5 novembre 2014 3 05 /11 /novembre /2014 14:20

Internationalnews

Mediapart

 

Par Olivier Beuvelet

Capture d'écran sur le site de Monsanto 
Capture d'écran sur le site de Monsanto

Un récent article de La nouvelle revue du travail,consacré aux agriculteurs victimes des pesticides, soulignait la manière dont les industriels de la chimie phyto-sanitaire, réunis en un groupe de pression finement baptisé UIPP (Union des Industries de la Protection des Plantes) étaient passés maîtres dans l’art de détourner l’image de leurs victimes à leur propre profit, en accompagnant leur démarche.


“Il faut enfin évoquer un autre aspect fondamental dans la compréhension de cette affaire, dénoncé dans la mobilisation des agriculteurs phytovictimes : la prédominance de l’industrie phytosanitaire dans tous les canaux d’information, de prévention et de protection des agriculteurs. Ce phénomène d’omniprésence des industriels contribue de fait à entretenir leur domination dans la maîtrise du « problème pesticide », et notamment vis-à-vis des victimes.”


La technique est simple et au moins aussi ancienne que le personnage de Tartuffe, créé par Molière à la fin du XVII ème siècle. Il suffit de se faire le chantre de ce que l’on détruit, devenir le médecin de la maladie qu’on a inoculée, avoir à coeur d’éteindre l’incendie qu’on a allumé…


Monsanto et les abeilles…


Dans la galaxie des 21 entreprises agrochimiques qui composent l’UIPP, la palme de la tartufferie iconique revient sans doute à la plus célèbre de toutes, Monsanto, et à la manière dont elle enfile le costume de défenseur des abeilles alors même que de nombreuses études scientifiques pointent le rôle des pesticides et des OGM dans le phénomène du CCD, (Colony Collapse Disorder/disparition des colonies d’abeilles), observé depuis les années 90 en Europe et aux Etats-Unis.


Si vous arrivez sur le site de la multinationale américaine, reine des pesticides et des OGM, en provenance de la liste des membres de l’UIPP, vous serez accueillis par une imagerie campagnarde bon teint, aux couleurs mordorées, qui interpellera l’ami des abeilles qui sommeille en vous en lui posant la question suivante : "A quoi ressemblerait un repas sans les abeilles ?"

 

Capture d'écran sur le site de Monsanto

Capture d'écran sur le site de Monsanto


En essayant de répondre à la question par un clic sur cette première image, vous arriverez sur une image interactive qui détaillera l’étendue du désastre écologique gastronomique que représenterait la disparition totale des abeilles ; il vous suffit de cliquer sur un point “vert” pour prendre conscience du rôle que jouent les abeilles dans la confection de tel ou tel met :

 

Capture d'écran sur le site de Monsanto


A ce stade de sa prise de conscience, on peut penser que le défenseur des abeilles que vous êtes devenu grâce à Monsanto va vouloir comprendre le phénomène du CCD (Colony Collapse Disorder) à la l’origine de la menace qui plane sur nos petits déjeuners. Il suffit alors de suivre le maître en cliquant sur l’acronyme si mystérieux…

Capture d'écran sur le site de BEEOLOGICS


Vous arrivez alors sur le site de Beeologics, une entreprise israélienne engagée depuis 2007 dans la recherche de solutions pharmaceutiques à la rapide disparition des abeilles. Elle a notamment trouvé le remède à un virus identifié sous le nom d'Israeli Acute Paralysis Virus.

 

La définition du CCD est claire, l’image d’une ruche nous rassure, et quant aux causes possibles, on nous les précise bien : “Various factors such as mites and infectious agents, weather patterns, electromagnetic (cellular antennas) radiation, pesticides, poor nutrition and stress have been postulated as causes.” (Différents facteurs comme les acariens et des agents infectieux, des phénomènes climatiques, rayonnements éléctromagnetiques (antennes des réseaux de téléphones portables), pesticides, sous nutrition, ont été envisagés comme causes.)


Mais en creusant du côté (à gauche) de ces causes considérées une à une et détaillées par des explications plus précises, on s’aperçoit que deux d’entre elles ont disparu :

Capture d'écran sur le site de BEEOLOGICS


Il y a bien une liste complète des virus et autres bactéries ou acariens nuisibles aux abeilles, c’est la spécialité de l’entreprise, vous pouvez tout fouiller, mais où sont passés les antennes (rarement incriminées dans les études) et surtout les pesticides ?  On note pourtant une cinquantaine d’études scientifiques les mettant en cause dans le CCD, mais nulle trace ici ! Les ramener au cas des antennes serait une façon de minorer leur portée…


Alors, en ami des abeilles attiré dans ces questionnements par les images mordorées ou interactives de Monsanto, vous décidez de demander à BEEOLOGICS où vous pourriez trouver des informations sur cet aspect majeur du problème ; clic sur “contact”

Capture d'écran sur le site de BEEOLOGICS


A la gauche d’une jolie abeille mise en valeur par une contre-plongée audacieuse, apparaissent les coordonnées de BEEOLOGICS, “monsanto.blog@monsanto.com” … L’entreprise israélienne engagée dans le sauvetage des abeilles a été rachetée en 2012 par le géant Monsanto qui n’a même pas pris soin de lui attribuer une adresse mail à son nom. Que vous vous adressiez à l’agence de Rehovot ou de St Louis, c’est la même adresse déracinée qu’il faut utiliser…


Bon. Inutile d’aller leur demander des précisions sur le rôle des pesticides dans la disparition massive des abeilles…  L’oubli était ciblé… Monsanto, accusé de détruire les colonies d’abeilles avec ses amis de l’UIPP a décidé d’investir dans la lutte contre les affections virales, bactériennes et parasitaires des abeilles…  Bienvenu chez Tartuffe !


L’industrie phyto-sanitaire, le fruit et les mains des paysans…


Si l’on retourne maintenant chez les amis de l’industrie phyto-sanitaire, à partir de la liste des membres de l’UIPP, on pourra se livrer  à une orgie visuelle d’images agrestes, fructiphores, bucoliques en diable, où la machinerie la plus avancée s’accorde parfaitement avec les ambitions humanistes et phytotphiles des protecteurs des plantes…


Il y a des séries consacrées aux fruits protégés par l’industrie agrochimique… (et certainement cueillis dans les pages de Fotolia qui en cultive beaucoup.)

Capture d'écran sur le site de d'AGRIPHAR France

Capture d'écran sur le site de d'AGRIPHAR

Capture d'écran sur le site de d'AGRIPHAR France

Capture d'écran sur le site de Belchim

Capture d'écran sur le site de d'ADAMA France

Capture d'écran sur le site de Belchim

Capture d'écran sur le site de GOWAN


Ces gros plans sur des fruits reluisants et très colorés, où domine opportunément la pomme tentatrice, font contraste avec les vues plus large de ce que doit être l’agriculture moderne, où la technologie et la dimension industrielle se trouvent réunies dans une moissonneuse-batteuse en action (l’UIPP l’a dailleurs choisie pour illustrer ses missions et ses activités) :

Capture d'écran sur le site de l'UIPP

Capture d'écran sur le site de Syngenta

Capture d'écran sur le site de GOWAN

Entre le fruit lustré du verger et la machine qui rappelle la nature industrielle de l’agriculture moderne, l'homme a sa place, lui aussi, dans cette imagerie cache-bidon. Alors, selon le bon principe de la tartufferie iconique déjà pointée, c’est précisément à l'endroit où l’industrie chimique blesse l’homme, sur sa peau, que l’image va venir masquer la plaie. Tout comme Monsanto qui exprime son amour des abeilles dans une argumentation imagée d’où le mal que leur font les pesticides est exclu, un certain nombre des entreprises agro-chimiques de l’UIPP va nous montrer des mains d’agriculteurs au contact des plantes :

Capture d'écran sur le site de Bayer

Capture d'écran sur le site d'Arysta LifeScience

Capture d'écran sur le site de Bayer

Capture d'écran sur le site d'Adama

Capture d'écran sur le site de Cheminova

Capture d'écran sur le site de Nufarm

Capture d'écran sur le site de Phillagro

Belles images, d’antique mémoire, où la main souveraine de l’homme se porte sur la nature pour la soumettre à la loi de la culture. Quelle harmonie, l’homme caresse le blé en herbe ou contemple dans sa paume le fruit de son travail. La main est l’outil premier de l’agriculteur. Sauf que les mains photographiées ici sont des mains de paysans qui ne touchent pas souvent la terre et qu’en parallèle, sur le site de l’UIPP, on peut voir des images de mains, qui recommandent aux agriculteurs de mettre des gants et de se laver abondamment après manipulation des produits phyto-sanitaires,…

Capture d'écran sur le site de l'UIPP

Capture d'écran sur le site de l'UIPP


Les rôles sont bien répartis, aux entreprises le soin de masquer le réel danger de l’emploi des produits phyto-sanitaires en mettant en scène un contact harmonieux et moderne entre l’homme, la machine et la nature incarnée par un fruit lustré comme une Ferrari.

 

A l’UIPP le soin de s’investir en leur nom dans la protection des agriculteurs, sur des tons verts qui dominent d’ailleurs partout sur les sites… L’agrochimie a repris les codes chromatiques de l’écologie, c'est le fameux greenwashing, qui vampirise l'imaginaire vert jusqu’au nom de son syndicat voué à la  ”Protection des plantes”


Or, si l’on va sur des sites écologistes, tels que ceux des Verts, de Greenpeace et d’autres, on s’aperçoit vite que l’imagerie de la nature n’y est pas du tout la même, voire même qu’elle en est absente, au profit de textes et d’informations. Quand elle existe, ou elle est catastrophiste, ou elle est banale…

 

Le rapport écologiste ou écologique à la nature n’est pas un rapport d’image, de représentation, ou de paysage. L’écologie se préoccupe d’un écosystème dont le paysage est une forme d’expression, un indice de bonne santé, et non d’une nature simplement faite pour agréer l’oeil d’un spectateur qui y contemple sa propre puissance…

 

Même si la notion de protection du paysage y a son importance, le paysage n’est pas une catégorie d’images, c’est un état de la réalité… Ici, chez les agrochimistes, l’image de la nature ou le paysage comme image, sont toujours des projections visant à externaliser ce qu’on veut dissimuler ou oublier ; l’agression chimique contre les sols et l’homme. 


Il faut tout de même remarquer que le site français de Monsanto est moins bucolique que le site américain et qu’il montre même un bidon de Round-up sur sa page d’accueil (voir plus bas), de même que le site de BASF est un des seuls à exposer des produits eux-mêmes dans l’image type d’une salle où entreposer les bidons, toujours dans un but pédagogique en vue de la protection des agriculteurs. Voici à quoi doit ressembler la remise d’une ferme moderne :

 

capture d'écran sur le site de BASF


Mais ces lapsus qui laissent apparaître l’imaginaire chimique de ces entreprises, ne pèsent que très peu de poids à côté de l’immense machinerie bucolique qui accueille les visiteurs de leurs sites… Et en comparant le site de Monsanto USA avec celui de Monsanto France, plus cru ou plus cynique (voir ci-dessous), on peut comprendre à la fois que l’entreprise soigne sa communication outre-atlantique et pourquoi l’UIPP, au logo vert, préfère envoyer ses visiteurs sur le site américain plutôt que sur le site français :

Capture d'écran sur le site de Monsanto France


Comme c’est bien souvent le cas dans le mécanisme de production industriel, le produit spectaculaire a remplacé l’objet réel, l’industrie phytosanitaire nous vend ainsi une campagne mythologique et une nature domestiquée par l'homme et “protégée” par la chimie, invisible, au moment même où il apparaît de plus en plus urgent de généraliser des méthodes de culture agro-écologiques qui rendent leur goût aux fruits et légumes, redonnent vie aux sols détruits par les produits phyto-sanitaires, protègent la biodiversité et laissent les oursins tranquilles.

 

Titre original: Monsanto et les abeilles ou l'image-Tartuffe de l'industrie phyto-sanitaire...

 

Sur le même sujet:

 

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http://www.internationalnews.fr/article-monsanto-et-les-abeilles-ou-l-image-tartuffe-de-l-industrie-phyto-sanitaire-124940996.html

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