16 avril 2008 3 16 /04 /avril /2008 07:49


« Si vous désirez une image de l’avenir, nous dit l’aimable tortionnaire de 1984, imaginez une botte piétinant un visage humain... éternellement.


Si telle est l’image de l’avenir, il faut bien avouer que cet avenir était tout à fait présent lorsque George Orwell élabora sa terrifiante utopie. Aussi bien, n’admirer son oeuvre que pour sa valeur d’anticipation - c’est-à-dire n’en faire qu’un constat défaitiste -, serait lui ôter une grande part de son intérêt. 1984 ne doit pas être vu comme le tableau futur d’une catastrophe, mais comme la peinture lucide des dynamiques qui facilitent son avènement au quotidien. Le diagnostic l’emporte sur le pronostic. Et, bien sûr, Orwell ne nous annonce la défaite de l’homme que pour l’éviter.

 

 

 


* Auteur du Bonheur conforme (Gallimard, 1985) et de De l’idéologie, aujourd’hui (Parangon, 2004, édition revue et augmentée en septembre 2005).


Les pays totalitaires étaient les premiers visés par la dénonciation d’Orwell, au sens le plus littéral du livre. Mais la botte piétinant un visage humain symbolise, plus généralement, les diverses formes d’oppression qui dénaturent l’être humain ou l’empêchent d’accomplir librement son humanité. Car, plus que jamais, la botte est là (1), et il est aisé d’observer autour de nous (et en nous !) les manifestations plus ou moins larvées des éléments constitutifs de 1984.


« Big Brother », certes, n’existe pas en tant que tel. Il n’est pas le chef politique de 1984, mais un acteur chargé d’incarner le pouvoir aux yeux des masses (à la télévision). Il est virtuel, et conçu comme tel par Orwell ! Toutefois, il y a, il y aura toujours, plus ou moins personnalisés, ces discours de propagande ou d’intimidation des pouvoirs qui monopolisent la « morale » pour culpabiliser les opposants ; il y a, il y aura toujours, plus ou moins médiatisé (ou multimédiatisé), un droit de regard des institutions chargées de faire rentrer dans l’ordre politico-social les citoyens trop tentés de vivre à leur idée, qu’ils fuient la loi du clan ou refusent les diktats de la mondialisation.


Le fatal complexe de peur-haine



L’anti-Big Brother, pure invention du système destinée à leurrer le bon peuple, n’existe pas non plus comme tel. Mais il y a, il y aura toujours, pour la plus grande joie de l’opinion publique, ces boucs émissaires sans cesse renaissants, qu’ils prennent la forme de telle ou telle communauté chargée de tous les crimes, ou le visage changeant de l’inévitable ennemi public numéro un, qu’on livre en pâture à la vindicte populaire dans la rubrique des faits divers.


Il y a, il y aura toujours des conflits lointains, réels ou virtuels, mobilisant nos esprits à point nommé pour nous faire ignorer les injustices trop proches. Il y aura toujours, sous un nom ou sous un autre, le spectre de la Crise chargé d’épouvanter les citoyens « normaux », dans le but tantôt de les renfoncer dans la peur frileuse de leurs bonheurs conformes, tantôt d’exacerber en eux d’inutiles haines envers de fantasmatiques puissances.


Il y aura toujours, comme pour plaire à nos besoins de rejet, des marginaux ou des déviants qu’on nous encouragera à pointer du doigt ou à matraquer du regard, pour mieux nous installer dans l’intolérance majoritaire. Il y aura toujours des prolétaires archaïques dont l’animalité sombre (ou colorée) nous permettra de mesurer notre fameux « progrès » - les faunes ouvrières du XIXe siècle cédant désormais la place, dans notre imaginaire occidental, aux masses grouillantes du « tiers monde ».


Il y aura toujours des spécialistes de l’histoire employés à refaire le passé pour justifier le présent, qu’ils officient dans les livres, les émissions ou les feuilletons, et des experts de la « communication » payés pour nous imposer comme réalité la fantasmagorie sonore dont le système des médias décore et falsifie notre environnement.


Il y aura toujours des théoriciens habiles à nous faire accepter comme normale l’oppression de l’homme par l’homme, pour nous y faire participer, et de fieffés « humanistes » légitimant la torture au nom de la Liberté, ou les ventes d’armes au nom de la Fraternité. Et tous ces experts du double langage, du double jeu et de la double pensée, qui s’emploient à circonvenir nos coeurs en faisant vaciller notre humaine raison.


Il y aura toujours les optimismes officiels planant sur les insatisfactions profondes, et les bruits du champ médiatique étouffant le cri des solitudes souffrantes. Et, pour couronner le tout, le règne anonyme de la schizophrénie dirigée, forte - le plus souvent - de notre accord tacite, qui scinde à jamais notre conscience et notre être, et nous fait traverser l’existence sans parvenir à donner sens à notre vie.


Mais les réalités de 1984 ne nous sont jamais exclusivement extérieures. Face à l’oppression aux multiples facettes, inégale selon les lieux, mais menaçant toujours l’humanité des humains, Orwell nous invite à dépister toutes les formes de complicité intérieure. Dans la mesure où l’univers projeté dans son livre est un espace-temps imaginaire, 1984 représente moins une date qu’un lieu profondément enfoui en nous-mêmes autant que dans nos systèmes politiques. A l’image de Winston Smith, dont la résistance finit par échouer, nous risquons en mille et une circonstances de céder au « mouvement de 1984 », c’est-à-dire de laisser cristalliser en nous le fatal complexe de peur-haine que produisent immanquablement les rouages des pouvoirs dans lesquels nous sommes pris, et d’être ainsi entraînés dans le cycle persécuté / persécuteur qui empoisonne sans fin les relations humaines.


Car il ne suffit pas de fuir la normalisation des âmes qui nous façonnent en masses apeurées : nous devons repousser aussi la tentation de hurler avec les loups par peur d’être moutons. Ni craindre ni haïr. Refuser d’être victime pour ne pas, malgré soi, devenir bourreau à son tour. Savoir que, si l’homme est un loup pour l’homme, c’est que trop souvent l’homme accepte d’être un mouton pour l’homme. Connaître ses peurs, toutes ses peurs, jusque dans le moindre fibre de son corps (« Aux moments de crise, écrit Orwell, ce n’est pas contre un ennemi extérieur qu’on lutte, mais toujours contre son propre corps »), et tenter de les dépasser. Un journaliste chilien, qui bravait chaque jour la censure de Pinochet, disait modestement : « Non pas que nous soyons courageux, mais nous apprenons à dépasser la peur. » Connaître toutes ses haines, jusque dans ces replis de haine de soi qui conduisent à la haine d’autrui, chaque fois qu’on en vient à détester dans un semblable ce que l’on ignore abhorrer en soi-même.


La haine et la peur sont deux aliénations-soeurs. Crier « A bas Hitler » ou « A bas Staline », « A bas Pinochet » ou « A bas Jaruzelski », « A bas Clinton » ou « A bas Poutine », cela n’a souvent pas plus de sens que crier « A bas Big Brother » (qui n’existe pas). C’est même prendre le risque de conférer à nos cibles une puissance mythique. En s’épuisant à haïr, on se rend aveugle sur les meilleures stratégies possibles de résistance. Car, s’il est vain de haïr, il est constamment nécessaire de résister, d’opposer des îlots d’existence personnelle et interpersonnelle à la marée montante des normalisations abusives, qu’elles soient économiques, sociales ou médiatiques.


Au nom de l’homme. En dépit de toutes les perversions qu’a pu couvrir le discours humaniste, c’est à un humanisme concret qu’Orwell nous demande de nous tenir, même s’il faut sans cesse le reformuler à cause de ses compromissions historiques. S’il y a un espoir, il n’est pas dans telle catégorie sociale ou idéalisée, dans tel groupe humain sacralisé, encore moins dans tel individu charismatique. S’il y a un espoir, il ne peut être qu’en l’homme et en tout homme, à commencer par soi-même, et par ceux que l’on côtoie ici et maintenant. Parce que la menace antihumaniste est présente au coeur de l’être humain, c’est au coeur de chaque homme que se joue la lutte pour l’humanité. Personne n’a le droit de se reposer sur l’idée qu’il y aura toujours des êtres d’exception, des héros, des « hommes dignes de ce nom » chargés à sa place de perpétuer la dignité de l’espèce.


Reconquérir l’homme chaque matin



Personne n’a donc le droit de démissionner du nom d’homme. Il faut considérer que le « dernier homme » (2), c’est toujours soi. Qu’on n’est jamais totalement prémuni contre le « mouvement de 1984 ». Que la moindre dégradation de l’homme, infligée au moindre des hommes à des milliers de kilomètres, rejaillit sur notre vie intime en blessant notre humanité profonde. Accepter la servitude intérieure revient à entériner, et souvent à entraîner, l’esclavage d’autrui. A travers chaque cas particulier se joue l’avenir de tous. La défense de soi est indissociable de la défense de l’humanité en soi. La reconquête de l’homme est à refaire chaque matin... sur soi-même. Voilà ce que nous dit la voix d’Orwell.


Le véritable anti - Big Brother est « l’homme ordinaire  (3) », dont la peur diminue et la conscience progresse, reconnaissant ses ambivalences sans se complaire dans ses contradictions, nouant avec les proches qu’il se crée des relations irréductibles aux érosions de l’anonyme et de l’unanime, et cherchant peut-être moins à transformer qu’à demeurer posément rebelle aux oppressions multiples. Cela ne veut pas dire qu’Orwell nous prêche une existence retranchée du collectif, un humanisme de retraité centré sur soi, car son individualisme demeure toujours solidaire. Il nous invite au contraire à un combat tenace, parce que mesuré, dans lequel la conduite civique et la mobilisation intérieure restent ajustées l’une à l’autre, l’engagement évite d’être dupe de soi, la lucidité refuse de désespérer, l’homme embarqué dans le monde qu’il construit ne cesse de résister sans être indifférent, et de militer sans haïr.

Partout où Big Brother menace, demeurer rebelle reste le seul moyen de demeurer humain. Orwell nous engage au devoir d’irréductibilité.



(1) La botte est là, même si elle se cache sous les délices de la société de consommation, que Michel Clouscard nomme à juste titre Le Capitalisme de la séduction (Editions sociales, 1982). Chaque fois par exemple que les citoyens-consommateurs de diverses nations, asservis aux règles de l’ultralibéralisme, veulent sortir de leur prison dorée, la botte du géant américain - puisqu’il faut l’appeler par son nom - réapparaît avec ses diktats économiques et son arsenal militaire. Cf. Ignacio Ramonet, « Un délicieux despotisme », Le Monde diplomatique, mai 2000.


(2) Le dernier homme en Europe fut l’un des titres envisagés par Orwell pour 1984.


(3) Selon l’expression de Jean Clem et Bernard Crick, dans l’indispensable biographie George Orwell. Une vie, Seuil, Paris, 1990.

Lire :
- Pitié pour la condition humaine
- Petit parallèle entre deux utopies complémentaires

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