bibliothèque universelle et la dilution de l’espace démocratique dans le gigantisme commercial.


Par Cédric Biagini et Guillaume Carnino

Responsable des éditions L’Echappée, coauteur, avec Celia Izoard, Guillaume Carnino et Pièces et main d’œuvre, de La Tyrannie technologique. Critique de la société numérique, L’Echappée, Paris, 2007.
Responsable des éditions L’Echappée, coauteur, avec Cédric Biagini, Celia Izoard et Pièces et main d’œuvre, de La Tyrannie technologique. Critique de la société numérique, L’Echappée, Paris, 2007.

 


Avec trente-deux partenaires, le Congrès américain et l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) ont lancé le 21 avril dernier la Bibliothèque numérique mondiale (BNM). Ce site offre un accès gratuit à des ressources numérisées issues du patrimoine de l’ensemble de la planète. Google en est le principal investisseur et a « offert 3 millions de dollars [2,13 millions d’euros] sans rien attendre en retour », comme l’explique M. Roni Amelan de l’Unesco (1). Ce projet s’ajoute à Europeana et à Google Books. Le premier a été lancé en 2008 par la Commission européenne et vise à rendre accessible, sur Internet, le patrimoine des bibliothèques nationales et autres lieux de conservation des Etats membres de l’Union. L’empire Google, dans son entreprise de captation intégrale du réel, a été l’un des premiers à développer sa bibliothèque virtuelle, qui compte désormais plus de sept millions d’ouvrages (2).


Cette numérisation de « tous les savoirs de l’humanité » s’accompagne du développement des e-books, readers ou encore livres électroniques. Malgré un lancement en fanfare en 2001, l’e-book première génération fut un échec total. Mais il revient aujourd’hui en force, dans un contexte beaucoup plus favorable : le numérique a envahi nos vies, et une part croissante des activités humaines a été transférée aux machines. Le géant américain Amazon a lancé le Kindle (permettant d’acheter du contenu vendu en ligne par... Amazon) ; Sony le Reader PRS 505 ; la filiale de Philips, iRex, l’iLiad ; et Booken le Cybook. Les opérateurs téléphoniques veulent aussi se saisir de ce marché : Orange avec le Read & Go et SFR avec le GeR2. Les Personal Digital Assistant (PDA, ordinateurs de poche) et les téléphones portables, notamment l’iPhone, proposent eux aussi du contenu. La bataille fait donc rage entre les différents lecteurs et les formats de fichier qui leur sont associés (PDF, Mobipocket, HTML, TXT...).


Ces visions et intérêts parfois divergents relèvent d’une logique de fond et d’une stratégie commune. Le livre, cerné de toutes parts, est sommé de rentrer dans l’ordre numérique. Des multinationales de l’électronique, des géants du Web et des start-up y voient un gisement de profits, un territoire qui ne doit échapper ni à la dématérialisation ni à la technologie. L’enjeu économique, pour la France : 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2007, pour soixante-quinze mille titres publiés et quatre cent quatre-vingt-cinq millions d’exemplaires vendus — ce qui en fait de loin la première industrie culturelle.


De nombreux acteurs de la chaîne du livre sont dubitatifs. En dépit des discours enthousiastes des géants de l’électronique, des inconditionnels des nouvelles technologies et de quelques ardents théoriciens-promoteurs de l’e-book, c’est plutôt la peur d’être relégués puis de disparaître qui les pousse à basculer vers le numérique. Le mécanisme de la prophétie autoréalisatrice fonctionne à plein. L’effet d’entraînement pousse chaque acteur à numériser : pour ne pas laisser le terrain aux Américains (projet Gallica) (3), pour concurrencer les « organisations extérieures au commerce du livre » (commission Alire-SLF) (4), pour éviter de se faire distancer par les « gros » (5), etc. Les tentatives de formuler un discours critique construit se heurtent à l’habituel refrain : « La pire des attitudes à adopter face aux transformations actuelles serait, explique ainsi Jérôme Vidal, de soutenir une position technophobe et conservatrice, autrement dit une politique du statu quo, nécessairement “poujadiste”, vouée à l’échec, qui, au bout du compte, ne pourrait que renforcer le pouvoir de l’oligopole de l’édition (6).  »


Une des grandes illusions consiste à croire que le basculement numérique, s’il est suffisamment préparé, peut permettre à la chaîne du livre de maintenir son modèle économique et sa structure, moyennant quelques aménagements. Pour l’Alire-SLF, la librairie pourrait « exploiter entièrement toutes les opportunités numériques », et les éditeurs et libraires « mieux encore jouer leur rôle de médiateurs (7) ». Or si, dans un premier temps, le modèle traditionnel de l’édition peut être singé, le monde numérique modifiera profondément le statut des acteurs intermédiaires (librairies, éditeurs, bibliothèques). A chaque révolution technologique, on commence par recréer ce que l’on faisait avant : aux débuts de l’imprimerie, on reproduit des lettrines manuscrites ; aux premiers temps de la télévision, on filme des émissions radiophoniques, du théâtre et des débats — jusqu’à ce que le média invente sa propre forme.


Touchés de plein fouet, les libraires sont voués à disparaître

Car une technologie n’est jamais neutre : elle ne dépend pas des usages, bons ou mauvais, qui en sont faits, les deux finissant toujours par advenir concomitamment. Une technologie ouvre un monde nouveau, qui possède ses propres qualités et défauts en comparaison de l’ancien : il faut donc penser les grandes tendances (ne pas se cantonner, par exemple, à analyser l’apport d’Internet pour les chercheurs) et les formes de vie qu’elle induit. Lieu d’une nouvelle culture, fonctionnant selon ses valeurs et sa logique propre, le Web court-circuitera les structures intermédiaires : « La société cesse de se définir comme un collectif structuré par des organismes médiateurs, pour devenir un ensemble de micro-unités à l’échelle de l’individu (8).  »


Déjà touchés de plein fouet par le développement de la vente en ligne, les libraires sont les intermédiaires voués à disparaître en premier — à moins de considérer que la fonction de « médiateurs numériques » (c’est-à-dire de gestionnaires de bases de données) soit un prolongement de leur activité. Ils ont choisi ce métier pour s’inscrire dans un lieu dédié aux livres, aux conseils, à l’échange et à la rencontre, inscrit dans un territoire, une matérialité, une présence. La contrainte spatiale est garante de la diversité : à la société du livre correspondent des structures de taille moyenne, à la société du numérique correspondent des goulets d’étranglement mondiaux au pouvoir démesuré (Google, Amazon, etc.) qui cohabitent avec un grand nombre de niches affinitaires relativement hermétiques les unes vis-à-vis des autres. Or seule une société à la mesure de l’homme permet l’exercice d’une vraie démocratie.


Dans le cas des bibliothèques, penser que l’enrichissement culturel et intellectuel sera facilité par la possibilité de consulter une infinité de textes via un réseau virtuel revient à considérer que l’égalité n’est pas affaire d’éducation et de structures sociales, mais qu’elle se résume à une égalité d’accès — alimentant d’ailleurs les fantasmes de toute-puissance (« avoir une bibliothèque dans sa poche »). A l’inverse, les mouvements d’émancipation ont lutté contre cette vision libérale de l’égalité formelle des chances, pour défendre l’éducation populaire, bien loin du « seul face au savoir » que les classes dominantes ont souvent promu. En France, loin d’être inaccessibles, de très nombreux livres sont disponibles dans les bibliothèques — fréquentées par une personne sur deux (9) !


La fonction même d’éditeur et son savoir-faire deviendront superflus à mesure que le livre électronique s’imposera. Actuellement indispensable en raison de la matérialité même du livre et de ses conditions de production (coût de fabrication, diffusion/distribution, gestion des droits d’auteur), la sélection, inhérente à toute production éditoriale, n’est plus si cruciale dès lors que tout peut être publié en ligne à moindre coût.


Enfin, et c’est peut-être là le cœur de la mutation qu’initie l’e-book, une fois la matérialité du livre dissoute — et toute la culture qui va avec —, sa textualité se décomposera. Il deviendra un objet hypermédia, et la reproduction de sa forme traditionnelle stricto sensu en format numérique fera long feu. Aux tenants de la cohabitation numérique/papier, rappelons que, durant les trente années qui ont suivi l’apparition de l’imprimerie, la production de manuscrits s’est considérablement développée, jusqu’à saturation du marché puis basculement généralisé vers l’imprimé, le manuscrit devenant peu à peu objet de collection. Le parallèle avec la situation actuelle est saisissant (surproduction...), d’autant que les arguments en faveur des modèles de biédition papier/numérique font du livre un produit digne d’intérêt uniquement pour sa qualité d’objet graphique.


La nature du support et son environnement influencent le mode de lecture. Internet privilégie l’efficacité, l’immédiateté et la masse d’informations. La lecture y est plus segmentée, fragmentée et discontinue. Le numérique, « hypertexte » et multimédia, induit une « hyper-attention » que des psychologues américains opposent à la deep attention (l’attention profonde) que nécessite la lecture linéaire sur papier. Le risque que la lecture classique devienne insupportable, y compris physiquement, se profile. Nous assisterions alors à la « liquidation de la faculté cognitive (...) remplacée par l’habileté informationnelle (10) ». Comme le souligne Nicholas Carr : « La dernière chose que souhaitent les entrepreneurs du Net, c’est d’encourager la lecture lente, oisive, ou concentrée. Il est de leur intérêt économique d’encourager la distraction (11). »


Un espace silencieux qui met en échec le culte de la vitesse

Inversement, la force du livre réside dans le fait qu’il donne corps à un certain nombre d’idées et les matérialise, ce qui constitue l’espace même du débat démocratique. L’historien Roger Chartier a bien montré comment, au-delà du contenu des imprimés, l’acte même de lecture individuelle ou collective, socialement répandu au XVIIIe siècle, a produit « les origines culturelles de la Révolution française (12) », à savoir l’esprit critique, l’habitude de la discussion argumentée, de l’échange politique..., et ce des salons littéraires aux veillées villageoises — où les lectures orales faisaient exister des espaces d’attention commune.


Le livre papier, dans sa linéarité et sa finitude, dans sa matérialité et sa présence, constitue un espace silencieux qui met en échec le culte de la vitesse et la perte du sens critique. Il est un point d’ancrage, un objet d’inscription pour une pensée cohérente et articulée, hors du réseau et des flux incessants d’informations et de sollicitations : il demeure l’un des derniers lieux de résistance.


(1) Cité par Laurie Haslé dans « L’internationale des e-bibliothèques », 20minutes.fr, 27 avril 2009.

(2) Lire Robert Darnton, « La bibliothèque universelle, de Voltaire à Google », Le Monde diplomatique, mars 2009.

(3) Cf. Jean-Noël Jeanneney, Quand Google défie l’Europe. Plaidoyer pour un sursaut, Mille et une nuits, Paris, 2005.

(4) Rapport « Accueillir le numérique ? Une mutation pour la librairie et le commerce du livre », Association des librairies informatisées et utilisatrices de réseaux électroniques (Alire) et Syndicat de la librairie française (SLF).

(5) Cf. Joël Faucilhon, « Un monde d’informaticiens et de manutentionnaires ? Livre indépendant et nouvelles technologies », dans l’ouvrage collectif Le Livre : que faire ?, La Fabrique, Paris, 2008.

(6) Jérôme Vidal, Lire et penser ensemble. Sur l’avenir de l’édition indépendante et la publicité de la pensée critique, Editions Amsterdam, Paris, 2006.

(7) « Accueillir le numérique ? », op. cit.

(8) Pascal Josèphe, La Société immédiate, Calmann-Lévy, Paris, 2008.

(9) Benoît Yvert, « L’avenir du livre », Le Débat, n° 145, Paris, mai-août 2007, p. 6.

(10) « Formation et destruction de l’attention », Arsindustrialis.org, 2008.

(11) « Google nous rend-il stupides ? », Les Cahiers de la librairie, n° 7, Paris, janvier 2009.

(12) Roger Chartier, Les Origines culturelles de la Révolution française, Seuil, Paris, 1990.

Voir aussi le courrier des lecteurs dans notre édition d’octobre 2009.


http://www.monde-diplomatique.fr/2009/09/BIAGINI/18152 - septembre 2009
http://www.internationalnews.fr/article-le-livre-dans-le-tourbillon-numerique-38741747.html

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