1 février 2010 1 01 /02 /février /2010 13:54
La Synthèse par Thierry Discepolo
(HommeModerne.org)


http://www.brooksinternational.com/Customized/Uploads/images/zinn.jpg
Howard Zinn


Tous les livres ont leur petite histoire, qui n’intéresse le plus souvent que ceux qui les ont fait. Mais la petite histoire de ce livre d’histoire est un peu plus longue déjà. Et certains de ses éléments nous ont paru mériter la publicité.


L’histoire de ce livre en France est d’abord celle de son absence. Édité en 1980 aux États-Unis, il a fait l’objet en 22 ans de 5 rééditions. Le titre existe en version courte (seulement le xxe siècle) ; et en version lue par Matt Damon, jeune star du cinéma américain. Vendu à plus de 950 000 exemplaires aux États-Unis (et 65 000 en Angleterre), ce livre est traduit depuis 20 ans en espagnol, en russe et en japonais ; les éditions turques, arabes, roumaines et grecques sont en cours ; l’Italie et l’Allemagne boudent semble-t-il plus encore que la France.


Sa parution, en 1980 donc, a aussitôt fait l’objet d’une recension de deux pages dans Le Monde diplomatique. Et puis le livre a attendu 20 ans que les éditions Agone soient assez solides pour envisager la traduction et l’édition d’une somme de 812 pages – qui a mobilisé une équipe de six personnes. Une chose est certaine, l’acquisition des droits de ce livre auprès de l’éditeur américain ne s’est pas faite dans une ambiance de concurrence.


Pourquoi une si longue négligence ? Les États-Unis sont-ils un pays qui compte pour si peu dans l’histoire politique et sociale, économique et commerciale, intellectuelle et artistique du monde contemporain ?


Personne n’a dit aussi bien que Pierre Nora, directeur de la collection « Bibliothèque des histoires » chez Gallimard, les raisons pour lesquelles l’édition française répugne à publier de tels ouvrages – il s’agissait alors de L’Âge des extrêmes, d’Éric Hobsbawm, mais rien n’a changé depuis : « Tous les éditeurs, bon gré mal gré, sont bien obligés de tenir compte de la conjoncture intellectuelle et idéologique dans laquelle s’inscrit leur production. Or, il y a de sérieuses raisons de penser qu’un tel livre apparaîtra dans un environnement intellectuel et historique peu favorable. D’où le manque d’enthousiasme à parier sur ses chances. La France ayant été le pays le plus longtemps et le plus profondément stalinisé, la décompression, du même coup, a accentué l’hostilité à tout ce qui, de près ou de loin, peut rappeler cet âge du philosoviétisme ou procommunisme de naguère, y compris le marxisme le plus ouvert. Cet attachement, même distancié, à la cause révolutionnaire [conclut Nora], Éric Hobsbawm le cultive certainement comme un point d’orgueil, une fidélité de fierté, une réaction à l’air du temps ; mais en France et en ce moment, il passe mal. »


Conjoncture intellectuelle et idéologique des plus défavorable en effet. Mais disons-le autrement : celle de l’amalgame entre recul de la critique marxiste du capitalisme et effondrement de l’Union soviétique. Un amalgame bien utile au nouvel ordre néolibéral pour invalider toute croyance en la possibilité d’une organisation sociale qui se fonde sur le bonheur du plus grand nombre décidé par eux-mêmes plutôt que sur la liberté individuelle de faire des profits et de s’accomplir dans la seule consommation.


C’est la raison pour laquelle, justement, dans notre pays où la parole publique la mieux autorisée et la plus bavarde semble celle de renégats communistes, maoïstes ou trotskistes, il nous a paru particulièrement urgent de donner à lire l’attachement de Howard Zinn à une cause révolutionnaire qu’il « cultive comme un point d’orgueil, une fidélité de fierté, une réaction à l’air du temps ». Une attitude d’autant plus singulière qu’elle débarque d’un pays qui ne nous a plus trop habitués à de telles exportations.


« Une autre histoire » aurait pu donc être le titre de ce livre. Un livre qui rassemble d’ailleurs à peu près tout ce qui fait la ligne éditoriale d’Agone, notamment dans ce travail d’éducation populaire qui doit plus à la contre information qu’à la vulgarisation. Car Zinn ne livre pas seulement une synthèse de la connaissance historique disponible sur le pays qui prend le plus de place dans le quotidien de bien des gens qui s’en priveraient volontiers… On trouve déjà sur le marché une telle production savante et semi-savante. Mais il s’agit là des versions officielles d’une histoire des dominants par leurs clercs – telles que déclinée par un universitaire de presse comme Nicole Bacharan (attachée au Monde et à France Inter), avec son Good morning America : ceux qui ont inventé l'Amérique (paru en 2001) –, qui installent le lit sur lequel peut croître et se développer la production d’une vieille ganache réactionnaire comme Jean-Francois Revel – son L’Obsession anti-américaine : son fonctionnement, ses causes, ses inconséquences vient de paraître, aussitôt loué par le quotidien du soir Le Monde.


Plutôt donc qu’une actualisation de ces histoires du point de vue du pouvoir, Zinn en propose comme le contre-modèle, l’antidote qui nous permet de nous soigner de l’histoire écrite par les dominants pour désespérer les dominés de tout changement.


Au moment de chercher comment illustrer en quelques phrases cette chose, « l’histoire écrite par les dominants », n’étant en rien historien des États-Unis ni de quelqu’autre territoire ou période que ce soit, je me suis trouvé bien embêté. Mais on peut toujours faire confiance en la brutalité bestiale de quelque journaliste pour nous fournir régulièrement des illustrations comme sur un plateau. Ainsi Jean-Marie Colombani, directeur du Monde, expliquait-il le 11 septembre dernier à un interlocuteur africain que la destruction du World Trade Center était « un événement historique » tandis que le génocide rwandais n’était qu’une « guerre civile africaine ». Autrement dit, que le premier concernait l’histoire du monde et pas le second ; que l’un est une leçon d’histoire et l’autre un détail de l’histoire. Au moins, c’est clair. Déclinaison d’un réflexe du sujétion totale au puissant que le même patron de presse avait ramassé le lendemain des attentats dans la formule : « Nous sommes tous américains. » Autrement dit, la douleur des dominants ne nous concerne pas au même titre que celle de dominés. On ne porte que le deuil des maîtres et seule la mort des maîtres est inscrite dans les chroniques. Voilà comment l’histoire avance en oubliant le plus grand nombre.


On voit bien toute la difficulté de raconter cette histoire des oubliés de l’histoire. Et notamment dans l’usage des sources, celles que, justement, Zinn invoque : sources non officielles, ignorées ou sous-utilisées, telles que récits d’esclaves, confessions de prisonniers, correspondance de soldats, journaux de femmes, biographies et autobiographies, auditions publiques et autres documents de la tradition orale. (Ce qui n’empêche pas Zinn d’utiliser également des pièces majeures telles que les Pentagon Papers, rédaction de l’histoire du Vietnam par le département de la Défense, document confidentiel de 7 000 pages qui fut rendu public par deux employés scandalisés par leur expérience directe de la guerre et horrifiés par ce que l’Amérique faisait subir au peuple vietnamien. Ils photocopièrent le document en juin 1971 avant d’en envoyer copie à quelques membres du Congrès et au New York Times. Ce fut, vous l’imaginez, un tollé général.)


Zinn ne tient pour histoire que l’histoire du plus grand nombre. Il prend acte du fait que seule la mémoire des défaites (souvent) et des victoires (rares) des dominés nous enseignent correctement le monde tel qu’il va. Au contraire de la mémoire des États, qui n’est qu’une mémoire déformée selon les exigences idéologiques (ou les modes publicitaires), version aplatie d’un présent toujours renouvelé qui nie l’impact du passé sur le présent et le futur, Zinn propose de rendre à l’histoire son potentiel de subversion, forçant le lecteur à tirer les leçons du passé. Pour croire qu’un autre monde est possible, ça aide bien de savoir que d’autres en ont rêvé avant, et que leur échec n’a rien d’inéluctable mais, au contraire, qu'il fut l’objet d’une mobilisation de tous les instants par ceux qui avaient des intérêts rien moins que théoriques à ce que rien ne change : des questions d’argent, de pouvoir, de confort dans un ordre social soutenu par les lois, la manipulation de l’opinion et la force physique.


La synthèse que constitue cette histoire populaire s’appuie sur les recherches hétérodoxes accomplis depuis les années 1970 sur l’esclavage, sur la période révolutionnaire, sur la formation du capitalisme d’État, sur l’expansion territoriale – que l’on connaît sous le nom poétique de « conquête de l’Ouest » mais qu’il convient de voir comme la première étape de l’impérialisme américain. Une synthèse qui exprime clairement le point de vue – habituellement occulté – de l’opprimé, que l’histoire officielle traite en figurant : l’Indien, le Noir, le Chicano, le Portoricain, le simple soldat, le prisonnier politique, le gréviste, le sans-travail et la femme.


Et puisqu’il ne s’agit que de faire l’histoire du plus grand nombre, Zinn tisse principalement son récit du portrait des mouvements populaires et de leur mode d’action : grèves paysannes et ouvrières, boycottage par des locataires et des consommateurs, formes multiples de désobéissance civile (notamment dans l’armée), organisations de base, alternative au bipartisme démocrate-républicain, luttes syndicales, actions communautaires, etc.


Voyons comment Zinn s’y prend pour inverser cette image d’une histoire tissées de figures héroïques et de hauts faits d’armes, de scènes édifiantes et de personnalités exemplaires.


Pour la plupart d’entre-nous, parmi les événements les plus lyriques de l’histoire américaine en ses débuts de constitution territoriale figure sans doute le drame héroïque de la chute de Fort Alamo… À propos de cette période, Zinn raconte comment, en 1836, après un soulèvement organisé avec le soutien des États-Unis, le Texas se sépare du Mexique avant d’être intégré à l’Union ; comment l’envoi d’un détachement sur la frontière sud du Texas provoque, au printemps 1846, l’incident militaire qui déclenche la guerre de conquête tant souhaitée par les élites américaines, leur permettant d’annexer la moitié du Mexique et d’acheter le Nouveau-Mexique et la Californie – ce qui autorisa la conclusion : « Nous ne prenons rien par conquête, Dieu merci. » Mais pas de Fort Alamo dans cette histoire-là…


Soit dit en passant, les amateurs de western vont être déçus, la chose tant représentée à l’écran ne semble pas même avoir existé… Sur la période et le territoire concerné, Zinn n’expose qu’une lutte des classes entre fermiers et propriétaires terriens sous le titre « L’autre guerre civile ». Non que des shérifs n’aient jamais exercés « au nom de la loi », pistolets à la ceinture ; et que des indiens aient scalpés de pauvres colons ; et que la cavalerie ; etc. Mais tout cela n’est que la partie pittoresque pour l’accaparement d’un territoire suivant le même ordre depuis l’indépendance : celui de l’augmentation des richesses des plus riches.


De la même manière, pour la période moderne, les passionnés de guerre des gangs resteront sur leur faim : le mot même de « mafia » est absent du livre. Non que toute organisation occulte gérant sur une base raciale ou ethnique les jeux, la prostitution, les trafics, le raquet, etc. aient jamais existé, mais, encore une fois, il ne s’agit que de la surface du processus d’intégration violente des derniers arrivants dans un pays où le formalisme de la loi a toujours inscrit l’injustice sociale dans le quotidien du plus grand nombre.


Non que l’histoire que raconte Zinn ne soit pas haute en couleurs ! Elle se déroule au contraire dans le bruit et la fureur. D’autres couleurs toutefois. Moins de cartes postales.

 

 

 

Prenons trois héros martiaux du panthéon américain de la Seconde Guerre mondiale : MacArthur, Eisenhower et Patton. Ils font leur première apparition dans l’histoire américaine au printemps et à l’été 1932, alors que « la colère des vétérans de la Première Guerre mondiale, qui se retrouvent au chômage sans pouvoir nourrir leurs familles, est à l’origine de la marche de la Bonus Army sur Washington. Les anciens combattants, brandissant les certificats gouvernementaux qui leur garantissaient des indemnités (ou bonus), réclament qu’on les leur verse sur-le-champ tant ils en ont désespérément besoin. Seuls ou accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants ; au volant de vieilles voitures épuisées ; en passagers clandestins à bord des trains de marchandises ou en auto-stop, ils arrivent de partout à Washington. Des mineurs de Virginie-Occidentale ; des tôliers de Columbus (Géorgie) ; des chômeurs polonais de Chicago. Une famille – le mari, la femme et leur enfant de trois ans – met trois mois, passant d’un train de marchandises à l’autre, pour venir de Californie. Chief Running Wolf, un Mescalero sans travail, arrive du Nouveau-Mexique en costume traditionnel, avec arc et flèches. Ils sont plus de vingt mille à camper sur l’autre rive du Potomac, en face du Capitole, dans les marais de l’Anacostia où, comme l’écrivit John Dos Passos, « les hommes [couchaient] dans des abris faits de vieux journaux, de boîtes de carton, d’emballages, de plaques de fer-blanc ou de toiles goudronnées, bref, toutes sortes de constructions mal fichues, d’abris contre la pluie fabriqués à partir de ce qu’ils [trouvaient] dans la décharge municipale. » Le décret destiné à autoriser le paiement des fameuses indemnités est voté par la Chambre puis rejeté par le Sénat. Certains vétérans, découragés, lèvent le camp. La plupart restent sur place, les uns occupent des bâtiments officiels, les autres demeurent dans les marais de l’Anacostia. Finalement, le président Hoover ordonne à l’armée de les chasser. Quatre escadrons de cavalerie, quatre compagnies d’infanterie, une batterie de mitrailleuses et six tanks se regroupent près de la Maison-Blanche. Le général Douglas MacArthur est chargé de l’opération, secondé par le major Dwight Eisenhower. Parmi les officiers, un certain George Patton. Après avoir fait parader ses troupes le long de Pennsylvania Avenue, MacArthur utilise les gaz lacrymogènes pour expulser les vétérans des vieux bâtiments qu’ils occupaient avant d’y mettre le feu. L’armée traverse ensuite le pont pour rejoindre Anacostia. Des milliers d’anciens combattants s’enfuient avec femmes et enfants pour échapper aux bombes lacrymogènes. Les soldats incendient quelques baraques ; tout le campement est bientôt la proie des flammes… »

De MacArthur et de Patton, on n’entendra plus parler. Quant à Eisenhower, son retour est l’occasion d’évoquer le rejet de la demande de grâce pour les époux Rosenberg ; l’expédition de milliers de soldats au Liban, qu’il lance, en 1958, pour s’assurer que le gouvernement pro-américain en place ne serait pas renversé par une révolution et pour conserver une présence armée dans cette région riche en pétrole. Puis, au printemps 1960, l’autorisation secrète qu’il donne à la CIA d’armer et d’entraîner des exilés cubains anticastristes au Guatemala en vue d’une future invasion de l’île – un programme que mena à bien (si l’on peut dire) par Kennedy…

 

 

 

Dans ce livre, qui offre une vision d’ensemble de la politique intérieure et étrangère des États-Unis, du débarquement de Christophe Colomb en 1492 aux plus étranges élections de toute l’histoire du pays et à la dernière intervention militaire américaine sous la bannière de la « guerre au terrorisme », les exemples abondent qui éclairent singulièrement les engagements américains de ces dernières années dans des guerres humanitaires :


— « Les États-Unis se sont opposés, au début du xixe siècle, à la révolution que les Haïtiens avaient déclenchée contre la France pour obtenir leur indépendance.


— Les États-Unis ont provoqué une guerre avec le Mexique à l’issue de laquelle ils se sont emparés de la moitié du territoire mexicain.


— Sous prétexte d’aider Cuba à se débarrasser de la tutelle espagnole, les États-Unis s’y installent en imposant une base militaire, leurs investissements financiers et un droit d’intervention dans les affaires intérieures du pays. (Dans le mouvement, les États-Unis se sont également approprié Hawaii, Porto Rico et Guam.)


— Les États-Unis ont mené une guerre sans merci aux Philippins En février 1899, les Philippins se soulevèrent contre les États-Unis, qui ont mit trois ans pour venir à bout de cette révolte, engageant 70 000 soldats et subissant des milliers de pertes au combat. Howard Zinn rapporte ces propos de janvier 1900 devant le Sénat : « Monsieur le président, la franchise est maintenant de mise. Les Philippines sont à nous pour toujours. […] Et à quelques encablures des Philippines se trouvent les inépuisables marchés chinois. Nous ne nous retirerons pas de cette région. […] Nous ne renoncerons pas à jouer notre rôle dans la mission civilisatrice à l’égard du monde que Dieu lui-même a confié à notre race. Le Pacifique est notre océan. […] Vers où devons-nous nous tourner pour trouver des consommateurs à nos excédents ? La géographie répond à cette question. La Chine est notre client naturel. […] Les Philippines nous fournissent une base aux portes de tout l’Orient. Nulle terre en Amérique ne surpasse en fertilité les plaines et les vallées de Lusón. Le riz, le café, le sucre, la noix de coco, le chanvre et le tabac… […] Le bois des Philippines peut fournir le monde entier pour le siècle à venir. L’homme le mieux informé de l’île m’a dit que sur une soixantaine de kilomètres la chaîne montagneuse de Cebu était pratiquement une montagne de charbon. J’ai ici une pépite d’or trouvée telle quelle sur les rives d’une rivière des Philippines… »


Poursuivons.


— Les États-Unis ont « ouvert » le Japon au commerce américain à grand renfort de navires de guerre et de menaces. Ils ont instauré la politique de la « porte ouverte » en Chine, de manière à s’assurer de bénéficier des mêmes opportunités que les autres puissances impérialistes dans l’exploitation des ressources chinoises.


— Toujours pour maintenir la « porte ouverte », les États-Unis ont envoyé des troupes à Pékin pour affirmer avec d’autres nations la suprématie occidentale sur la Chine. Ces troupes étaient sur place depuis bientôt trente ans » quand les États-Unis s’engageaient dans la Seconde Guerre mondiale.


— Alors qu’ils exigent que le marché chinois soit totalement ouvert au commerce, les États-Unis insistaient en revanche pour que l’Amérique latine reste un marché fermé – fermé à tous sauf aux États-Unis, évidemment.


« En bref [conclut Zinn] si la motivation officielle de l’entrée en guerre des États-Unis [fut jamais] le souci de défendre le principe de non-intervention dans les affaires d’autrui, l’histoire du pays permettait déjà de douter de leur compétence en ce domaine » dès avant 1940…


Quelle autre intervention désintéressée trouvons-nous à la suite de l’indubitable Seconde Guerre mondiale ?


– Ni en Grèce en 1947 pour aider les Britanniques à contrôler une guérilla de gauche qui se développe contre la dictature de droite qu’ils y ont instaurée.


– Ni en 1950 en Corée dans une guerre qui fit deux millions de morts. Ni en 1953 en Iran, où un coup d’État orchestré par la CIA installe le Chah. Ni en 1954 au Guatemala, où des mercenaires, entraînés par la CIA au Honduras et au Nicaragua, renversent, avec l’aide de l’aviation américaine, le gouvernement le plus démocratique que le Guatemala ait jamais connu.


– Ni en 1958 au Liban. Ni en 1961 à Cuba, où plus de mille exilés cubains, armés et entraînés par la CIA, débarquent dans la Baie des Cochons avec l’espoir de provoquer une rébellion contre le gouvernement castriste.


– Ni entre 1961 et 1972 au Vietnam, et au Laos et Cambodge puis en Indonésie et en République dominicaine.


– Ni dans les années 1970 et 1980, dans divers coins du Proche-Orient, au Chili puis Salvador et au Nicaragua et sur la minuscule île de la Grenade…


J’en passe…


Puis nous voilà en 1991, quand les États-Unis volent au secours de la souveraineté du Koweït et déclarent la guerre à l’Irak – sans rapport avec le contrôle d’une partie des ressources pétrolières du Golfe ? Et tout de suite en 1999, avec la première guerre humanitaire officielle des États-Unis : le bombardement en mars 1999, par l’OTAN, du Kosovo et de la Serbie.


Demandons-nous encore une fois « si la motivation officielle de l’entrée en guerre des États-Unis [fut jamais] le souci de défendre » un quelconque principe moral : « l’histoire du pays permet de douter de leur compétence en ce domaine »…

 

 

 

Quant à l’histoire intérieure, Zinn développe tout au long des siècles une variation sur le thème de la division des intérêts des dominés, du développement des fragmentations sociales dans un pays où les distinctions de classe recoupent celles des origines nationales, des races et des sexes. Cet usage habile, par le pouvoir, de l’opposition des dominés, culmine avec le système du bipartisme, qui s’installe à la tête de l’État fédéral dès l’Indépendance, et la gestion des conflits par la nature double de l’État fédéral-national, qui prend chaque fois le partie des plus riches – y compris au mépris de la loi même.


Prenons trois exemples.

 

 

Ce modèle de gestion de l’ordre social prend forme dès la période pré-révolutionnaire et fut appliqué dans la mise en place de la rhétorique indépendantiste. Quel problèmes se posent alors aux élites américaines : mater les rébellions populaires ; détourner les paysans en mal de terre d’une alliance avec les Anglais ; canaliser la résistance aux impôts de la Couronne ; accorder aux ouvriers spécialisés et aux artisans des concessions économiques et des libertés politiques qui ne remettent pas en cause les structures de classe.


Ainsi, les terres confisquées aux propriétaires fidèles aux Anglais sont redistribuées de manière à fournir une double opportunité aux chefs révolutionnaires. Autrement dit, selon Zinn : « S’enrichir, eux et leurs amis, et distribuer des lopins aux petits fermiers afin de s’assurer de leur soutien le plus large au nouveau régime politique. Cette attitude va devenir une des principales caractéristiques de la nouvelle nation. Une nation si extraordinairement riche qu’elle pouvait produire la classe dirigeante la plus fortunée qu’on a jamais vue tout en conservant assez de moyens pour satisfaire une petite bourgeoisie destinée à servir de digue entre les plus fortunés et les plus pauvres. »


Zinn « résume ainsi la nature sociale de la Révolution : "Le fait que les milieux les plus humbles aient participé à la bataille ne doit pas masquer que cette bataille était globalement une lutte pour les fonctions et le pouvoir opposant les membres d’une même classe fortunée : les nouveaux contre les anciens. » Avant comme après, l’homme le plus riche d’Amérique était George Washington et les conditions de vie des pauvres blancs sont restées quasiment inchangées.


L’armée d’indépendance elle-même résume cette situation : des fermiers à qui leurs propriétaires avaient promis l’accession à la propriété, mais qui, enrôlés, ont découvert que leur solde n’était pas loin de 10 fois inférieure à celle de officiers ; puis ils ont assisté à l’enrichissement des fournisseurs officiels de l’armée.


(On voit là les prémisses d’une tradition américaine qui produit les fameux « barons voleurs », ces rois de la banque et du rail qui ont refondé le capitalisme au cours du xixe siècle. Zinn fait ainsi le portrait de la banque Morgan, l’une de celles qui prêtent de l’or à l’État : « Pendant la guerre de Sécession, Morgan achète à un arsenal militaire 5 000 fusils à 3,5 dollars pièce, qu’il revend à un général 22 dollars chaque. Ces fusils défectueux auraient arraché le pouce de tout soldat qui s’en serait servi. Le fait est signalé dans un obscur rapport du Congrès, mais il se trouve un juge fédéral pour objecter que cet échange commercial s’appuyait sur un contrat juridiquement valide. »)


En fait, « le fameux "peuple" dont il est question dans la Constitution ("Nous, le peuple des États-Unis", expression dont [les Américains sont] redevables au très riche gouverneur Morris) ne comprend ni les Indiens, ni les Noirs, ni les femmes, ni même les serviteurs sous contrat ».

 

L’abolition de l’esclavage est une bonne illustration du contrôle d’un progrès social inévitable.


Zinn résume ainsi la situation : « En 1860, quand le Sud produit un million de tonnes de coton par an, le nombre des esclaves atteint quatre millions. Constamment en proie aux révoltes et aux conspirations, les États esclavagistes du Sud avaient développé un réseau d’outils de contrôle qui s’appuyait sur les lois, les tribunaux, les forces armées et le préjugé raciste des responsables politiques de la nation. Seuls un soulèvement général des esclaves ou une guerre généralisée auraient pu abattre un système aussi solidement étayé. Mais un tel soulèvement risquait de se révéler incontrôlable et de libérer des forces qui pourraient s’en prendre, au-delà de l’esclavage, au système d’enrichissement capitaliste le plus efficace du monde. En cas de guerre généralisée, en revanche, ceux qui la conduiraient pourraient en maîtriser les conséquences. Aussi est-ce Abraham Lincoln et non John Brown qui affranchit finalement les esclaves.


En 1859, John Brown fut pendu avec la complicité des autorités fédérales pour avoir tenté de faire, par un usage somme toute modéré de la violence, ce que Lincoln ferait quelques années plus tard après un déchaînement de violence généralisé.


L’abolition de l’esclavage se faisant sur ordre du gouvernement – sous la formidable pression, il est vrai, des Noirs, libres et esclaves, et des Blancs abolitionnistes –, elle pouvait être orchestrée de manière à ce que l’émancipation reste limitée. Cette libération "venue du haut" ne pouvait dépasser les bornes fixées par les intérêts des groupes dominants. Mais, portée par la dynamique de la guerre et la rhétorique de la croisade, elle pouvait être ramenée vers un cadre encore plus sûr. Si l’abolition de l’esclavage entraîna, en effet, une reconstruction nationale sur les plans économique et politique, ce ne fut pas une reconstruction radicale mais une reconstruction sécurisante – et surtout rentable. »

 

Rapprochons-nous de la période contemporaine.


À la fin du xixe siècle naît au Texas un rassemblement de fermiers qui aboutit à la formation d’un mouvement populaire qui débouche sur la formation d’un troisième parti qui… Mais comment cela a-t-il commencé ?


Existait alors un système qui permettait aux fermiers d’emprunter aux fournisseurs leurs marchandises mais à un tel taux d’endettement que tout remboursement était souvent impossible – 90 % des fermiers du Sud étaient endettés. (C’est comme si les États-Unis avaient expérimenté chez eux le système de la dette du tiers-monde…)


Deux histoires pour illustrer la situation : « Un fermier blanc de Caroline du Sud achète entre 1887 et 1895 pour 2 681,02 dollars de produits à un fournisseur. Comme il ne peut lui rembourser que 687,31 dollars, il lui donne finalement sa terre. Entre 1884 et 1901, Matt Brown, un fermier noir de Black Hawk (Mississippi), s’approvisionne auprès du magasin Jones, s’endettant de plus en plus. Pour finir, son nom est mentionné une dernière fois dans le livre de comptes du fournisseur, en 1905, pour l’achat d’un cercueil.  »


En 1886, après une série de révoltes contre ce système, des fermiers blancs se réunissent pour fonder la première Farmers Alliance. Des centaines de milliers de fermiers forment des coopératives, achètent du matériel en gros pour obtenir des prix plus bas, mettent leur coton en commun et le vendent via les coopératives.


En 1892, des porte-parole de l’Alliance visitent 43 États et s’adressent à près de 2 millions de familles. Il s’agit déjà alors de la « plus importante tentative d’organisation menée par un groupe de citoyens américains du xixe siècle ».


Le mouvement dépasse 400 000 membres ; les expériences se développent : un système monétaire parallèle, des garanties coopératives agricoles pour assurer les fermiers contre la perte de leur récolte, etc.


Ce projet ne pouvant être repris par aucun des deux principaux partis, les Alliances créent le parti du Peuple (ou parti populiste), qui obtient bientôt des membres au Congrès, un gouverneur en Géorgie et au Texas, etc.


Mais trois problèmes majeurs se présentent : le maintien de la politique aux mains des caciques habituels (qui ne furent jamais mis en danger) ; la question raciale (un blocage constant malgré le caractère unique de l’expérience populiste du rapprochement des races notamment dans le Sud) ; l’alliance fermiers-travailleurs (qui n’aboutit jamais malgré la prédominance de la question économique).


Après de sérieux échecs sur ces points, le piège du suffrage électoral se referme sur les Populistes : rallié au parti démocrate aux élections présidentielles de 1896, le Populisme finit par se perdre dans les méandres de la politique démocrate. Si les démocrates l’emportent, le Populisme est absorbé. Si les démocrates perdent, il se désintègre.


Comme lors de la plupart des périodes électorales américaines, il faut raffermir le système après des années de contestation et de révolte. Lorsqu’un mouvement de masse relativement menaçant se développe, le système bipartisan est prêt à envoyer une de ses colonnes (une fois les démocrates, une fois les républicains) pour le circonvenir et en extirper toute vitalité. Et, toujours le même outil pour noyer le ressentiment de classe sous un flot de slogans d’unité nationale… L’acte suprême de patriotisme restant la guerre, deux ans après l’élection de McKinley à la présidence, les États-Unis déclarent la guerre à l’Espagne. En 1897, Theodore Roosevelt avait écrit à un ami : « Entre nous, […] j’accueillerais avec plaisir n’importe quelle guerre tant il me semble que ce pays en a besoin. »


Mais si la guerre et le chauvinisme peuvent différer la colère de classe inspirée par les dures réalités de la vie quotidienne, elles ne peuvent la faire disparaître complètement. À l’orée du xxe siècle, cette colère éclate de nouveau. Emma Goldman – militante anarchiste et féministe – s’adresse ainsi à la foule au cours d’un rassemblement organisé quelques années après la guerre hispano-américaine : « Comme nos cœurs se soulevaient d’indignation devant ces cruels Espagnols ! […] Mais lorsque la fumée fut dissipée, que les morts eurent été enterrés et qu’il revint au peuple de supporter le coût de cette guerre par la hausse des prix des produits de première nécessité et des loyers – c’est-à-dire quand nous sommes sortis de notre ivresse patriotique –, il nous est soudainement apparu que la cause de la guerre hispano-américaine était le prix du sucre. […] Et que les vies, le sang et l’argent du peuple américain avaient servi à protéger les intérêts des capitalistes américains. »


Les États-Unis allait bientôt connaître le défi socialiste. Il était temps que le pays se lancent dans la Première Guerre mondiale…

 

Finalement, qu’est-ce que dessine ce long parcours historique redessiné par Zinn ? La permanence de la résistance des petites gens ; l’adaptabilité des techniques de contrôle social ; l’incertitude et la nécessité du combat dans un système où les jeux ne sont jamais faits. En fait, quand on rend compte de la vie du plus grand nombre, l’histoire n’est plus qu’une histoire de révolte, de résistance, d’avancées libératrices et de répressions. On voit s’opérer l’affrontement de deux constantes, irréductibles et antagonistes : d’une part, l’inépuisable capacité de résistance d’hommes et de femmes en apparence impuissants et résolus de leur sort ; de l’autre, les ressources infinies d’un système de contrôle, le plus ingénieux système de contrôle de l’histoire du monde, le capitalisme.


Comprenant cela, la fausse opposition, sur fond de nationalisme, entre pro- et anti-américanisme, cette opposition qui fait couler tant d’encre de presse réactionnaire, du Monde au Figaro, prend une tout autre signification. L’« américanisme » et l’« antiaméricanisme » ne sont plus que, d’un côté, l’admiration de la mise au pas d’un peuple par le capitalisme d’État et, de l’autre, le refus de cette gestion et de ses valeurs.


Il est facile de comprendre qu’une telle présentation d’un tel livre sur un tel propos, il ne sera pas facile de la voir se dérouler dans les lieux officiels de l’idéologie officielle, qui n’a aucun intérêt à faire savoir que l’histoire du monde n’a pas toujours été celle du seul monde possible que l’on nous fait.


Car, si ce livre nous permet d’accomplir une conversion du regard, alors nous ne mettrons plus que du désespoir dans nos principales institutions (les grands médias, les partis politiques qui gère l’alternance du capitalisme d’État, les syndicats de la cogestion patronale) pour réserver ailleurs et autrement nos efforts


http://www.homme-moderne.org

Ecouter l'émission de Daniel Mermet sur Howard Zinn: http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=1847#forum13343

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