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350px-Patrice-Lumumba-Photo-1960-b.gif Congo:
Comment et pourquoi l'Ouest a-t-il organisé l'assassinat de Lumumba (1960)


Critique de deux documentaires de la BBC: Who Killed Lumumba? (Qui a tué Lumumba?), et Mobutu

Par Linda Slattery
10 janvier 2001

  Le parlement belge devrait déposer un rapport au cours de cette année sur l'assassinat en janvier 1961 de Patrice Lumumba, qui fut le premier premier ministre du Congo lorsque celui-ci accéda à l'indépendance. Un voile de mystère a flotté pendant quarante ans sur les circonstances de la mort de Lumumba mais, alors que les vastes richesses minières du Congo redeviennent un objet des rivalités entre les impérialistes, des documents enfouis longtemps dans les archives officielles ont refait surface.

 

L'année dernière, la BBC présenta deux documentaires sur l'histoire tragique de cet État d'Afrique centrale. Qui a tué Lumumba? passa à l'écran dans le cadre de la série Correspondent. Le reportage s'inspirait fortement du dernier livre de l'historien belge Ludo de Witte (Le Meurtre de Lumumba, Verso Books, ISBN: 1859846181, dont la publication est prévue pour juin 2001). De Witte a rassemblé les faits de l'affaire à partir d'archives officielles de Belgique et le documentaire présente aussi des extraits de film d'archives et des entrevues avec des témoins des événements, pour montrer que Lumumba fut assassiné dans un complot tramé par les gouvernements occidentaux.

 

Mobutu, de la série documentaire de la BBC Storyville, révèle comment les puissances occidentales mirent Joseph Sese Seko Mobutu au pouvoir après la mort de Lumumba, l'appuyant durant 32 ans pendant qu'il pillait le pays. Mobutu fut l'allié principal de l'Occident en Afrique pendant la Guerre froide et le Congo devint le relais pour les opérations de la CIA contre les régimes africains soutenus par l'Union soviétique.

 

Ce documentaire révèle la relation personnelle et politique très étroite de Mobutu avec plusieurs dirigeants occidentaux. On y voit des séquences de film de Mobutu embrassé par Jacques Chirac (l'actuel président de la République française), et assis à côté de la reine britannique dans le carrosse royal. Pendant de nombreuses années, jusqu'à ce qu'il tombe en disgrâce à la fin de la Guerre froide, Mobutu fut un ami du roi belge, mais ses amis les plus proches étaient le Président George Bush père et sa famille.

 

Entre 1885 et 1908, de cinq à huit millions de personnes moururent victime du règne personnel du roi Léopold de Belgique sur le Congo, sous un système barbare de travaux forcés et de terreur systématique. En 1959, le gouvernement belge décida finalement d'octroyer l'indépendance au Congo. La première élection porta Patrice Lumumba au pouvoir. Mais son gouvernement se composait d'une coalition instable d'intérêts régionaux, et s'effondra en une semaine. Des sections de l'armée se révoltèrent et la région riche en minerai de Katanga fit sécession.

 

Who Killed Lumumba? présente une nouvelle documentation importante sur la sécession du Katanga. Ludo de Witte a découvert des documents dans les archives belges qui montrent que Moïse Tshombe qui mena la sécession avait agi sur les ordres du gouvernement belge. Ce dernier avait toujours prétendu n'avoir envoyé des troupes au Katanga que pour protéger les vies et la propriété belges. Les recherches de de Witte ont montré que les Belges complotèrent le démembrement du Congo.

 

Des documents américains diffusés en août dernier révèlent que le Président Eisenhower ordonna lui-même à la CIA d'assassiner Lumumba. Le protocole d'une réunion en août 1960 du Conseil national de sécurité confirme qu'Eisenhower dit au chef de la CIA, Allen Dulles, d'«éliminer» Lumumba. Le preneur de notes officiel, Robert H. Johnson, avait dit ceci au Senate Intelligence Committee (comité des services de renseignements du Sénat) en 1975 mais aucune preuve documentaire n'avait pu étayer ses dires.

 

Larry Devlin, l'homme de la CIA au Congo à l'époque, a raconté aux réalisateurs de la BBC comment on lui dit de rencontrer « Joe from Paris » qui s'avéra être l'officier technique en chef de la CIA, le Dr Sidney Gottlieb. « Je l'ai reconnu lorsqu'il s'est dirigé vers ma voiture, se rappelle Devlin, mais lorsqu'il m'a dit ce qu'ils voulaient qui soit fait, j'étais complètement, complètement interloqué. » Gottlieb lui donna un tube de dentifrice empoisonné que Devlin devait apporter subrepticement dans la salle de bains de Lumumba.

 

Il prétend qu'il ne le fit jamais parce que «je n'ai jamais ni suggéré de l'assassiner ni cru que c'était judicieux.» Au lieu de cela, «je l'ai jeté [le dentifrice] dans le fleuve Congo quand son utilité expira.»

 

L'«utilité» du poison expira assez rapidement puisque Lumumba fut assassiné peu de temps après par des agents belges.

 

Eisenhower ne fut pas le seul qui vint à conclure que Lumumba devait mourir. Un document du ministère des Affaires étrangères britannique de septembre 1960 dénote l'opinion d'un haut responsable qui, plus tard, devint le chef de MI5 (les services secrets britanniques) : « Je ne vois que deux solutions possibles au problème [Lumumba]. La première, la plus simple: assurer [son] retrait de la scène en le tuant.» Les mesures prises, s'il y en eut, pour mettre ce plan à exécution, demeurent inconnues.

 

Le travail de de Witte révèle les mesures que le gouvernement belge prit pour supprimer Lumumba. Des chefs militaires belges rencontrèrent de soir Mobutu , alors chef d'état-major, et le président Kasavubu pour comploter la chute de Lumumba. Le colonel Louis Marlière parla des millions de francs qu'il avait apportés dans ce but. Le complot de tuer Lumumba fut appelé « l'opération barracuda » et fut mené par le ministre belge des Affaires africaines, le comte d'Aspremont.

 

Le gouvernement belge ordonna à Kasavubu de virer Lumumba qui s'adressa alors au nouveau parlement et gagna deux votes de confiance. Mobutu mena alors un coup d'état et Lumumba fut assigné à résidence, d'où il s'évada mais fut aussitôt capturé par les troupes loyales à Mobutu.

 

Un film montre les troupes des Nations unies qui regardent sans intervenir pendant que Lumumba est tout d'abord battu devant Mobutu, puis paradé à travers les rues de Léopoldville (l'actuel Kinshasa) et finalement battu à nouveau. Lorsqu'il fut amené à la prison de Thysville, il manqua de provoquer une mutinerie parmi les gardiens.

 

Le comte d'Aspremont ordonna qu'on l'emmenât dans la province de Katanga et à sa mort certaine. Pendant le vol, lui et deux de ses partisans ­ Maurice Mpolo et Joseph Okite ­ furent battus si brutalement que le pilote se plaignit du fait que l'avion risquait de s'écraser. Tous trois furent fusillés par un peloton d'exécution sous le commandement d'officiers belges, sous le regard de Moïse Tshombe.

 

On confia le travail sinistre au commandant belge de la police de Katanga, Gérard Soete, de faire disparaître les corps. S'assurant le concours d'un ami, ils coupèrent les cadavres en morceaux avant de les dissoudre dans de l'acide. Soete se rappelle s'être saouler pendant deux jours parce que « nous avons fait des choses qu'un animal ne ferait pas. »

 

Ces deux films font un travail précieux pour attirer l'attention d'un large public sur les preuves nouvelles concernant la mort de Lumumba et révéler la manière par laquelle les puissances impérialistes ont soutenu le régime dictatorial de Mobutu. Cependant, ce qu'aucun d'eux n'explique, c'est pourquoi l'Occident agit de cette façon. Les films présentent l'assassinat de Lumumba et l'installation de Mobutu au pouvoir comme faisant simplement partie de la Guerre froide entre l'Ouest et Moscou.

 

Le mystère au coeur de la mort de Lumumba demeure. Pourquoi fut-il tué? Pourquoi les forces d'au moins trois puissances occidentales étaient-elles résolues à éliminer ce seul homme ­ même alors qu'il était emprisonné, injurié et battu par ses ravisseurs et n'avait ni puissance militaire, ni puissance politique. Certains disent que la réponse réside dans le fait qu'il représentait une menace pour l'Ouest parce qu'il était un panafricaniste engagé et, depuis sa mort, il a certainement pris le statut d'un martyre panafricain.

 

À la fin de 1959, la Grande-Bretagne et l'Amérique avaient conclu que, loin de représenter une menace, le panafricanisme offrait la meilleure chance d'empêcher une révolution en Afrique. Et des panafricanistes de bien plus longue date que Lumumba comme Nkrumah, Kenyatta, Nyerere, Obote et Azikwe ont aussi pris le pouvoir à peu près à cette époque.

 

L'expérience du Congo, avec sa classe ouvrière forte de millions de travailleurs, la plus grande du continent africain hormis celle d'Afrique du Sud, fut un facteur puissant qui les amena à cette conclusion. Quand des grèves et les manifestations éclatèrent en 1959 à la fin du boom dans le secteur des mines, le gouvernement belge décida d'autoriser l'indépendance de sa colonie. Son appareil de répression était préparé pour brutaliser une population rurale divisée et dispersée, mais pas une classe ouvrière toujours mieux organisée et qui abandonnait ses loyautés locales et communales.

 

Quand il devint clair qu'on ne pouvait pas compter sur Lumumba pour contrôler la classe ouvrière congolaise, s'en était fait de lui. L'Ouest décida d'en faire un exemple pour les masses et les autres dirigeants africains pour montrer ce qui arrive lorsque l'on s'oppose aux ordres des impérialistes. Mobutu qui avait impressionné la CIA lors de brèves visites à Bruxelles comme secrétaire de Lumumba fut choisi comme meilleur candidat pour la sauvegarde des intérêts occidentaux. Par un mélange de brutalité et de ruses politiques, Mobutu réussit à assurer que le Congo (renommé Zaïre) ne devienne pas le détonateur d'une révolution socialiste africaine.

 

Voir aussi:

L'histoire de Patrice Lumumba qui devint, le 30 juin 1960, à 36 ans, le premier chef de gouvernement du nouvel état indépendant du Congo. Il mourut assassiné quelques mois plus tard.

 

 

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