1 juin 2008 7 01 /06 /juin /2008 18:25
Le Monde Diplomatique
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Par CHRISTIAN FERRIÉ

(Président de FIAN-France) 

 


Quoi de plus séduisant, a priori, qu'un grand barrage pour faciliter l'accès des populations du tiers-monde au bien-être?


La Banque mondiale nourrit ce mythe, avec la complicité des groupes dirigeants locaux. Mais ces grandioses réalisations ne produisent, le plus souvent, que mal-développement et désintégration sociale et culturelle.


Source: library.thinkquest.org



Le destin de la vallée de la Narmada (en Inde centrale) et de ses habitants, pour la plupart des Adivasis (aborigènes), a été tranché le 23 octobre 1992 à Washington. Le conseil d'administration de la Banque mondiale a en effet décidé de ne pas suspendre le financement (1) du projet Sardar Sarovar, le plus important des barrages à construire dans le cadre de la mise en oeuvre du Narmada Development Project qui retient l'attention de l'opinion indienne et internationale depuis plusieurs années. La mise en oeuvre de ce gigantesque plan, dit "de développement", de la vallée de la Narmada - construction de trente grands barrages, de cent trente-cinq de taille moyenne et de trois mille de petite dimension - chassera plus d'un million de personnes de leur lieu d'existence, et submergera 350 000 hectares de forêts et 200 000 hectares de terres cultivées.


Le dernier pas vient d'être franchi vers la catastrophe. Une catastrophe pourtant connue d'avance. Les populations sont en lutte depuis des années contre ce projet; des organisations non gouvernementales, indiennes et autres, font écho à cette résistance (2), de même que le rapport d'une commission indépendante présidée par M. Bradford Morse, ancien directeur du Programme des Nations unies pour le développement, mandatée par la Banque mondiale afin d'évaluer l'impact du projet sur l'environnement et la société. En juin dernier, après huit mois de travail sur le terrain, la commission a rendu public un document accablant: "Nous pensons que le projet Sardar Sarovar, en l'état actuel de sa procédure, présente de nombreux vices de forme: la réimplantation et la réinsertion de toutes les personnes déplacées par le projet sont impossibles dans les circonstances actuelles. Les impacts écologiques du projet n'ont pas fait l'objet d'une étude poussée et appropriée. Nous pensons que la Banque mondiale partage avec son débiteur la responsabilité de la situation qui prévaut actuellement (3)."


En conséquence, le rapport a recommandé à la Banque mondiale de "se retirer du projet" et de veiller à ce que les travaux soient interrompus jusqu'à ce que les nécessaires études à propos de l'impact soient disponibles. Prétendant laisser le bénéfice du doute aux autorités indiennes, la Banque a obtenu d'une majorité d'administrateurs, dont celui de la France (4), qu'ils suivent une ligne faisant fi des résultats du rapport Morse. 
 
 

Personnes déplacées par centaines de milliers


Une fois encore, les pauvres et la nature vont faire les frais de cette politique. Car, au-delà des bénéfices apparents, un désastre se prépare. Ce barrage gigantesque, déjà réalisé à 15 %, créera un réservoir long de 215 kilomètres et d'une capacité de 9 500 millions de mètres cubes. Sa capacité de production électrique devrait être de 300 mégawatts, il permettra d'irriguer 1,8 million d'hectares et de fournir de l'eau à plusieurs régions victimes de la sécheresse. Mais le projet va provoquer l'expulsion de plusieurs centaines de milliers de personnes et la destruction d'irremplaçables surfaces agricoles et forestières ainsi que d'un nombre incalculable d'espèces végétales et animales. Les études font défaut, par exemple sur les effets cumulatifs de l'implantation d'u n autre grand barrage en amont, sur l'entassement des sédiments dans le réservoir qui provoquerait l'inondation supplémentaire de terres agricoles densément peuplées ou encore sur la diminution de l'apport d'eau douce dans l'estuaire qui réduira, voire détruira, les bancs de poissons.


Les programmes de réinsertion ne concernent qu'un quart des populations affectées et de surcroît ils sont irréalisables faute de terres disponibles. Ils sont aussi en contradiction avec la convention de l'Organisation internationale du travail sur le droit des populations aborigènes, notamment le droit au maintien du niveau de vie; aucune solution n'est prévue qui permette de pallier la perte par les aborigènes de leur milieu culturel, la forêt, dont ils tirent la plus grande part de leurs revenus. La sous-estimation des coûts sociaux (les trois quarts des gens concernés sont "oubliés") et environnementaux et la surestimation des bénéfices, en raison du défaut d'étude d'impact, masquent l'absence de viabilité économique du projet; il ne profitera en fait qu'à une minorité d'industriels et de riches agriculteurs de Gujarat.


La Banque mondiale n'est pourtant pas novice en la matière. D'autres grands barrages: Kedung Ombo (en Indonésie), Pak Mun (en Thaïlande), Icha (en Inde), Balbina, Tucurui, Itaparica (au Brésil), Yaceryta (Argentine), Ruzizi (Rwanda et Zaïre) entre autres, attestent des conséquences désastreuses de ses choix.


En 1986, la Banque mondiale permettait l'achèvement du barrage de Balbina, assurant son financement à hauteur de 550 millions de dollars pour un coût global officiel de 750 millions de dollars et officieux de 1 milliard de dollars. En octobre 1987, la station hydroélectrique de Balbina était fermée à cause de problèmes techniques insolubles et d'un déficit grandissant. La mise en eau avait recouvert 236 000 hectares de forêt tropicale qui n'avaient pas été déboisés. Les débris et la flore produite par l'eutrophisation de l'eau du réservoir obstruent régulièrement les turbines, cependant que les eaux stagnantes constituent un milieu idéal pour la prolifération des moustiques diffusant des maladies tropicales, tuent des millions de poissons, détruisant la plus importante source de protéines des populations riveraines, et empoisonnent la rivière jusqu'à au moins 300 kilomètres en amont: les populations qui boivent cette eau et s'y lavent sont victimes de diarrhées et de maladies de peau. Le désastre écologique est par lui-même déjà un désastre social pour les deux villages des Waimiris Atraoris déplacés de force, et pour les fermiers qui n'ont reçu aucun dédommagement pour leurs terres inondées (5).


Autre exemple: certes, la Banque mondiale n'a pas financé le barrage de Tucurui, toujours au Brésil, qui devait être construit afin de produire l'électricité nécessaire au fonctionnement du complexe industriel de Grand Carajas, lequel a détruit 400 000 kilomètres carrés de forêt amazonienne et chassé 10 000 Indiens de leurs réserves (6). Mais elle a versé 304,6 millions de dollars pour le projet de mine de fer qui constituait l'infrastructure de base de l'ensemble du plan (au coût total de 4 milliards de dollars). De sorte que la Banque était assez engagée pour avoir une solide connaissance de ses partenaires: la Fondation nationale pour les Indiens (FUNAI), convaincue en 1987 d'extorsion de terres et de forêts appartenant aux Indiens (7) et l'Electronorte (organisme public), à l'incompétence certaine.


C'est donc en pleine connaissance de cause que la Banque mondiale s'est rendue complice de la catastrophe de Balbina. Mais elle s'en tient à sa politique. A la suite de la décision prise en mars 1992 par le Congrès national du peuple chinois d'inclure dans son plan décennal la construction d'un immense barrage sur la rivière Changjiang (Chine du Sud), s'engagera-elle dans la planification et la réalisation de ce qui deviendrait la plus grande réalisation de ce type au monde?


Il s'agirait, grâce à cette énorme construction de 185 mètres de haut et de 2 kilomètres de long, de produire de l'électricité, de réguler une partie de ce fleuve long de 6 000 kilomètres et de le rendre navigable. Un rêve né dans les années 20, qui aurait pour effet de déplacer un million de personnes, d'inonder des surfaces cultivées et un nombre important de villes (dont les centres urbains de Fuling et de Wanxia), de menacer l'activité agricole en aval du barrage et de ruiner les riches pêcheries du delta, sans que pour autant le fleuve soit rendu navigable jusqu'au port de Chongqing (à 970 kilomètres en amont du barrage) et sans que soit résolu le problème des inondations (qui ont pour origine la déforestation, l'érosion du sol et la sédimentation). Se poseront aussi les inévitables problèmes de la sédimentation du bassin d'eau qui pourrait envaser jusqu'au port de Chongqing, de la salinisation du delta, du développement d'industries polluantes, de la destruction de sites cultuels et culturels, de la perte de ressources touristiques liées à la beauté du site ainsi que du danger sismique.


Ce projet, dont le coût est chiffré à 11 milliards de dollars, n'est pas encore lancé, non pas en raison de conseils de prudence de la Banque mondiale, mais parce que le pouvoir chinois a pris à la fin de 1988 la décision de le suspendre à la suite des discussions au sein des instances locales à propos des effets écologiques et économiques et des implications politiques que pourrait entraîner un tel endettement de la Chine. Le risque est d'importance: le bassin de Changjiang est au centre des zones de production agricole et industrielle du pays, et l'estuaire de Shanghaï est, avec la mer de Chine orientale l'une des principales zones de pêche (8). La Banque mondiale s'est jusqu'à présent contentée de plaider pour une mise en conformité des programmes de réinstallation des personnes et de protection de l'environnement avec les critères internationalement reconnus du "développement soutenable". Plaidoyer dont on a vu l'efficacité dans le cas de Sardar Sarovar!


Comment expliquer cette attraction pour les grands barrages? La Banque raffole de ces mégaprojets non seulement parce qu'ils "font partie du modèle dominant du développement" (9) mais aussi parce qu'ils satisfont ses besoins d'investissements massifs (10). Et quoi de plus naturel, pour gagner la bataille contre la faim et la pauvreté, que ces grands barrages qui fourniront de l'eau pour l'irrigation et de l'électricité en abondance pour le développement industriel et agricole? Nous sommes ici au coeur de cette stratégie: le développement énergétique comme condition du développement de l'industrie et d'une agriculture intensive et orientée vers l'exportation.


Mais où est le développement pour ces soixante familles d'expulsés de la Narmada s'entassant sur une terre stérile où deux robinets d'eau sont mis à leur disposition? Ou pour les trente familles de pêcheurs aborigènes du village de Vadgam, un des premiers villages qui sera inondé et qui a donc été un des premiers à être "transféré"? Vingt-trois familles sont retournées, il y a six mois, sur la rive de la Narmada, après deux années de vie "développée"; ces "arriérés" préfèrent l'eau coulante de la Narmada à l'eau courante des robinets, l'espace à l'entassement, la terre fertile de la vallée et la pêche à l'infertile terre caillouteuse de la montagne. Mais, pour le technocrate de New-Delhi ou de Washington qui croit régler techniquement ce phénomène de développement, il s'agit en réalité, en même temps que de mettre la nature domptée au service du mal-développement, d'intégrer de force des populations encore en marge du système capitaliste de l'offre et de la demande - et par là même de les désintégrer socialement, culturellement et économiquement.


La puissante institution financière a beau tenter de se dissimuler derrière les ministres, indiens ou autres, elle est omniprésente et indique aux Etats souverains la voie à suivre pour obtenir prêts et crédits (11). Avec le Fonds monétaire international, elle dicte sa loi.


Un marché de dupes? Pour les populations, à coup sûr, mais pas pour les élites des Etats qui profitent largement de la situation en collaborant à la prise de pouvoir de la Banque et du FMI.

 

Dans ces conditions, il est compréhensible que la Banque chargée du développement cherche à se travestir en une Banque verte et humanitaire qui imposerait des mesures palliatives à des gouvernements réticents. Pourtant, par quel miracle de telles mesures pourraient-elles éviter le désastre provoqué par la mise en place des gigantesques infrastructures hydro-électriques et d'irrigation? Quelles que puissent être ces interventions "humanitaires", les expulsés deviennent rapidement de véritables réfugiés du mal-développement - sans d'ailleurs que le développement régional escompté au nom duquel ces personnes ont été sacrifiées soit réalisé. Il semble plutôt que de telles mesures servent à jeter de la poudre aux yeux au public non averti: comme les programmes de reforestation qui prétendent compenser la destruction des forêts primaires par des plantations d'eucalyptus, alors même que ces plantations prennent souvent la place de cultures vivrières, ont besoin d'importantes quantités d'eau prélevées sur les réserves déjà insuffisantes des villages, stérilisent les sols, ne permettent pas de lutter contre leur érosion et créent un environnement qui n'est utilisable ni par le bétail ni par le gibier.


La Banque mondiale s'est pourtant vu attribuer en juin 1992, lors de la conférence de Rio, la gestion du Fonds mondial pour l'environnement... Ce qui ne l'a pas empêchée de poursuivre depuis sur sa lancée, à preuve le soutien financier au projet Sardar Sarovar.


Seules jusqu'à présent les actions des opinions publiques ont contraint la Banque à quelque "sagesse". Elle a reculé à propos du barrage sur la Chico aux Philippines (12) et de celui sur la Nam-Choan, en Thaïlande. Elle a fini par renoncer à financer les projets sur la Xingu, en Amazonie. Elle a dû nommer, à propos de la vallée de la Narmada, une commission indépendante, même si elle en ignore les avertissements. D'où l'importance du contrôle de l'usage des fonds de l'Association internationale de développement, institution affiliée à la Banque mondiale.


Les contribuables des pays membres peuvent, à travers notamment des organisations non gouvernementales (13), exiger un tel contrôle: dans l'exercice de cette citoyenneté se situe sans doute le seul espoir d'éviter de nouvelles catastrophes. 
 
 
 

Notes:

(1) Les capitaux destinés au projet (11 milliards de dollars) sont en principe pour la plupart indiens, mais les premiers fonds d'importance ont été accordés en 1985 par la Banque mondiale.

(2) Mehda Patkar, figure charismatique du Narmada Bachao Andolan (Mouvement pour sauver la Narmada), a reçu le Rights Livelihood Award 1991 ("Prix Nobel alternatif") et le Prix Goldman 1992.

(3) Sardar Sarovar, Report of the Independant Review, Resource Future International INC, Ottawa, Canada.

(4) Dans une lettre du 30 septembre 1992, M. Michel Sapin, ministre de l'économie, prétendait par avance nier la responsabilité de la France (d'autant plus grande que la position de Paris, si elle avait été autre, aurait sans doute inversé la décision prise seulement à la majorité de 59 %) en invoquant une double impossibilité: pour la Banque, "semble-t-il" (c'est-à-dire de l'avis de sa direction), celle de suspendre "actuellement" le financement; et pour la France, celle de "s'ingérer" dans l'accord passé entre New-Delhi et la Banque (alors même que la France est impliquée dans cet accord en tant que membre ayant approuvé le projet en 1985...).

(5) Cf. Rogerio Gribel, "The Balbina Disaster: the Need to Ask Why", The Ecologist, Londres, juillet-août 1990.

(6) Lire Denis Ruellan, "Le projet de Grand Carajas au Brésil", le Monde Diplomatique, septembre 1989.

(7) Bruce M. Riche, "The "Greening" of the Development Banks: Rhetoric and Reality", The Ecologist, juillet-août 1989.

(8) Cf. Nayna Jhaveri, "The Three Gorges Debacle", The Ecologist, n° 2, 1988.

(9) Lire Susan George, Jusqu'au cou. Enquête sur la dette du tiers-monde, La Découverte, Paris, 1988.

(10) Un récent rapport interne (le rapport Wagenhans) confirme que l'excès de capitaux disponibles provoque une politique volontariste d'investissements au détriment de toute autre considération.

(11) Susan George, "La dette se paie en nature!", le juin 1992. Lire aussi, à ce propos, les articles sur l'Inde et le Bangladesh de Michel Chossudowsky, le le Monde Diplomatique d'avril et juillet 1992.

(12) Cf. Jacques Decornoy, "Ces Igorots qui n'ont rien à vendre", le Monde Diplomatique, juin 1989.

(13) Pour plus de détails sur ces campagnes, s'adresser à Ecoropa-FIAN, B.P. 407, 75870 Paris Cedex 18. FIAN (Food First Information and Action Network) est une organisation européenne militant en faveur du droit de chacun à se nourrir. 
 

Article publié par Le le Monde Diplomatique,- Février 1993, page 24

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