14 janvier 2008 1 14 /01 /janvier /2008 05:43

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Cet article de Dom Tomas Balduino a non seulement une importance en tant que tel. Mais il est apparu au moment où le MST (Mouvement des sans-terre) opère un tournant important et prend, publiquement, ses distances avec le gouvernement Lula. Le MST diffuse une affiche avec la photo de Lula et une de ses déclarations datant de l’an 2000. Lula disait, alors, que la reforme agraire n'était pas faite au Brésil «à cause de la lâcheté du président, qui voulait les voix des ruralistes» [des grands propriétaires fonciers et de leur clientèle]. Pour tout le monde, cette formule, utilisée aujourd’hui, s’applique à Lula, c’est-à-dire à la politique «continuiste» de Lula par rapport à Fernando Enrique Cardoso (FHC) qui l’a précédé durant deux mandats. (réd. À l'Encontre)

 


Dom Tomas Balduino
                                                          



São Paulo – Je vous présente un petit héros: il s’appelle Eduardo Sousa Pereira Júnior. Il a 9 ans. Depuis l’âge de trois mois, il vit avec son père, Eduardo, et sa mère, Maria Aparecida, dans le campement de «Gurita», sur la  commune de Jataí, dans l’Etat de Goiás [état du Centre-Ouest du Brésil dont la capitale est Goiana].

Aux côtés d’autres familles, il vit sous une bâche noire, entre la clôture du latifundium et l’autoroute, dans l’attente de recevoir cette terre. Il a vu et entendu beaucoup de choses, depuis les visites menaçantes de la police à celles des malfrats en passant par les insultes provenant des voitures en transit. Il vit la dureté inénarrable du quotidien. C’est cela son enfance. De plus, il y a la poussière, le gardien, la toux. Edouard est un petit antihéros de l’anti-réforme agraire.

Il y a aussi les travailleurs de la canne à sucre. Selon une recherche de la Délégation Régionale du Travail (DRT) de São Paulo, 416 travailleurs agricoles du secteur de la production d’alcool de canne à sucre sont morts en 2005 dans l’Etat de Goiás. L’incidence de l’épuisement et des crampes sur la mortalité est préoccupante, considérant que la plus âgée des personnes décédées n’avait que 55 ans [voir à ce sujet l’article paru sur ce site le 27 mars sur Travail et santé au Brésil]. Ces gens et d’autres encore sont les héros et les victimes de la politique agraire actuelle

Une anti-réforme agraire serait-elle donc en cours dans notre pays ?

Il y a deux éléments: premièrement, le non-respect de la «fonction sociale de la propriété», qui est inscrite dans la Constitution et, deuxièmement, la nouvelle méga-politique énergétique de l’agro-combustible [la politique du bioéthanol] menée par le Gouvernement.

La Constitution brésilienne de 1988 a produit un véritable petit bijou, digne de cette «Charte Citoyenne», à savoir la «fonction sociale de la propriété». Et ce point figure dans le titre même des «Droits et Garanties Fondamentales», où, dans l’article XXIII il est dit: «la propriété répondra à sa fonction sociale». Nous sommes, de fait, face à une innovation juridique de type copernicien. Dans la Charte de Ribeirão Preto [ville de l’Etat de Sao Paulo], les membres du Ministère Public Provincial et Fédéral, au cours du séminaire sur «L’Environnement et la Réforme Agraire», en date du 13 décembre 1999, ont – avec un sérieux juridique admirable - déclaré au sujet de cette préciosité constitutionnelle ce qui suit: «La fonction sociale définit le droit de propriété. La fonction sociale n’est pas une limitation du droit d’usage de la propriété, mais l’élément essentiel interne qui soutient la définition de la propriété. La fonction sociale fait partie du contenu du droit de propriété». Mais au-delà de toutes ces circonlocutions, une brèche est cependant introduite dans le droit jusqu’alors absolu de la propriété privée.

La Constitution a introduit un mécanisme de garantie de cette fonction sociale et également de l’établissement de l’«ordre» agricole. Il s’agit de l’«expropriation par intérêt social, à des fins de réforme agraire, de l’immeuble rural qui ne remplit pas sa fonction sociale» (Art. 184). Mais, malheureusement, ce à quoi nous assistons, c’est l’abandon, par le pouvoir exécutif, de la terre à la voracité de la privatisation nationale et étrangère. Même face à la pression pour réviser les indices de productivité en vue de réaliser le timide plan de réforme agraire, le Gouvernement préfère acheter la terre plutôt que faire le pas de l’expropriation. Et le pouvoir judiciaire, à d’honorables exceptions près, ne fait rien d’autre que garantir la défense du latifundium [grande propriété, terrienne] au moyen d’une quantité industrielle de résolutions contre les expropriations et de la condamnation des leaders des mouvements sociaux. En 2006, 19'449 familles ont été délogées par la force de leur terre.

Le 80% des expropriations effectuées dans les dix dernières années ont été obtenues grâce aux occupations de terre par les organisations paysannes. Sans cela, l’idée même d’expropriation serait déjà lettre morte. En effet, le lobby paysan du Congrès, attaché aveuglément au latifundium, œuvre souterrainement à la criminalisation de l’occupation de terre en voulant  caractériser celle-ci comme étant du terrorisme et donc un «crime pervers».

L’omission de la garantie de la fonction sociale de la propriété à travers l’expropriation viole ouvertement et fondamentalement la Charte Fondamentale. Cette fracture de la fonction sociale ne constitue-t-elle pas un crime dont est responsable l’Etat ?

La réforme agraire – thème naguère abondant dans le discours démagogique gouvernemental mais quasiment absent dans la pratique – a aujourd’hui même disparu du discours. Des calculs, pas encore publiés, estiment qu’en 2006 seules 40'000 nouvelles familles environ ont été installées régulièrement. Comme les moyens prévus [financements] pour 2007 sont pratiquement aussi dérisoires que ceux de 2006, on ne peut s’attendre à aucune avancée significative en terme d’installations de familles. C’est cela la pratique éhontée de l’anti-réforme agraire.

Et qu’en est-il de l’«agro-combustible» [bioéthanol] Ici, au contraire, l’argent circule librement, en commençant par des remises fiscales en faveur des usines qui se montent à des millions et des millions. Nous vivons l’une des périodes les plus lucratives pour les usines de canne à sucre dans le pays, la Banque du Brésil ayant accordé à ce secteur une remise de dette supérieure à mille millions de reais [plus de 450 millions de dollars ; soit 553 CHF], selon des documents obtenus et publiés dans le quotidien Folha de São Paulo.

Maintenant, par des alliances conclues avec le grand capital international, le capital américain principalement, et en raison de l’agro-business de l’énergie dite «propre», le rythme des implantations d’usines d’éthanol dans le pays, avec ce que cela suppose en nombre de  cannaies [champs de canne à sucre], est en moyenne une par mois, jusqu’en 2010. En conséquence, le déplacement d’entreprises nationales et étrangères [investissements] vers les terres, surtout celles possédant des sources d’eau, est grand. Jamais le prix de la terre n’a été aussi élevé. Que peut-il donc rester de la réforme agraire qui prétendait vouloir se faire en donnant la possibilité d’acheter de la terre avec des faibles revenus ? Et comment la souveraineté territoriale peut-elle subsister ?

C’est par elle-même que surgit la question de la souveraineté alimentaire. Il s’agit du droit d’accès à la terre, au territoire, aux semences ; il s’agit du droit de s’alimenter grâce au produit de son propre travail sur sa propre terre. Aujourd’hui, la proposition, tentante il est vrai, d’incorporer l’agriculture familiale dans ce grand projet de l’éthanol – avec l’espoir de diversification ultérieure de la culture – est en train de conduire, tout au contraire, à la perte de la petite propriété incorporée au latifundium de la canne sous la forme d’un loyer payé en avance. Cet argent est dépensé, et ensuite la famille ne parvient pas à récupérer sa terre dévastée par la monoculture. A cette tentation même les «quilombolas» [campements de personnes d’origine africaine] et les «réserves» d’Indiens sont en train de succomber. Et demain, l’on verra circuler les camions-citernes remplis au prix de ventres vides.

Ce qui est toujours invoqué, c’est la création d’emplois et l’on assiste, en effet, à une course effrénée vers les cannaies, semblable à celle qui a jadis conduit les hommes aux mines. Beaucoup d’écoles du Nordeste ont même dû fermer parce que les enfants sont partis vers la coupe de canne. Des gens de toute provenance, de la ville comme de la campagne, des paysans qui occupent des terres, des petits producteurs et même des familles ayant reçu de la terre. Le travail existe, oui, mais dans un cadre très sombre pour l’avenir. Les travailleurs, «stimulés» par la concurrence avec les machines, essaient parfois de couper entre 12 et 20 tonnes de canne par jour. Mais ces machines, si craintes par les coupeurs de canne, sont bel et bien en train de s’installer. Et finalement, il n’y aura ni travail, ni terre, ni réforme agraire. Reste l’anti-réforme agraire.

Mais heureusement, les organisations sociales commencent à réagir, après un temps de paralysie dû à l’expectative provoquée par le rêve d’un changement venu du Gouvernement. C’est maintenant l’heure de la réforme qui nous restituera un Etat structuré capable d’accomplir sa véritable raison d’être: être au service du peuple et non au service de l’entreprise capitaliste. (trad. A l’encontre)


Monseigneur l’évêque Tomás Balduino est Conseiller Permanent de la Commission Pastorale de la Terre et Evêque-Emérite de la Ville de Goiás. Il a 84 ans. Il est philosophe et théologien, avec une formation post-grade en linguistique et anthropologie. Durant 31 ans, il a été l’évêque de Goais.

Le 17 avril 2007

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