15 octobre 2009 4 15 /10 /octobre /2009 10:26
Risal


Source: www.sinaltrainal.org

par Roberto Bardini

Créée en 1899, la compagnie bananière United Fruit s’est installée en quelques d’années dans environ une dizaine de pays du continent. Les pionniers de l’empire de la banane n’étaient pas des économistes, ni des comptables, ni des administrateurs d’entreprise ni, encore moins, des philanthropes. C’était des spéculateurs, des aventuriers et des débrouillards prêts à s’enrichir par n’importe quel moyen.


En 1916, un diplomate états-unien accrédité au Honduras qualifia une entreprise, qui par la suite s’unit à la United Fruit, « d’État dans l’État ». Et bien qu’elle changeât plusieurs fois de nom, elle a toujours été un pouvoir derrière le trône. Elle a soudoyé des politiciens, financé des invasions, été à l’origine de coups d’État, enlevé et placé des présidents, mis un terme à des grèves par les armes et appuyé des escadrons de la mort.


En 1970, la United Fruit fusionna avec une autre firme et prit alors le nom de United Brands. En 1990, elle changea à nouveau de nom et devint la Chiquita Brands. Avec 15 000 hectares en Amérique latine et près de 14 000 travailleurs, elle continue d’être un géant des affaires.


« Le roi sans couronne d’Amérique centrale »


Avant 1870, les États-uniens n’avaient jamais vu une banane. Mais cette année-là, l’ingénieur ferroviaire Minor Cooper Keith, né à Brooklyn et âgé de seulement 23 ans, exporta du Costa Rica les premières bananes vers le port de la Nouvelle-Orléans. Trois décennies plus tard, les Etats-Unis consommaient approximativement 16 millions de régimes par an.


Les difficultés de l’époque n’ont pas arrêté Minor C. Keith, né en 1848, l’année de la publication du Manifeste communiste de Karl Marx. Pour la construction des voies allant de Puerto Limon à San José, il recruta une première cargaison de 700 voleurs et criminels des prisons de Louisiane ; seulement 25 survécurent aux dures conditions de la jungle et des marais. L’homme d’affaires ne se découragea pas et fit venir 2 000 Italiens. A voir les conditions de travail, la plupart préférèrent fuir dans la forêt. L’entrepreneur attira alors des Chinois et des Noirs, en apparence plus résistants aux maladies tropicales. Dans l’installation des premiers 40 kilomètres de rails, 5 000 travailleurs moururent.


L’entreprenant Keith épousa la fille de l’ex-président José Maria Castro Madriz, le premier chef d’État de la République. Il se fit des relations dans la haute société provinciale costaricaine, soudoya des politiciens, acheta des autorités et obtint la concession du chemin de fer flambant neuf pour 99 ans. Il put alors se consacrer complètement au négoce de la banane.


En 1899, il chercha des associés et fonda à Boston la United Fruit Company, la compagnie bananière la plus grande du monde, avec des plantations en Colombie, au Costa Rica, à Cuba, au Honduras, en Jamaïque, au Nicaragua, au Panamá et à Saint-Domingue. En peu de temps, il devint propriétaire de 10% du territoire costaricain et se fit connaître comme « le roi sans couronne d’Amérique centrale ».


En plus des trains du Costa Rica et de la production bananière d’Amérique centrale et des Caraïbes, Keith et ses associés contrôlaient les marchés municipaux, les trams, l’électricité et l’eau ; possédaient 180 kilomètres de voies ferrées reliant les plantations aux ports et, en peu de temps, devinrent maîtres d’une ligne maritime qui transportait la banane vers les quais d’Europe et des Etats-Unis. Cet empire naval, créé en 1907 avec quatre navires et qui en avait cent en 1930, existe encore aujourd’hui et se nomme Great White Fleet (Grande Flotte blanche).


Minor Kleith fonda en 1911 l’International Railroads of Central America, qui unit ses lignes ferroviaires au Mexique et au Salvador. Il mourut à l’âge de 81 ans, en 1929, au moment du célèbre « mardi noir » de Wall Street à l’origine de ce que l’on a appelé la Grande Dépression. L’homme qui était arrivé au Costa Rica les mains vides avait une fortune de 30 millions de dollars dont on n’a jamais su ce qu’elle était devenue.


« L’homme banane »


Samuel Smuri, fils d’un paysan juif de Bessarabie (Russie) arriva aux Etats-Unis en 1892, à 15 ans. A 18 ans, il changea son nom pour Zemurray et commença à acheter à bas prix des bananes sur le point de se décomposer sur les quais de la Nouvelle-Orléans, qu’ensuite il vendait rapidement à des villages voisins. A 21 ans, il possédait 100 000 dollars sur un compte en banque.


Sam Zemurray n’avait pas fait d’études et ne parlait pas bien anglais, mais il était déjà prêt pour les grosses affaires. Il épousa la fille de Jacob Weinberger, le vendeur de bananes le plus important de la Nouvelle-Orléans, acheta une entreprise maritime en faillite et, en 1905, débarqua à Puerto Cortès (Honduras). Il y acquit une autre compagnie au bord de la faillite, la Cumayel Fruit Company.


En 1910, il était propriétaire de 6 000 hectares, mais endetté avec plusieurs banques états-uniennes. Il décida alors de s’emparer de tout le pays au moindre coût. Il y parvint l’année suivante.


Zemurray retourna à la Nouvelle-Orléans et chercha Manuel Bonilla, un ex-président du Honduras en exil, qu’il convainquit de faire un coup d’État pour récupérer le pouvoir. Bonilla était un ancien charpentier, violoniste et clarinettiste qui, grâce aux guerres civiles, passa du grade de caporal à celui de général. Zemurray enthousiasma aussi pour participer à l’aventure centre-américaine le « général » Lee Christmas, un soldat de fortune et son protégé Guy « Mitrailleuse » Molony, un tueur professionnel.


En janvier 1911, les quatre embarquèrent à bord d’une flotte de corsaires en direction du Honduras. Armés seulement d’une mitrailleuse lourde, d’une caisse de fusils à répétition, de 1 500 kilos de munitions et de bouteilles de bourbon, les mercenaires dévastèrent tout sur leur passage une année durant et arrivèrent à Tegucigalpa le 1er février 1912 où ils installèrent Bonilla au pouvoir.


En 1912, le président reconnaissant octroya à Zemurray une concession libre d’impôts de dix mille hectares pour cultiver la banane durant 25 ans. « Le territoire contrôlé par la Cumayel est un Etat en soi », informait le consul états-unien à Puerto Cortès en 1916. « Il héberge ses employés, cultive des plantations, administre des chemins de fer et des ports, des lignes de vapeurs, des systèmes d’eau, des usines électriques, des commissariats, des clubs ».


En 1929, au milieu d’une grande crise mondiale, le commerçant russe vendit la Cumayel à la United Fruit en échange de 300 000 actions évaluées à 31 millions de dollars, ce qui lui permit de rester le principal actionnaire individuel. Le spéculateur était alors déjà connu comme « l’homme banane ».

Sam Zemurray occupa de hauts postes dans la United Fruit Company jusqu’en 1957, dont la présidence. En 1961, à 84 ans, il mourut victime de la maladie de Parkinson. Il est l’auteur d’une phrase qui est passée dans l’histoire de l’Amérique centrale : « Au Honduras il est meilleur marché d’acheter un député qu’une mule ».


Le massacre de Santa Marta


En 1928, la United Fruit Company était en Colombie depuis presque trois décennies et bénéficiait de l’absence de législation du travail. Le 6 décembre de cette année-là, après un mois de grève, trois mille travailleurs de l’entreprise se réunirent près de la gare ferroviaire de Ciénaga, dans le département de Magdalena, dans le nord du pays. La rumeur courait que le gouverneur allait venir pour écouter leurs réclamations. Le fonctionnaire ne vint jamais et ils furent criblés de balles.

A la demande de la compagnie bananière, l’armée avait encerclé le lieu. Le général aux commandes donna cinq minutes à la foule pour se disperser. Passé ce délai, il ordonna à la troupe de tirer. Selon le gouvernement, « neuf révoltés communistes » moururent.


Cependant, le 29 décembre 1928, le consul états-unien à Santa Marta envoya un télégramme à Washington dans lequel il indiquait qu’il y avait entre 500 et 600 victimes. En janvier de l’année suivante, le diplomate informa que le nombre de morts était supérieur à mille et mentionnait comme source le représentant de la United Fruit à Bogotá.


Les cadavres avaient été transportés en train jusqu’à la côte et jetés dans l’océan Atlantique. L’entreprise de chemins de fer de la région était propriété de la firme britannique Santa Marta Railway Company, mais la majorité de ses actions appartenait à la United Fruit.

« Ma banana republic  »


Le New-yorkais Minor Cooper Keith débarqua aussi au Guatemala. En 1901, le dictateur Manuel Estrada Cabrera attribua à l’United Fruit l’exclusivité pour transporter le courrier aux Etats-Unis. Ensuite, il autorisa la création de la compagnie des chemins de fer comme une filiale de l’entreprise bananière. Puis, il lui concéda le contrôle de tous les moyens de transport et de communication. Et comme si cela ne suffisait pas, la firme fut exemptée de payer tout impôt au gouvernement pour 99 ans.


Estrada Cabrera -personnage central du roman El señor presidente, de Miguel Angel Asturias- se maintint au pouvoir 22 ans, jusqu’à ce que le Congrès le déclare « malade mentalement » en 1920, mais la United Fruit continua de tirer les fils de la politique. 75% de la terre cultivable était la propriété de 2% de la population, et dans ce scandaleux pourcentage, la United Fruit possède la majorité. Il y avait longtemps déjà que Keith considérait le Guatemala comme « sa banana republic ». Les habitants d’Amérique centrale et des Caraïbes doivent lui être reconnaissants pour la dénomination.


En 1952, quand le président Jacobo Arbenz tenta de réaliser une prudente réforme agraire au bénéfice de 100 000 familles paysannes, la United Fruit, sachant que cela mettrait fin à ses privilèges, se mit à l’oeuvre pour l’éviter. La solution était à Washington.


Un des actionnaires de la firme était secrétaire d’État du président Dwight Eisenhower : il s’agissait de John Foster Dulles, qui était aussi l’avocat de Prescott Bush, le grand-père du président George W. Bush. Son frère cadet, Allen Dulles, est alors le premier directeur civil de la Central Intelligence Agency (CIA).


Avec le prétexte du « danger communiste » au Guatemala, les frères Dulles firent le sale boulot pour la United Fruit. Le 27 juin 1954, une force militaire dirigée par le général Carlos Castillo Armas - qui est partie des champs bananiers de l’entreprise au Honduras - envahit le pays. Des pilotes états-uniens bombardèrent la capitale. Arbenz fut renversé et s’exila au Mexique. Douze mille personnes furent arrêtées, plus de 500 syndicats dissous et deux mille dirigeants syndicaux quittèrent le pays.


Castillo Armas, formé à Fort Leavenworth (Kansas), était « bon marché, obéissant et abruti », selon l’écrivain Eduardo Galeano. Et devint président. Il était l’homme qu’il fallait à la United Fruit pour qu’elle reste « propriétaire de champs en friche, du chemin de fer, du téléphone, du télégraphe, des ports, des bateaux et de beaucoup de militaires, politiciens et journalistes ».


Le dernier scandale au centre duquel se trouve la Chiquita Brands a eu lieu en Colombie, où il a été prouvé que l’entreprise payait depuis 1997 des paramilitaires pour éliminer des dirigeants paysans et des syndicalistes « gênants ». Elle s’est retirée du pays en 2004 et a été condamnée au début du mois d’avril de cette année à une amende de 25 millions de dollars par une cour états-unienne, après avoir admis avoir payé 1,7 millions de dollars aux Autodéfenses Unies de Colombie (AUC) en échange de sécurité.


L’histoire de la United Fruit - United Brands - Chiquita Brands est quasi interminable. Mais elle peut se résumer en une phrase du Parrain de Mario Puzo : « Une douzaine d’hommes avec des mitrailleuses ne sont rien face à un seul avocat avec un portefeuille plein ». Tout au long ce ces 108 années, l’empire bananier a eu recours au service des uns et des autres.


Article publié le 18 juillet 2007


Source : Bambú Press (http://bambupress.wordpress.com/), 20 mai 2007.


Traduction : Gérard Jugant et Fausto Giudice, membres de Tlaxcala (http://www.tlaxcala.es/), le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Traduction revue par l’équipe du RISAL.


link http://risal.collectifs.net/spip.php?article2491

 


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