12 juin 2008 4 12 /06 /juin /2008 13:44

Le Monde Diplomatique

Archives


ELLE a treize ans et s’appelle Rina. Elle porte aux pieds des tongs à demi fondues. Sur sa tête s’enfonce un grand chapeau de paille noué du foulard traditionnel khmer. Sous un ciel de plomb, dans une odeur pestilentielle, Rina trie les ordures sur l’immense décharge qui s’étale dans la banlieue de Phnom Penh. Un nuage de mouches, dans une fumée âcre, s’agite bruyamment au-dessus des immondices. Autour de l’adolescente, un essaim d’enfants dont les plus jeunes n’ont que cinq ans trient eux aussi les résidus de plastique, de verre, de plomb, d’os, décortiquent tout ce qui peut-être récupéré et revendu à des ferrailleurs établis à proximité. Le gain journalier n’excédera pas la valeur de 2 à 3 francs, qui feront vivre Rina et sa mère malade.


Cette activité, traditionnelle en maints pays du tiers-monde, en Inde ou aux Philippines par exemple, est relativement nouvelle au Cambodge. Le gonflement démesuré de la capitale explique l’immensité de la décharge où la pauvreté extrême des nouveaux « citadins » a jeté des enfants par centaines.


Le travail des enfants dans le monde commence seulement à être ressenti à la fois comme un scandale international et une aberration économique. Scandale, parce qu’il prive des millions d’entre eux de leur enfance ; aberration parce qu’il leur interdit tout espoir de formation donc entrave lourdement le décollage économique de leur pays.


Cette prise de conscience a émergé il y a quelques années, en Amérique latine et surtout en Asie, lorsque des organisations non gouvernementales (ONG) locales ont patiemment tissé un réseau de résistance à l’exploitation des enfants. C’est ainsi que l’on voit aujourd’hui des opérations de commando, en Inde notamment, menées par une poignée d’activistes déterminés, tenter de délivrer les petits esclaves dans des ateliers, des usines ou des maisons closes.


De ce mouvement est née l’idée de la Marche des enfants qui, partie d’Asie, d’Amérique latine et d’Afrique, a convergé vers Genève, où l’Organisation internationale du travail (OIT) a décidé d’adopter une convention sur l’élimination des formes les plus intolérables de l’exploitation des enfants.


Combien sont-ils dans le monde aujourd’hui ? Les experts du Bureau international du travail (BIT) et du Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef) avancent le chiffre total de 250 millions d’enfants exploités, chiffre effarant et qui dénote une forte aggravation depuis vingt ans, un accroissement que la démographie ne suffit pas à expliquer : la déréglementation et de puissants mécanismes d’érosion des systèmes judiciaires ou culturels de protection des enfants sont ici à l’oeuvre qui expliquent une telle évolution. L’immense majorité des enfants exploités vivent dans le tiers-monde et, pour la moitié d’entre eux, en Asie. L’Inde à elle seule en compte plus de cinquante millions. L’Afrique en dénombre davantage encore, en proportion, puisqu’un enfant sur trois y travaille, contre un sur quatre en Asie et un sur cinq en Amérique latine.


Toutefois le phénomène, profondément enraciné dans l’histoire des pays industrialisés, y resurgit aussi et s’y renforce depuis quelques années. Dans toute l’Europe centrale et orientale, d’abord, où la paupérisation joint ses effets à ceux de la désorganisation générale de l’économie. Mais également dans des pays aussi soucieux, en théorie, de la protection des plus faibles que la Grande-Bretagne, l’Italie ou d’autres pays d’Europe de l’Ouest. Le Royaume-Uni paie, sur ce chapitre aussi, le prix des années de conservatisme effréné et de dérégulation systématique qui ont provoqué l’affaissement des protections légales : des enfants majoritairement issus des communautés immigrées y travaillent dans les salons de coiffure, les restaurants, les blanchisseries, les entreprises de nettoyage, etc. (1). Combien sont-ils ? Quelques dizaines ou des centaines de milliers ? Toute estimation sur ce point reste hasardeuse, dans la mesure où le travail des enfants, en Grande-Bretagne comme dans toute l’Europe, est clandestin et réprimé.


Il n’en existe pas moins au Portugal, en Italie, en Grèce, en Espagne, aux Etats-Unis... En France, où plusieurs milliers d’enfants vivent en dehors de toute scolarisation (2), bon nombre d’entre eux sont exploités, auxquels s’ajoutent ceux qui, sous couvert d’apprentissage, sont en fait déjà dans le monde du travail et de la production. Mais l’opacité la plus totale règne sur ces réalités.


Dans le tiers-monde, où l’exploitation est infiniment plus massive, les enfants ne sont pas cantonnés à quelques types d’activités marginales. Ils sont partie intégrante de tout le système de production, que ce soit dans l’agriculture, l’industrie, l’artisanat, les mille et un petits métiers de la rue, la confection, la réparation... La liste est infinie, et l’imagination des adultes sans limites pour réduire des populations entières d’enfants à un quasi-esclavage. Transformés en jockeys de chameaux dans les pays du Golfe, asservis à l’année dans des usines de tapis, de pétards, de feux d’artifice, d’allumettes, de cigarettes (Inde), ils sont aussi mineurs (Colombie, Bolivie, Pérou), polisseurs de pierres précieuses (Inde), creuseurs de diamants (ex-Zaïre). Ils récurent les cuves des pétroliers (Pakistan), confectionnent des cotonnades (Inde, Pakistan, Bangladesh), cueillent le jasmin la nuit (Egypte), fabriquent des briques dès l’âge de cinq ans (Inde, Pakistan), cousent des ballons de football (Pakistan), plongent en apnée pour trouver des huîtres perlières (Malaisie, Birmanie), mettent en boîte des crevettes et des poissons congelés (Maroc, Philippines)...


Bref, ils font tout, y compris, secteur en pleine expansion, les activités sexuelles sous la contrainte, le plus souvent accompagnées de violences inouïes, de brûlures de cigarette, de coups et, pour finir, de contaminations parfois mortelles. En outre, en Asie du Sud, plusieurs dizaines de millions de personnes vivent sous le joug du servage pour dettes, esclaves d’un usurier qui a prêté de l’argent à un lointain ascendant. L’usurier ou ses descendants conservant ainsi droit de vie ou de mort sur des familles entières, enchaînées à une dette inextinguible.


La pauvreté est évidemment à la racine du phénomène : pauvreté des Etats jointe au dénuement des familles. Mais les explications économiques ne suffisent pas à rendre compte d’un phénomène d’une telle ampleur. S’y ajoute le facteur puissant de l’inadaptation de l’école, souvent trop chère, trop distante, où les maîtres mal payés, démotivés, doivent faire face à des classes de quatre-vingts ou cent enfants, où la langue utilisée est parfois incompréhensible, où le contenu de l’enseignement paraît sans rapport avec la vie des familles. Pourquoi, dans ces conditions, se priverait-on des quelques maigres revenus que rapporte un enfant ? Pourquoi enverrait-on à l’école les filles, ces êtres de seconde zone si utiles à la quête du bois, de l’eau, au soin des plus petits (3) ? Pourquoi y enverrait- on les enfants des intouchables, en Inde, alors que leur destin naturel est de servir ?


A ce faisceau de causes mêlées s’ajoute toujours chez les parents le sentiment d’une immense contrainte. Quels moyens, disent-ils, avons-nous de ne pas faire travailler nos enfants ? Violence des rapports sociaux, violence d’un ordre économique sur lequel ils n’ont aucune prise et que beaucoup jugent immuable.


Desserrer cette contrainte, tel est aujourd’hui l’objectif à atteindre. Encore faut-il écouter ce que disent les enfants travailleurs eux-mêmes. Et leur discours est bien déroutant, comme le souligne Michel Bonnet, auteur d’un remarquable livre sur ce sujet (4). « Une question, écrit-il, hante les enfants travailleurs, jour et nuit : pourquoi ? Pourquoi faut-il travailler si durement ? Pourquoi ne peut-on pas aller un peu au travail et un peu à l’école ? Pourquoi les employeurs sont-ils si cruels ? Pourquoi suis-je si peu payé ? Pourquoi la vie est- elle si injuste avec les pauvres ? » Et Michel Bonnet apporte lui-même la réponse : « Ce dont l’enfant a le plus peur, bien plus que des coups de son employeur et des dangereuses conditions de travail, c’est d’être mis »hors course« , d’être exclu de l’entreprise comme il est exclu de l’école, de l’hôpital, du terrain de jeu, bref, la peur d’être exclu de la vie. »


Ces enfants demandent non pas tant qu’on leur supprime le travail, mais bien qu’on l’humanise, qu’on l’adoucisse, qu’on le rende réellement rémunérateur, qu’on l’affranchisse de la violence. Qui pourra leur tenir rigueur de leur approche « réformiste » quand toute autre attitude serait pour eux suicidaire ? Il est impossible, néanmoins, de s’exonérer d’une réflexion sur le fond. Le débat sur les stratégies qui permettront d’éliminer le travail des enfants n’en est qu’à ses débuts. Une telle réflexion passe d’abord par le regard sur l’insoutenable réalité des conditions de vie de ces petits esclaves, et, comme l’écrit Michel Bonnet, « le regard est un acte révolutionnaire ».


Ce regard, cette analyse nous montrent que plus de 90 % du produit du travail des enfants sont destinés au marché local et non à l’exportation. Le boycottage de ces produits fabriqués par les enfants et exportés vers les pays du Nord, pour essentiel qu’il soit à la prise de conscience, ne réglera donc pas, loin de là, l’ensemble du problème.


Les solutions seront à la fois plus complexes et plus globales. Elles passent, pour les enfants, par le chemin de l’école, y compris sous forme de classes installées sur les lieux mêmes du travail des enfants, comme on commence à le voir au Pakistan, en Inde ou au Maroc. Rien ne se fera non plus sans un bouleversement de l’attitude des responsables politiques, nationaux ou non, pour qui le travail des enfants reste une sorte de passage, difficile mais nécessaire, vers une industrialisation plus présentable, ou une mutation obligée des sociétés préindustrielles vers un stade achevé de développement.


C’est ce stéréotype commode qu’il convient de réduire à néant , car on ne peut évidemment pas fonder le développement d’une société sur le servage de populations entières d’enfants. Le chemin parcouru en quelques années est immense. Mais le travail ne fait que commencer.



(1) Lire Martin Monestier, Les Enfants esclaves, éditions du cherche-midi, Paris, 1998.

(2) L’Etat de l’enfance en France, ouvrage collectif sous la direction de Gabriel Langouët, Hachette, Paris, 1997.

(3) Sur les 140 millions d’enfants non scolarisés dans le monde, les deux tiers sont des filles. La différence entre ce chiffre et celui de 250 millions d’enfants travailleurs tient au fait qu’une partie d’entre eux sont scolarisés à temps partiel.

(4) Regards sur les enfants travailleurs, éditions Page deux, collection « Cahiers libres », Lausanne, 1998 (voir le compte rendu de ce livre, page 31). Michel Bonnet a également participé à la rédaction d’un ouvrage collectif consacré à ce thème : L’Enfant exploité, oppression, mise au travail, prolétarisation, sous la direction de Bernard Schlemmer, Karthala, Paris, 1996.

Partager cet article

commentaires

Présentation

  • : internationalnews
  • internationalnews
  • : Un site d'information et de réflexion sur l'actualité internationale, le nouvel ordre mondial, la géostratégie, la propagande, l'impérialisme, le nucléaire, l'économie, l'environnement et la culture, illustré de documentaires. Site géré par des journalistes bénévoles, sans aucune obédience politique, religieuse ou autre.
  • Contact

STOP TAFTA !

Rechercher

Dossiers les plus consultés