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Stopusa.be, 19 décembre 2007

« Comme en 1913, les grandes puissances décident de l’avenir du Kosovo »



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Interview du professeur
Raymond Detrez,
spécialiste de l’Europe de l’Est

par Pol De Vos





Le professeur Detrez suit la situation en Yougoslavie depuis 30 ans. Il a vu comment les grandes puissances excitent les contradictions intérieures et les exploitent à leur avantage.



omment situez-vous les conflits entre le Kosovo et la Serbie ?



Raymond Detrez. Fondamentalement, la question kosovare reste un conflit nationaliste banal. Deux nations qui revendiquent le même territoire. En 1913, la Serbie a réussi son coup, même si, à l’époque, la population était déjà en grande majorité albanaise. Ils l’ont fait alors de la même façon (eh oui !) que le font aujourd’hui les Kosovars : en impliquant les grandes puissances dans le conflit et en présentant les choses comme un problème de droits de l’homme. À l’époque, la région était turque. Les Serbes étaient opprimés et devaient être libérés… Les Albanais étaient identifiés aux Turcs, car ils étaient également musulmans… Il fallait quand même protéger ces infortunés Serbes. Aujourd’hui, la donne a changé. Les Albanais semblent obtenir gain de cause. En grande partie de la même façon. Cette fois, ils jouent le rôle des victimes et ont développé une stratégie de communication pour le faire « avaler » aux grandes puissances.


Quelle est l’importance de l’enjeu, pour les grandes puissances ?


Raymond Detrez. Les grandes puissances ne sont pas à la base du problème. Mais, tout comme en 1913, le résultat est déterminé par les rapports de force dans ce que nous appelons aujourd’hui la « communauté internationale ».


Vous voulez dire les États-Unis ?


Raymond Detrez. Pour l’Europe aussi, c’est une région importante. Les États-Unis aiment jouer le rôle de « gendarme », celui qui dirige le monde et doit toujours tout résoudre. Une mission qu’ils pensent avoir. Mais d’autres intérêts sont également en jeu : de tout temps, les Balkans ont été importants pour le contrôle de l’est de la Méditerranée. N’oublions pas non plus les oléoducs qui s’y trouvent.


Il y a aussi Camp Bondsteel, la base que les Américains ont installée en 1999 au Kosovo. Pour beaucoup, cette base indique que, pour les USA, il y avait bien plus en jeu…


Raymond Detrez. Bondsteel est en effet quelque peu disproportionnée. Il est évident qu’il ne s’agissait pas seulement d’héberger les militaires américains qui séjournaient alors au Kosovo. Il y avait déjà à l’époque une stratégie à long terme et on avait déjà l’intention de ne plus laisser le Kosovo redevenir une province serbe.


Et du côté russe ?


Raymond Detrez. Là, ce qui joue, c’est surtout la frustration à propos de l’extension de l’Otan. Les Russes perdent de plus en plus leur influence, en Europe de l’Est. Ils tentent d’y remédier, mais, bien sûr, il y a également une opposition nationaliste en Russie et elle penche du côté des Serbes. En outre, la Russie craint l’exemple. Les Russes sont également confrontés à toutes sortes de mouvements séparatistes susceptibles de se battre pour l’indépendance de leur région. C’est en effet un problème très sérieux. Jusqu’à présent, la souveraineté des États a toujours été un principe important. Et, sur le plan international, il existe plus ou moins un consensus disant que les minorités ne peuvent pas faire sécession comme elles l’entendent.


Mais les conflits sont-ils nés dans ce pays ?


Raymond Detrez. En Yougoslavie, les États du nord, tels la Slovénie, la Croatie et le nord de la Serbie étaient plus industrialisés et plus forts sur le plan économique. Le Sud a toujours été moins développé : le Kosovo, la Macédoine, etc. On a bien tenté de développer ce Sud, mais la contradiction n’a fait que croître. Les différences de revenus étaient sensiblement plus petites que les différences de productivité entre les régions. Mais le Nord a estimé de plus en plus que le Sud vivait sur son dos.


Une histoire connue… Quand on voit ce qui se passe aujourd’hui, en Belgique…


Raymond Detrez. (Il rit.) Il y a vraiment beaucoup de parallèles… Mais permettez-moi de dire tout de suite que ce n’est pas la même chose. Je ne pense pas qu’on verrait chez nous une guerre civile comme en Yougoslavie dans les années 90… Il existe ici toutes sortes de mécanismes qui peuvent l’empêcher… (Il hésite.) Bien qu’en Yougoslavie aussi, ils étaient sûrs que cela ne se passerait pas ainsi. Mais, enfin…


Quels parallèles voyez-vous ?


Raymond Detrez. Il y a un État fédéral sur base ethnique. L’Allemagne et la Suisse ou les États-Unis sont également des États fédéraux, mais ils ne sont pas divisés en sous-États ethniques. Mais, ici, vous avez des États partiels qui correspondent en grande partie à des groupes ethniques : Slovènes, Croates, Serbes là-bas, Wallons et Flamands ici. De ce fait, les problèmes sociaux et politiques acquièrent une dynamique particulière. Ils deviennent des problèmes nationaux.


Ce que vous dites, c’est que les problèmes économiques et sociaux prennent désormais une coloration ethnique ?


Raymond Detrez. Oui, exactement. Et, alors, c’est l’honneur de la nation qui entre directement en jeu. On crée une grande solidarité populaire qui, en fait, ne repose pas sur grand-chose.


En Yougoslavie, il était surtout question de « qui décide ce qu’on fait avec le budget de l’État ». C’était également la raison principale pour laquelle les Croates et les Slovènes désiraient plus d’autonomie, à savoir empêcher que le niveau national puisse réguler la répartition en faveur du Sud. C’était en partie contre le mécanisme de solidarité.


C’est comparable à la Belgique, donc. Mais, par ailleurs, on voit que les Flamands passent leurs vacances en masse en Wallonie. Et la côte déborde de Wallons sans qu’on voie jamais la moindre dispute. En Yougoslavie, c’était la même chose dans le temps. Mais, aujourd’hui, l’irréparable a été commis. Et c’est difficile de « défaire » une indépendance.


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