5 octobre 2009 1 05 /10 /octobre /2009 05:50
Mecanopolis

18 juil 2009


Sur Edward Bernays


L’étude systématique de la psychologie des foules a mis au jour le potentiel qu’offre au gouvernement invisible de la société la manipulation des mobiles qui guident l’action humaine dans un groupe. Trotter et Le Bon d’abord, qui ont abordé le sujet sous un angle scientifique, Graham Wallas, Walter Lippmann et d’autres à leur suite, qui ont poursuivi les recherches sur la mentalité collective, ont démontré, d’une part, que le groupe n’avait pas les mêmes caractéristiques psychiques que l’individu, d’autre part, qu’il était motivé par des impulsions et des émotions que les connaissances en psychologie individuelle ne permettaient pas d’expliquer. D’où, naturellement, la question suivante : si l’on parvenait à comprendre le mécanisme et les ressorts de la mentalité collective, ne pourrait-on pas contrôler les masses et les mobiliser à volonté sans qu’elles s’en rendent compte ?


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La pratique de la propagande a récemment prouvé que c’était possible, du moins jusqu’à un certain point et dans certaines limites. Certes la psychologie collective est loin d’être une science exacte et les mystères de la motivation humaine n’ont pas tous  été révélés.


Cela étant, l’alliance de la théorie et de la pratique s’avère assez fructueuse pour qu’il ne soit plus permis de douter que, dans certains cas, la mise en oeuvre de tel ou tel mécanisme provoque en effet un changement d’opinion remarquablement conforme à celui attendu, un peu comme un automobiliste règle la vitesse de sa voiture en agissant sur le débit d’essence. Bien que la propagande ne soit pas une science au sens expérimental du terme, ce n’est plus tout à fait la pratique empirique à quoi se résumait l’avènement de la psychologie des foules. Elle est scientifique au sens où elle cherche autant à fonder ses opérations sur des connaissance tirées de l’observation directe de la mentalité collective que sur des principes dont la cohérence et la relative constance ont été démontrées.


Comme le savant dans son laboratoire, le propagandiste étudie systématiquement le matériaux sur lequel il travaille. Lorsqu’il doit, par exemple, préparer une campagne de vente d’envergure nationale, il explore le secteur en entourant d’un service de presse, d’un corps d’éclaireurs, et en effectuant lui-même des recherches ciblées.


L’homme étant de nature grégaire, il se sent lié au troupeau, y compris lorsqu’il est seul chez lui, rideaux fermés. Son esprit conserve les images qu’y ont imprimées les influences sociales.


Leurs travaux ont amené Trotter et Le Bon à la conclusion que la pensée au sens strict du terme n’avait pas sa place dans la mentalité collective, guidée par l’impulsion, l’habitude ou l’émotion. À l’heure du choix, son premier mouvement est en général de suivre l’exemple d’un leader qui a su gagner sa confiance. C’est là un des principes les plus fermement établis de la psychologie des foules, qui opère en fixant à la hausse ou à la baisse le prestige d’une station balnéaire, en suscitant une ruée sur telle banque ou un mouvement de panique à la bourse, en créant l’engouement qui va déterminer le succès d’un livre ou d’un film.


Quand la foule ne peut pas calquer sa conduite sur celle d’un leader et doit se déterminer seule, elle procède au moyen de clichés, de slogans ou d’images symbolisant tout un ensemble d’idées ou d’expériences. Il y a quelques années, il suffisait d’accoler au nom d’un candidat politique le mot intérêts pour qu’instinctivement des millions de gens lui refusent leurs votes, tant ce qu’évoquait ce terme, « intérêts », était associé à la corruption. Plus près de nous, le mot bolchevique a rendu un service du même ordre à ceux qui voulaient effrayer le grand public pour le détourner d’une ligne d’action.


Les propagandistes réussissent parfois à faire basculer tout un magma d’émotions collectives en jouant sur un vieux cliché ou en en forgeant un nouveau. En Grande-Bretagne, les hôpitaux d’évacuation militaire furent la cible de très nombreuses critiques pendant la guerre, à cause des traitements sommaires qui y étaient dispensés aux blessés. Aux yeux de l’opinion, les patients d’un hôpital avaient droit à des soins prolongés et consciencieux. Le mécontentement public céda quand, au lieu d’hôpitaux, on se mit à parler de « postes d’évacuation ».


Personne n’attendait d’une institution ainsi baptisée qu’elle dispense plus que des traitements d’urgence. Le terme « hôpital » avait un sens convenu, indissociablement associé à un certain cliché. Jamais l’opinion ne se serait laissée persuader qu’il convenait de distinguer tel et tel type d’établissement hospitalier, qu’il fallait séparer l’expression de l’image qu’elle évoquait. En revanche, l’invention d’un nouveau terme a automatiquement conditionné l’émotion publique en faveur desdits postes d’évacuation.


Les psychologues de l’école de Freud, eux surtout, ont montré que nos pensées et nos actions sont des substituts compensatoires de désirs que nous avons dû refouler. Autrement dit, il nous arrive de désirer telle chose, non parce qu’elle est intrinsèquement précieuse ou utile, mais parce que, inconsciemment, nous y voyons un symbole d’autre chose dont nous n’osons pas nous avouer que nous le désirons. Un homme qui achète une voiture se dit probablement qu’il en a besoin pour se déplacer, alors qu’au fond de lui il préférerait peut-être ne pas s’encombrer de cet objet et sait qu’il vaut mieux marcher pour rester en bonne santé. Son envie tient vraisemblablement au fait que la voiture est aussi un symbole du statut social, une preuve de la réussite en affaires, une façon de complaire à sa femme.


Ce grand principe voulant que nos actes soient très largement déterminés par des mobiles que nous nous dissimulons vaut autant pour la psychologie collective que pour la psychologie individuelle. Le propagandiste soucieux de réussir doit donc comprendre ces mobiles cachés, sans se satisfaire des raisons que les individus avancent pour justifier leur comportement.


A cet égard, il ne suffit pas de bien connaitre la mécanique sociale, le jeu des regroupements, des clivages et des allégeances. La vapeur qui fait tourner la machine sociale, ce sont les désirs humains. Ce n’est qu’en s’attachant à les sonder que le propagandiste parviendra à contrôler ce vaste mécanisme aux pièces mal emboitées que forme la société post-moderne.


Le propagandiste d’autrefois travaillait en fonction de la réponse psychologique « mécaniste » alors en vogue dans nos universités. Elle assimilait l’esprit humain à ni plus ni moins qu’une machine, un système de nerfs et de centres nerveux réagissant aux stimuli avec une régularité mécanique, tel un automate sans défense, dépourvu de volonté propre.


Une des doctrines de cette école de psychologie affirmait qu’un stimulus souvent répété finit par créer une habitude, qu’une idée souvent réitérée se traduit en conviction.


Les nouveaux propagandistes savent qu’il est possible, en s’adressant aux hommes qui composent les masses par le biais de leurs formations collectives, de susciter des courants émotionnels et psychologiques qui travailleront pour eux. Au lieu de s’attaquer de front aux résistances, ils cherchent à les supprimer. À cet effet, ils créent les circonstances qui, en canalisant les courants émotionnels, vont produire une demande.


Edward Bernays


Psychologie et manipulation des masses (première partie)


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