Partager l'article ! Nouveaux types d'aliments issus de la recherche militaire: HORIZONS ET DEBATS 11 mars 2008 par Yvonne Rappo1 ...
Photo: edchimie.ups-tlse.frLa nanotechnologie est une technique duale classique. Ses applications militaires et civiles ne sont guère distinctes. Dans le domaine alimentaire, elle rend possible des choses qui font penser au monde de la science-fiction. Ainsi, on pourra sans doute dans un proche avenir, en appuyant sur un bouton, transformer une «nanopizza multisaveurs» en margherita, prosciutto e funghi ou quattro stagioni selon que le four à micro-ondes sera réglé sur 400, 800 ou 1600 watt. Les nanocapsules qui contiennent les saveurs et les colorants sont libérées à des températures différentes, si bien que les pizzas auront des couleurs et des goûts différents.
On peut comparer à différents égards la nanotechnologie au génie génétique: ils interviennent tous les deux dans des processus vitaux. On
présente la nanotechnologie comme la technologie-clé du XXIe siècle et on prétend qu’elle révolutionnera notre alimentation. L’idée d’une alimentation réduite à des pilules d’astronautes qui nous
faisait sourire dans notre jeunesse menace de devenir réalité.
Il existe déjà des aliments et des emballages de la nanogénération bien qu’il n’y ait jamais eu de débat sur la question. On enferme déjà des colorants, des arômes et des vitamines naturels dans
des nanocapsules que l’on mélange à des boissons. On ajoute artificiellement des nanoparticules à des aliments: ainsi certaines variétés de ketchup contiennent du dioxyde de silicium, ce qui les
rend plus épaísses. On ajoute aux vinaigrettes du dioxyde de titane comme agent blanchissant et les silicates d’aluminium sont censés empêcher l’agglutination des aliments en poudre.3
Les nanoparticules peuvent notamment influencer la consistance, la couleur, le goût ou l’apparence des aliments ou prolonger leur durée de conservation. Ainsi le blanchiment gras à la surface du
chocolat pose un problème. Les fabricants de confiseries doivent souvent stocker leurs produits assez longtemps. Or le chocolat (bonbons, tablettes, etc.) est très sensible aux variations de
température, si bien que les fabricants sont contraints de veiller à des conditions de stockage bien précises pour pouvoir offrir aux consommateurs un chocolat d’excellente qualité. Comme tout
est plus cher dans l’économie néolibérale, on dépose sur la surface du chocolat des particules de dioxyde de titane qui ne sont visibles qu’au microscope. On évite ainsi l’apparition du
blanchiment gras. Le groupe alimentaire américain Mars a fait breveter son invention nanotechnologique en 2003. Jusqu’ici, on connaissait l’utilisation des nanoparticules de dioxyde de titane
dans les crèmes solaires. Que les aliments, par exemple le chocolat, doivent garder une éternelle jeunesse est un fait nouveau.4
La date de péremption des aliments pourra bientôt être facilement reconnue même sans lunettes grâce à d’inquiétants changements de couleurs.
Grâce à un «nanoindicateur», l’emballage deviendra subitement rouge si le lait est tourné, la viande de poulet deviendra bleue si la date de consommation est dépassée ou si l’emballage n’est plus
imperméable.
Lorsque des fabricants introduisent de manière ciblée des nanoparticules dans des aliments, des produits de beauté ou des médicaments, ces
particules entrent en contact avec la peau ou le système digestif. Dans l’état actuel de la recherche, les risques sont considérables. Les nanoparticules exogènes peuvent pénétrer dans des
couches de tissus inaccessibles aux plus grosses particules. Combien de temps y restent-elles et quels sont leurs effets? On ne connaît pas non plus l’effet des nanoparticules sur le cerveau.
Comme elles sont minuscules, elles peuvent passer la barrière hémato-encéphalique qui n’est en principe pas facile à franchir. On sait encore peu de choses sur les effets des substances
étrangères non solubles. On a des raisons de penser qu’elles peuvent provoquer des modifications inflammatoires.
Il existe également quelques études scientifiques animales sur ces effets. Il y a deux ans, des essais ont fait grand bruit: on a constaté que des nanoparticules de carbone appelées «buckyballs»
(euphémisme pour Buckminsterfullarènes) endommageaient le cerveau de certains poissons. Des dommages aux poumons ont également été observés dans des études animales. De petits tubes de carbone,
les nanotubes, peuvent, après avoir été inhalés, rester dans les poumons et s’y agglutiner. Des expériences sur des rats ont montré que ces agrégats était suffisamment gros pour boucher les
bronches. On connaît depuis longtemps des effets semblables provoqués par l’amiante. Certes, les nanotubes sont 1000 fois plus petits que les fibres d’amiante, mais dans des expériences de l’EMPA
(institut suisse de recherches en sciences des matériaux et en technologie), ils s’agglutinaient pour former de grosses aiguilles et ressemblaient par leur aspect et leur toxicité aux fibres
d’amiante. Ils se sont révélés particulièrement dommageables pour les cellules. Aussi les nanotubes s’avèrent-ils extrêmement problématiques d’un point de vue toxicologique.
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Connaissant les risques, comme pour l’énergie nucléaire ou le génie génétique, les assurances craignent des dommages imprévisibles de grande
ampleur qu’elles ne sont pas prêtes à couvrir sans restrictions. Contrairement aux déclarations euphoriques de l’économie, la compagnie de réassurance Swiss Re évalue sans doute les risques de
manière réaliste. En 2004 a paru son rapport sceptique très remarqué intitulé Nanotechnology: small matter, many unknowns (Zurich, 2004). L’un des plus gros réassureurs du monde y parvient à la
conclusion que les nanotubes pourraient avoir les mêmes effets que l’amiante sur la santé humaine. Il recommande aux assurances de limiter la responsabilité en matière de risques dus à la
nanotechnologie. Cette recommandation, qui rappelle celle faite en matière d’énergie nucléaire et de génie génétique, laisse fortement penser qu’il y a là pas mal de choses qui
clochent.
Malgré ces mises en garde contre une technologie dangereuse, les grands groupes investissent des sommes énormes, et justement dans
l’alimentaire. Des pronostics audacieux prévoient pour les nanoaliments un marché de 20 milliards de dollars d’ici à 2010 (alors qu’il n’était «que» de 2,6 milliards en 2003 et de plus de 7
milliards en 2006).
Le marché de l’ensemble de la nanotechnologie, qui concerne quelque 4000 firmes et instituts de recherches, devrait être de 1,13 billion d’euros.
Dans le monde entier, plus de 200 sociétés s’occupent actuellement du développement de nanoaliments, avant tout aux USA, au Japon et en Chine et de plus en plus également en Europe. Les
pionniers du secteur sont Heinz, Nestlé, Hershey Food, Unilever et Keystone. Des firmes chimiques comme Henkel, Degussa et Bayer se sont proposées comme partenaires. Kraft a été le premier groupe
industriel à mettre sur pied un laboratoire. Maintenant, le consortium Nanotek, créé également par Kraft et auquel participent 15 universités et instituts de recherches américains, s’occupent du
développement de procédés nanotechnologiques pour le secteur alimentaire. (cf. Die Joghurtlüge, p. 169)
«D’ici à 2015 au plus tard, la nanotechnologie aura transformé profondément la fabrication d’aliments, de confiseries, de boissons, etc. On estime que le processus concernera 40% ou plus de
la production. L’agriculture, premier fournisseur de matières premières, qui est très étroitement liée à l’industrie alimentaire, n’est pas épargnée par cette tendance. Syngenta, BASF, Bayer
Cropscience et Monsanto ont depuis longtemps jeté leur dévolu sur cette technologie prometteuse. Certains tiennent l’influence de la nanotechnologie pour plus importante que la mécanisation ou la
révolution verte avec ses substances agrochimiques et ses variétés à haut rendement.» (cf. Die Joghurtlüge, p. 170)
Les parallèles entre le génie génétique et la nanotechnologie sautent aux yeux. Leurs applications sont nombreuses, leurs risques prouvés. Ce qui manque encore, ce sont des recherches
systématiques et il faut les exiger. Dans le domaine des nanoaliments, il n’existe même pas de directives de déclaration et de régulation. Aucun emballage ne doit signaler que l’aliment a subi
une transformation nanotechnologique. On ne trouvera nulle part de termes comme «nanotechnologiquement modifié», «produit nano», etc.
On nous «vend» la nanotechnologie et le génie génétique comme des technologies-clés du XXIe siècle. Ces deux domaines ont en commun qu’ils suscitent un grand intérêt scientifique et commercial
qui s’étend jusqu’au domaine militaire.
On ne cesse d’approvisionner les supermarchés en nanoproduits (aliments, produits d’entretien, cosmétiques, etc.) et malgré d’importantes
réticences, le secteur se mure dans le silence. Pour ne pas entraver le développement du marché, on a jusqu’ici évité d’aborder publiquement le sujet ou on l’a présenté surtout positivement. On
attend encore un large débat. Dans le domaine alimentaire tout particulièrement, les consommateurs réagissent de manière très sensible. Le refus catégorique des aliments génétiquement modifiés en
est un exemple.
Les départements de relations publiques des grands groupes veulent empêcher les réactions négatives des consommateurs grâce à une meilleure communication et un meilleur marketing qui se
focalisent sur les avantages de la nanotechnologie. On veut absolument éviter que la population ne refuse cette technologie comme elle le fait pour les OGM.
Mais cette stratégie ne réussit pas partout. Des scientifiques mettent en garde contre ces substances. Le groupe canadien ETC6 a demandé, en 2003, un moratoire sur les nanoproduits en
raison des risques imprévisibles qui sont à craindre. Le 6 avril 2006, l’organisation a réaffirmé sa demande de moratoire aussi bien pour les nanoproduits que pour les recherches de laboratoire.
Dans son rapport intitulé «Down on the Farm», elle a mis en garde contre le fait que l’éventuelle toxicité de nombreux nanoingrédients n’ait pas été étudiée. Le dioxyde de titane sous forme de
micrograins est autorisé depuis les années 1960 en tant que colorant alimentaire. Or des études toxicologiques ont montré que les nanoparticules de dioxyde de titane peuvent provoquer des
inflammations des tissus. «C’est ce qui rend l’utilisation des nanoparticules dans l’alimentation si inquiétante.»7
Greenpeace a également publié en 2003 une étude critique sur la nanotechnologie. Selon cette organisation, ce n’est que lorsqu’on sera fixé sur les risques actuellement difficiles à évaluer et
que les craintes auront été écartées que les nanoproduits pourront être commercialisés.8
Comme pour le moment la présence de nanoparticules dans les produits n’est pas signalée, on ne peut pas savoir lesquels en contiennent. Peut-être sont-ils plus nombreux sur le marché qu’on ne le
pense. Est-ce que nous le voulons?
Soit dit en passant: la nanotechnologie doit avant tout être développée de toute urgence pour permettre la construction de bombes nucléaires de quatrième génération. Historiquement, la
nanotechnologie est une enfant des laboratoires d’armes nucléaires.9 •
1 L’auteure est spécialiste du commerce de détail et enseigne la connaissance des produits alimentaires
2 Günter Oberdörster, Toxicology of ultrafine particles: in vivo studies, Royal Society of London, 10/2000
3 Andrea Borowski, Süddeutsche Zeitung, 2/11/06
4 cf. Marita Vollborn, Vlad D. Georgescu, Die Joghurtlüge, (p. 169), Campus Verlag, 2006, ISBN 3-593-37958-9
5 TA Swiss, Informationsbroschüre Nano !Nanu ?, www.ta-swiss.ch
6 ETC = Experimental Technology Council
7 www.etcgroup.org/en/issues/nanotechnology.html
8 www.greenpeace.org.uk/f/MultimediaFiles/FullReport/5886.pdf
9 André Gsponer, From the Lab to the Battlefield? Nanotechnology and Fourth-Generation Nuclear Weapons, 2005
http://www.horizons-et-debats.ch/index.php?id=779