9 novembre 2011 3 09 /11 /novembre /2011 00:05

Internationalnews

12 octobre 2011

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David MaceyFrantz Fanon, une vie, Paris, La Découverte, coll. « Cahiers Libres », 2011.


Par Eddy Banaré*

 

On ne pouvait mieux marquer le cinquantenaire1 de la disparition de Frantz Fanon que par la traduction de l’un des ouvrages les plus complets qui lui ait été consacré. Les éditions La Découverte ajoutent à cette traduction une édition desŒuvres complètes2 de Fanon en un volume préfacé par le théoricien Achille Mbembe3 et introduit par la philosophe Magali Bessone4. Publiée en 20015, la biographie de David Macey a été saluée aux États-Unis où elle s’est, depuis, imposée comme la pierre angulaire des études fanoniennes.

 

Elle se place aux côtés des travaux de David Caute6, Irene Gendzier7, Alice Cherki8, Pierre Bouvier9 ou du témoignage de Joby Fanon10, le frère aîné du penseur. Il y a une fascination pour Fanon qui cohabite également avec une peur : la parole de Fanon est, en effet, subversive bien sûr, intense ; elle galvanise surtout. Son œuvre a servi de bréviaire à nombre d’étudiants afro antillais des années 1960-1970 qui en ont tiré citations et slogans.


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2Fascination donc, au sens où la trajectoire de Fanon est, fulgurante (il a entamé son œuvre à 28 ans), presque romanesque et qu’elle semble tracer les grandes lignes d’une solidarité mondialisée entre les « damnés de la terre ». Et peur, dans la mesure où Fanon décrit en détail l’infinie variété de réponses des anciens colonisés aux violences coloniales et/ou néocoloniales. Il a osé énoncer et théoriser la violence11 comme un des échappatoires à la domination coloniale, ce qui a encore pour effet de déstabiliser les pouvoirs, mais c’est oublier qu’il parlait en psychiatre. Car la lecture de Fanon procure un certain embarras12, au point d’être parfois culpabilisante13, même à cinquante ans de distance.

 

Parfois cité, il semble néanmoins encore impossible d’envisager que ses travaux soient inclus dans un programme d’enseignement universitaire français. Ce double aspect du rapport à l’œuvre de Fanon suffit à expliquer une grande partie des malentendus à partir desquels sa pensée a été réduite à une propagande, une grande imprécation ou une dangereuse théorisation de la violence. Le travail de Macey vient nous rappeler que Fanon est d’abord l’exemple d’une acuité rare de son temps et qu’il a élaboré de précieux outils conceptuels pour la compréhension de notre présent.


3« La logique d’une pensée […] ressemble plus à une chaîne volcanique qu’à un système tranquille et proche de l’équilibre »14 disait Gilles Deleuze. La biographie de Macey est une impressionnante traversée doublée d’un exercice rigoureux d’admiration qui n’est jamais servile. Car, aussi fulgurante que fût sa trajectoire, la pensée de Fanon est d’une force et d’une densité rares. Consacrée à ce que l’histoire de la colonisation peut susciter d’interrogations d’ordre social, historique, philosophique, voire esthétique, Fanon n’interroge pas moins de quatre siècles de l’humanité. Et pris dans son époque — celle des décolonisations — il convoque la quasi-totalité de la vie intellectuelle et politique d’après-guerre.

 

Aussi, le travail de Macey surpasse la simple explication et la recherche de cohérence dans la trajectoire du penseur. Au contraire, le biographe nous donne à vivre de l’intérieur le magma de la pensée de Fanon. Il est vrai que, face à une pensée aussi singulière que celle de Fanon, il est difficile de ne pas chercher à comprendre l’homme hors de l’œuvre. Le dévoilement que propose Macey n’est en rien explicatif, il ne cherche pas à repérer les points de ruptures d’un parcours de vie.

 

Il prend acte, à partir de témoignages, que l’homme Fanon était une personnalité hors du commun et procède plutôt à un effort de contextualisation historique aigu où les événements et le grand contexte colonial (des Antilles et de l’Algérie) ont permis d’attiser un foyer intellectuel déjà incandescent. Et le porte-parole du GPRA (Gouvernement provisoire de la République d’Algérie) à la conférence d’Accra en 1960, n’en devient que plus surprenant dès lors qu’on l’accompagne des rues de Fort de France jusqu’à Blida en Algérie.


4Peut-être que la force du travail de Macey vient de son point de départ ; une première lecture qu’il reconstitue dans l’introduction de la version française. Elle a eu lieu dans la France des années 1960, d’après la guerre d’Algérie et d’un mai 1968 en germe. À mesure qu’il retrace la trajectoire de Fanon, Macey n’oublie jamais de la mettre en résonance avec les événements politiques mondiaux. L’étudiant qu’était Macey se souvient, en effet, que Fanon « était aussi étroitement associé au mouvement Black Power aux États-Unis (et que) chaque Noir, sur le toit de son immeuble, qui défendait sa cause avec une arme à feu pouvait, disait-on, citer Frantz Fanon » (p. 14).


La postérité immédiate de l’œuvre de Fanon suffit à expliquer le malentendu qui persiste encore aujourd’hui. Fanon est encore parfois considéré comme une icône romantique. Une image persiste au détriment des idées et d’une œuvre tenue à distance parce que jugée trop violente, trop explosive. Lorsque Fanon est cité en exemple, c’est toujours au nom de l’intégrité dans la défense de la liberté et de l’engagement anticolonial. On évite d’affronter la colère de Fanon. On peine, en effet, à concevoir que la colère puisse être à l’origine d’une pensée de la liberté et du respect entre les hommes. L’implication de Fanon auprès du FLN (Front de Libération Nationale) permet, le plus souvent, de n’entrevoir que l’homme de la lutte armée. C’est en explorant cette ambiguïté que Macey invite son lecteur à découvrir Fanon.


5Si, en resituant un cadre historique, Macey révèle la singularité de l’homme-Fanon, il nous montre à quel point la postérité de l’œuvre demeure problématique, surtout lorsqu’elle est au cœur d’une vogue académique. Dans des pages d’une grande sévérité, mais pertinentes, Macey s’attaque aux postcolonial studies. Il considère que « la sophistication même des lectures postcoloniales de Fanon est, en un sens, la cause de leur faiblesse » (p. 49). Souvent, ces travaux développent une approche superficielle de l’œuvre ou oublient l’aspect du militantisme politique auprès du FLN algérien, alors qu’il y a là de quoi, sinon enrichir, mais nuancer l’utilisation de l’arsenal théorique conçu par Fanon.

 

De même, éluder le fait que la Martinique sert d’arrière-plan à Peau noire, masques blancs, c’est courir le risque d’une généralisation stérilisante et d’approximations épistémologiques. Sur ce point, Macey tranche qu’ « il est futile d’essayer de faire de Fanon le psychanalyste qu’il n’a jamais été ou, comme Bhabha15, un Lacan noir en devenir » (p. 49). Plus que toute autre, il semble que l’accueil contemporain de l’œuvre de Fanon conduit à une dislocation et à un dangereux éloignement de son premier contexte.


6« Le Fanon “postcolonial” est, à bien des égards, une image inversée du Fanon “révolutionnaire” des années 1960 » (p. 49) conclut Macey. Et de souligner l’actualité16 d’une pensée en rappelant que « les damnés de la terre sont encore là, mais pas dans les salles de séminaire où l’on parle de théorie postcoloniale » (p. 49). Ils sont dans les grèves de 2009 aux Antilles et les Printemps Arabes de 2011 ne pouvaient trouver meilleur prisme que cette pensée insoumise. Aussi, les rassemblements d’Indignés à travers le monde peuvent trouver dans son idée de « l’Homme », comme « oui à la vie » et « Non au mépris »17, de quoi penser leurs situations face à la domination de la finance. Sans discuter l’apport des postcolonial studies (qui est d’avoir montré que la colonisation et ses héritages sont des données fondamentales de notre monde contemporain), Macey met en garde contre ce que l’occultation de la figure de Fanon contient de travestissements et de contresens.

 

Une telle pensée ne peut supporter d’être aseptisée ou mise sous cloche. Car Macey montre que Fanon n’était pas adepte de froide théorisation, mais bien de mise en pratique. Dès Peau noire, masques blancs, il affirmait : « nous voudrions chauffer la carcasse de l’homme et partir […] : l’Homme entretenant ce feu par auto combustion »18. Ce que cette biographie rappelle avec justesse, c’est qu’aujourd’hui encore, la lecture de Fanon enseigne une vigilance et une exigence ; elle met en état d’alerte face aux discours et aux appareils de domination.

 

1  Voir le site de la Fondation Frantz Fanon : http://frantzfanonfoundation-fondationfrantzfanon.com/

Voir également : http://www.frantzfanoninternational.org/

Voir le site internet réalisé à l’occasion de ce cinquantenaire : http://www.frantzfanon.net/

2  Frantz Fanon, Œuvres complètes (Peau noire, masques blancs/L’an V de la révolution algérienne/Les damnés de la terre), Paris, La Découverte, « Cahiers Libres », 2011.

3  Cf. Achille Mbembe, Sortir de la grande nuit, Paris, La Découverte, 2010.

4  Elle a déjà réalisé la traduction et les notes de Les âmes du peuple noir de W.E.B Dubois, édité chez La Découverte en 2007.

5  David Macey, Frantz Fanon : A Biography, London, Picador Editions, 2001.

6  Cf. David Caute, Fanon, Paris, Seghers, 1970.

7  Cf. Irène Gendzier, Frantz Fanon, Paris, Seuil, L’Histoire Immédiate, (1973), 1976.

8  Cf. Alice Cherki, Frantz Fanon : portrait, Paris, La Découverte, (2000), 2011.

9  Cf. Pierre Bouvier, Aimé Césaire et Frantz Fanon : portraits de décolonisés, Paris, Les Belles Lettres, L’Histoire de profil, 2010.

10  Cf. Joby Fanon, Frantz Fanon : de la Martinique à l’Algérie et à l’Afrique, Paris, L’Harmattan, 2004.

11  « Pourquoi nous employons la violence » est le titre de la conférence que Fanon prononce à Accra en avril 1960. Cf. « Annexe » de L’an V de la révolution algérienne, Paris, La Découverte, (1959), 2011.

12  Cf. David Macey, « “I am my own foundation” : Frantz Fanon as a Source of Continued Political Embarassment », Theory, Culture and Society, December 2010, 27, p. 33-51.

13  Il suffit de lire ces extraits de la « Lettre à un français » rédigée en 1956, pendant la guerre d’Algérie : « […] quand on voudra comprendre pourquoi tu as quitté ce pays, comment feras-tu pour éteindre cette honte que déjà tu traînes ? Cette honte de n’avoir pas compris, de n’avoir pas voulu comprendre ce qui autour de toi s’est passé tous les jours » In. Pour la révolution africaine : Écrits politiques, Paris, La Découverte, (1964/1969), 2006, p. 56.

14  Gilles Deleuze, Pourparlers, Paris, Minuit, Reprise, (1990), 2003, p. 116.

15  Macey fait allusion à The Location of Culture (1994) traduit en France en 2007 sous le titre Les lieux de la culture. Bhabha consacre le deuxième chapitre à Fanon (« Interroger l’identité : Frantz Fanon et la prérogative postcoloniale » p. 85-146) où, il faut le reconnaître, Bhabha accorde peu d’importance au vécu antillais. Il précipite Fanon dans un ensemble indistinct « Noir », « Français », « Algérie française » et le passe au prisme d’un impressionnant appareillage théorique qui puise dans la sémiotique et la psychanalyse. Sans nous dans une discussion sur les théories de Bhabha, il faut dire que, sur ce point, Fanon montre encore la fécondité de sa pensée. À l’instar de Bhabha Macey aurait sûrement conclu que « se souvenir de Fanon est un processus d’intense découverte et de désorientation ». In Homi K. Bhabha, Les lieux de la culture, Paris, Payot, (1997), 2007, p. 116.

16  Voir la présentation du n° 10 de la revue Contretemps consacrée à ce cinquantenaire, « Frantz Fanon aujourd’hui, le souffle de Fanon » :http://www.contretemps.eu/lectures/pr%C3%A9sentation-dossier-contretemps-n%C2%B0-10-frantz-fanon-aujourd%E2%80%99hui-souffle-fanon

17  Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, (1952), 1971, p. 180.

18  Idem., p. 7.

 

Docteur en Littérature Comparée, Membre associé du C.N.E.P (Centre des Nouvelles Etudes du Pacifique EA 4242) de l'Université de la Nouvelle-Calédonie

Source: Eddy Banaré, « David Macey, Frantz Fanon, une vie », Lectures [En ligne], Les rééditions, 2011, mis en ligne le 24 octobre 2011, http://lectures.revues.org/6648 

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