8 février 2009 7 08 /02 /février /2009 16:27
Le Monde Diplomatique


Jacques Derrida donna à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), entre 2001 et 2003, un séminaire intitulé « La bête et le souverain », consacré au concept de souveraineté et aux « figures animales du politique ». Les éditions Galilée entreprennent la publication de ce vaste corpus*. Dans cet extrait, Derrida revient sur un des chapitres-clés de l’ouvrage sulfureux de Nicolas Machiavel qui jeta, au XVIe siècle, les bases de la science politique moderne. Le Prince, bréviaire des puissants ou manuel à l’usage des peuples ?


Par Jacques Derrida
Philosophe et écrivain (1930-2004).

Dans la traduction Périès, Le Prince, de [Nicolas] Machiavel (1), comporte en son chapitre XVIII intitulé « Comment les princes doivent tenir leur parole » (...) une question on ne peut plus actuelle [qui concerne] non seulement le respect des armistices, des cessez-le-feu, des traités de paix, mais aussi, et au fond comme toujours, puisque c’est la structure même de tout contrat et de tout serment, le respect des engagements des souverains devant une institution ou un tiers qualifié, autorisé : par exemple le respect ou non des résolutions de l’Organisation des Nations unies (ONU) par les Etats-Unis ou Israël, tout ce qui concerne les résolutions mais aussi les engagements pris par l’ONU à l’égard du terrorisme dit international (concept jugé problématique par l’ONU elle-même) et les conséquences qu’elle en a tirées dans la situation actuelle, avec l’autorisation donnée aux Etats-Unis d’assurer leur légitime défense par tous moyens qu’ils jugent, seuls, appropriés.


Or dans le chapitre sur la parole à tenir par les princes, sur la question de savoir « Comment les princes doivent tenir leur parole » ou « Si les princes doivent être fidèles à leurs engagements », cette même question (…) paraît inséparable de celle du « propre de l’homme ». Et cette double question, qui semble n’en faire en vérité qu’une, est traitée d’une manière intéressante. Vous allez y voir passer le loup mais aussi des animaux plus composites.


La question du propre de l’homme est en effet placée au centre d’un débat sur la force de loi, entre la force et la loi. Dans ce chapitre, qui passe pour l’un des plus machiavéliques et non seulement machiavéliens de Machiavel, celui-ci commence par admettre un fait (je souligne le mot fait) : de facto, on juge louable la fidélité d’un prince à ses engagements. C’est louable, il faut en convenir. Après ce qui ressemble à une concession (oui, c’est bien, c’est louable, c’est un fait reconnu que, en principe, en droit, un prince devrait tenir sa parole), Machiavel revient alors au fait, qu’il n’a en fait jamais quitté. (…) Peu de princes sont fidèles, peu de princes respectent leurs engagements et la plupart usent de la ruse ; ils rusent presque toujours avec leurs engagements. Car ils sont contraints, en fait, de le faire.


Nous avions vu, dit-il, nous avons pu constater que les princes les plus forts, ceux qui l’emportaient, gagnaient, eh bien, ils l’emportaient sur ceux qui au contraire prenaient pour règle le respect de leur serment (...). « Vous devez donc savoir [Machiavel s’adresse à Laurent de Médicis autant qu’au lecteur] qu’il y a deux manières de combattre, l’une avec les lois, l’autre avec la force (2).  »

Donc tantôt avec le droit, la justice, la fidélité, le respect des lois, des contrats, des engagements, des conventions, des institutions, avec la foi jurée, tantôt par la trahison des engagements, le mensonge, le parjure, l’irrespect des promesses, le simple usage brutal de la force (« la raison du plus fort... »).


A partir de là (...), Machiavel tire d’étranges conclusions que nous devons analyser de près. Combattre avec les lois (donc selon la fidélité aux engagements, en prince sincère et respectueux des lois), c’est, dit-il, le propre de l’homme. Ce sont ses mots (« propre de l’homme »), argument kantien dans son principe, en quelque sorte : ne pas mentir, devoir ne pas mentir ni parjurer, c’est le propre et la dignité de l’homme. (...)


La seconde façon de combattre, dit-il (combattre avec la force), est celle des bêtes. Non plus l’homme mais la bête. La force et non la loi, la raison du plus fort, c’est ce qui est propre à la bête. Après ce deuxième temps, Machiavel prend acte, dans un troisième temps de l’argumentation, qu’en fait, la première façon de combattre (avec la loi) ne suffit pas ; elle reste, en fait, impuissante. Il faut alors, en fait, recourir à l’autre. Il faut donc que le prince combatte avec les deux armes, la loi et la force. Il faut donc qu’il se conduise et en homme et en bête. « Il faut donc », je cite, « qu’un prince sache agir à propos, et en bête et en homme (3). » (...)


Quand l’action par la loi (la fidélité au serment, etc.) est impuissante, ne marche pas, est faible, trop faible, alors il faut se conduire en bête. Le prince humain doit se conduire comme s’il était une bête. (...)


« C’est ce que les anciens écrivains ont enseigné allégoriquement, en racontant qu’Achille et plusieurs autres héros de l’antiquité avaient été confiés au centaure Chiron, pour qu’il les nourrît et les élevât. Par là, en effet, et par cet instituteur, moitié homme et moitié bête, ils ont voulu signifier qu’un prince doit avoir en quelque sorte deux natures, et que l’une a besoin d’être soutenue par l’autre  (4). » (...)


N’insistant pas trop sur la part humaine de ce prince centaure, de ce souverain élève et disciple de centaure, sur la part humaine de ce prince qui doit être à la fois homme et bête, [Machiavel] préfère souligner la nécessité pour cette part animale d’être elle-même hybride, composite, le mixte ou la greffe de deux animaux, le lion et le renard. Non pas une bête, seulement, mais deux en une. (...)


« Car s’il n’est que lion, il n’apercevra point les pièges ; s’il n’est que renard, il ne se défendra point contre les loups ; et il a également besoin d’être renard pour connaître les pièges, et lion pour épouvanter les loups. Ceux qui s’en tiennent tout simplement à être lions sont très malhabiles  (5). » (...)


Ici, l’ennemi juré, c’est toujours un loup. La bête à chasser, à refouler, à réprimer, à combattre, c’est le loup. Il s’agit de se « défendre contre les loups ». Mais, plus intéressant et plus aigu encore, je le souligne, il importe donc, je cite encore, d’épouvanter les loups : « S’il n’est que renard, il ne se défendra point contre les loups ; et il a également besoin d’être renard pour connaître les pièges et lion pour épouvanter les loups. » Si le lion à lui seul n’y suffit pas, à épouvanter les loups, il faut néanmoins, et grâce au savoir-faire du renard, épouvanter les loups, terroriser les terroristes, comme disait Pasqua en son temps (6). C’est-à-dire se faire craindre comme potentiellement plus formidable, plus terrifiant, plus cruel, plus hors-la-loi aussi que les loups, symboles de la violence sauvage.


Sans multiplier à l’excès les illustrations contemporaines et trop évidentes de ces discours, je me contenterai de rappeler ce que note encore [Noam] Chomsky dans son livre sur les rogue states (7), à savoir que le Stratcom (US Strategic Command) (8), pour répondre aux menaces de ce qu’on appelle « terrorisme international » de la part des Etats voyous (rogue states — et je rappelle que « rogue » peut aussi désigner les animaux qui ne respectent même pas les usages de la société animale et vont à l’écart du groupe), le Stratcom recommande, donc, de faire peur, d’effrayer l’ennemi, non seulement avec la menace de guerre nucléaire qu’il faut toujours laisser peser, au-delà même du bioterrorisme, mais surtout en donnant à l’ennemi l’image d’un adversaire (les Etats-Unis donc) qui peut toujours faire n’importe quoi, comme une bête, qui peut sortir de ses gonds et perdre son sang-froid, qui peut cesser d’agir rationnellement, en homme raisonnable, quand ses intérêts vitaux sont en jeu.


Il ne faut pas se montrer trop « rationnels », dit la directive, dans la détermination de ce qui est le plus précieux à l’ennemi. Autrement dit, il faut se montrer aveugle, faire savoir qu’on peut être aveugle et bête dans la détermination de cibles, juste pour faire peur et faire croire qu’on agit n’importe comment, qu’on devient fou quand des intérêts vitaux sont touchés. Il faut feindre d’être capable de devenir fou, insensé, irrationnel, donc animal. Il est « nuisible » (it hurts), dit une des recommandations du Stratcom, de nous dépeindre nous-mêmes comme trop pleinement rationnels et de sang-froid. « Il est“bénéfique” (beneficial) au contraire, pour notre stratégie, de faire apparaître certains éléments comme “hors de contrôle” (out of control).  » (...)


Cette aptitude à feindre, ce pouvoir du simulacre, c’est ce que le prince doit acquérir pour s’affubler des qualités et du renard et du lion. La métamorphose elle-même est une ruse humaine, une ruse de l’homme renard qui doit feindre de ne pas être une ruse. C’est là l’essence du mensonge, de la fable ou du simulacre, à savoir de se présenter comme la vérité ou la véracité, de jurer qu’on est fidèle, ce qui sera toujours la condition de l’infidélité. Le prince doit être un renard non seulement pour être rusé comme le renard mais pour feindre d’être ce qu’il n’est pas et de ne pas être ce qu’il est. Donc pour feindre de ne pas être un renard, alors qu’il est en vérité un renard. C’est à la condition qu’il soit un renard ou qu’il devienne renard ou comme un renard que le prince pourra être à la fois homme et bête, lion et renard.


Seul un renard peut se métamorphoser ainsi, peut se mettre à ressembler à un lion. Un lion ne le peut pas. Le renard doit être assez renard pour jouer le lion et pour aller jusqu’à, je cite, « déguiser cette nature de renard ». Je lis quelques lignes et vous allez voir que Machiavel a un exemple en tête, il fait l’éloge rusé d’un prince renard de son temps :


« Un prince bien avisé ne doit point accomplir sa promesse lorsque cet accomplissement lui serait nuisible, et que les raisons qui l’ont déterminé à promettre n’existent plus : tel est le précepte à donner. Il ne serait pas bon sans doute, si les hommes étaient tous gens de bien ; mais comme ils sont méchants, et qu’assurément ils ne vous tiendraient point leur parole, pourquoi devriez-vous leur tenir la vôtre ? Et d’ailleurs, un prince peut-il manquer de raisons légitimes pour colorer l’inexécution de ce qu’il a promis ? A ce propos, on peut citer une infinité d’exemples modernes, et alléguer un très grand nombre de traités de paix, d’accords de toute espèce, devenus vains et inutiles par l’infidélité des princes qui les avaient conclus. On peut faire voir que ceux qui ont su le mieux agir en renard sont ceux qui ont le plus prospéré. Mais pour cela, ce qui est absolument nécessaire, c’est de savoir bien déguiser cette nature de renard, et de posséder parfaitement l’art et de simuler et de dissimuler. Les hommes sont si aveugles, si entraînés par le besoin du moment, qu’un trompeur trouve toujours quelqu’un qui se laisse tromper. » (...)


Est-il utile de rappeler tant d’exemples de notre modernité où, comme y insistait d’ailleurs Hannah Arendt, ce sont les plus puissants Etats souverains qui, faisant et pliant à leurs intérêts le droit international, proposent et en fait produisent des limitations de souveraineté aux Etats les plus faibles, allant parfois (...) jusqu’à violer ou ne pas respecter le droit international qu’ils ont contribué à instituer, et donc jusqu’à violer les institutions de ce droit international tout en accusant les Etats plus faibles de ne pas le respecter et d’être des Etats voyous ou, en américain, des rogue states, c’est-à-dire des Etats hors-la-loi, comme ces animaux qu’on appelle « rogue » qui ne se plient même pas à la loi de leur propre société animale ? Ces Etats puissants qui donnent et se donnent toujours des raisons pour se justifier, mais qui n’ont pas forcément raison, eh bien, ils ont raison des moins puissants ; ils se déchaînent alors eux-mêmes comme des bêtes cruelles, sauvages ou pleines de rage. (...)



*Séminaire La bête et le souverain, volume I (2001-2002), édition établie par Marie-Louise Mallet, Ginette Michaud et Michel Lisse, en vente le 16 octobre. © Editions Gallimard (Paris) pour le monde entier/Succession Jacques Derrida, 2008.

(1) Machiavel, Le Prince, traduction de Jean-Vincent Périès (1825), présentation et commentaires de Patrick Dupouey, préface d’Etienne Balibar, Nathan, Paris, 1982, p. 94-96.

(2) Machiavel, Le Prince, chapitre XVIII, « Si les princes doivent être fidèles à leurs engagements », traduction de Toussaint Guiraudet, Garnier Frères, Paris, 1837, p. 132.

(3) Machiavel, Le Prince, traduction de Jean-Vincent Périès, op. cit., p. 94. C’est Jacques Derrida qui souligne (NDE).

(4) Ibid.

(5) Ibid.

(6) Expression célèbre de M. Charles Pasqua, ministre de l’intérieur du gouvernement de M. Jacques Chirac (1986-1988), par laquelle il justifiait de retourner contre l’ennemi terroriste les mêmes armes qu’il employait (NDE).

(7) Noam Chomsky, Rogue States. The Rule of Force in World Affairs, South End Press, Cambridge (Massachusetts), 2000, p. 6-7.

(8) L’un des dix commandements unifiés du département de la défense. Il exerce un contrôle militaire sur l’ensemble des armes nucléaires des Etats-Unis (NDLR).

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